Archipel est un projet conçu et réalisé par la Médiathèque de la Communauté française de Belgique, qui devient ce printemps « PointCulture » – une nouvelle appellation pour de nouvelles missions et perspectives. Il entend proposer une exploration intuitive des musiques et des images aventureuses apparues depuis le début du XXe siècle et rendues possibles par les nouvelles techniques d’enregistrement et de modification des sons et des images inventées dès la fin du XIXe siècle. Archipel est un lieu où les musiques rencontrent les flux scientifiques, philosophiques, économiques et technologiques et mélangent le fruit de leurs recherches. Visant clairement au décloisonnement des genres, Archipel a choisi de regrouper ces disques et ces films par « îlots » associant des artistes (ou des œuvres) qui partagent des pratiques de création proches (par exemple : le travail sur le silence, le bruit, le recyclage, le corps, etc.). Un Archipel que l’on peut visiter, où l’on peut se perdre, sans être spécialiste ou déjà initié aux expressions artistiques dites « expérimentales ».
Archipel est à la fois une collection permanente, un site internet et une exposition itinérante. Il se compose actuellement de plusieurs centaines d’occurrences discographiques sélectionnées pour la pertinence des démarches au sein des pratiques multiples de la sphère des musiques dites « expérimentales ». Certains de ces enregistrements sont appelés « pierres blanches » et constituent le balisage d’une écoute conseillée permettant une approche instructive et claire. Il est alors possible d’appréhender ce domaine de manière intuitive, ou de préférer une approche raisonnée, structurée par un lexique ou par quelque parcours thématique. L’ensemble des enregistrements sélectionnés est accompagné d’un texte descriptif situant l’œuvre dans son contexte (artistique, philosophique, scientifique, technologique, social, politique, économique, etc.), d’un glossaire et d’un audioguide. Enfin, Archipel s’engage activement dans la mise en œuvre d’événements visant à l’encadrement, l’étude ou la valorisation des musiques expérimentales, ou présentant cette musique en acte.
La mécanique organique des îlots
« Silence », « Corps », « Témoins », « Recyclage », « Temps », « Aléas » … Ces îlots s’articulent pour souligner que les progrès des connaissances en différents domaines interagissent pour donner naissance en musique à de nouveaux langages, de nouvelles interprétations, de nouveaux usages. L’îlot « Corps », par exemple, donne à entendre les immédiatetés corporelles contemporaines, leur dramaturgie omniprésente, l’angoisse du corps roi, l’obscénité, le morcellement, le corps-instrument-de-musique. L’îlot « Temps » est une exposition des processus musicaux qui renouvellent la perception du temps en liaison avec l’accélération de la société industrielle, les théories sur l’infini, les philosophies orientales. Ailleurs, des enregistrements dévoilent les grammaires actualisées du bruit et du silence, la part d’outrance, de provocation, la non-musique dans la musique, l’infra- ou extra-musical; le recyclage de matériaux déjà exploités conduit à interroger le principe de mémoire collective, l’archéologie des couches musicales du monde comme palimpseste sonore ; les théories de plus en plus sophistiquées sur le chaos et le hasard inspirent des constructions musicales qui égarent logique et certitudes, faisant grand cas de l’indétermination, concept tout à la fois philosophique, scientifique et artistique ; certains inventeurs ont pensé atteindre des mondes meilleurs grâce à des utopies musicales aux nouvelles lutheries délirantes et poétiques… C’est une nouvelle manière d’appréhender les expressions artistiques, et si Archipel traite d’une zone a priori déterminée de la création musicale, que l’on pourrait croire circonscrite, celle-ci, par filiations et capillarités, conduit à aborder autrement l’histoire du rock, du jazz, du classique ou des musiques électroniques, sous des angles nouveaux. Archipel est en cela un dispositif de connaissances appelant à la découverte sensible, intuitive, au gré des dérives et des itinérances.
Un territoire de découvertes
Le territoire s’étend de Marcel Duchamp à Eliane Radigue, de John Cage à Moondog, de Dada à Henri Chopin, de Lou Reed à Oval, de Pierre Schaeffer à Merzbow, de Luc Ferrari à Peter Cusack, Ryoji Ikeda ou Toshimaru Nakamura, de la musique classique à la poésie sonore, du rock le plus aventureux au field recording, du turntablism au réductionnisme… Le territoire ne cesse de se modifier, de jouer avec l’hétérogène et l’imprévu. Il n’est structuré ni chronologiquement ni hiérarchiquement. Mais selon des cheminements transversaux, des idées qui suivent des lignes brisées, allant des progrès dans les sciences dites pures et dans les sciences sociales aux manières de les interpréter dans la créativité artistique, sonore ou visuelle, guidées par le désir de toujours donner à l’homme de nouvelles choses à sentir, à échanger. À travers elles il œuvre à l’élaboration, dans des contextes et selon des dispositifs toujours renouvelés, de nouvelles significations et interprétations du monde.