RER RECORDS, 2004. Enregistrement 2003.
Prendre l'empreinte sonore d'un lieu, constituer une archéologie de
ses bruits, de sa musique « naturelle ». Ici le lac Baikal,
Sibérie. C'est la démarche de Peter Cusack. Prises de son et montage,
ça fonctionne comme un documentaire, une enquête. La subjectivité
n'est pas évacuée. L'artiste se situe dans le paysage : « le
bruit de mon poids sur la glace »… Il fait une photo, il restitue
aussi l'espace de fascination intérieure face au lieu majestueux, magique.
On entend autant cet espace mental reflétant l'environnement du lac que
le lac lui-même. Mais il y est. C'est au printemps, les glaces travaillent,
se fragmentent, deviennent glaçons, aiguilles, perles, lames à
la dérive, entrechoqués par les courants, le vent. Immense musique
sérielle brisée célébrant le dégel. Léger
et assourdissant. Clameurs cristallines désorganisées, éparpillées.
C'est fascinant, presque traumatisant à forte exposition, renvoyant à
l'implosion fantasmatique de toute surface réfléchissante, de
la relation à l'image, son reflet. Et on plonge dans l'implosion, au
plus près de ses infimes collisions verrières, le micro travaillant
au plus près des mouvements de la glace, dessus, dedans. On rentre dans
la glace, de plus en plus fluide au fur et à mesure que le printemps
avance, de plus en plus sensuelle. Sous réserve d'y consacrer du temps,
de rentrer dedans, on se pose la question de la séparation entre « bruit »
et « musique ». C'est aussi un travail qui souligne que
l'ouïe est bien un appareil cognitif. À côté des dimensions
« écologiques », Cusak capte aussi les éléments
de vie humaine autour du lac. Des vies ténues, raréfiées.
Climat extrême. Annonces micros dans un bled. Chien d'un gardien. Activités
portuaires. Passages du Transsibérien…
(Pierre Hemptinne)
EMANEM, 2004. Enregistrement 2002.
Récital solo de violoncelle. Instrument par excellence de la musique
classique occidentale, le violoncelle porte en lui toute la mémoire de
celle-ci ou, du moins, une grande partie. L'instrument n'allant pas sans la
musique et vice versa, Fred Lonberg-Holm, dans une certaine continuité,
va explorer en profondeur la question de l'interprétation. Plusieurs
micro-ventouses sont collées sur la caisse de l'instrument. Captage stéthoscopique
des sons. Auscultation des moindres recoins. Prise de son au plus près,
comme pour ne rien rater de l'événement vibratoire. Rien n'échappe
au dispositif. Frottements. Usure. Confinement. On entendrait presque la résine
colophane de l'archet tomber par terre. Concrètement, ça donne
une résonance titanesque. Craquements, martelages, écrasement
des cordes, vrombissements interminables. On frôle l'inacceptable. Art
subversif. Grotesque. Emphatique. Mise en évidence du registre de la
puissance et de l'imposition. Audition d'un monde qui se disloque. Comme un
grand effondrement. Bien que très chaotique et à contre-courant,
il y a paradoxalement derrière cette musique une volonté de créer.
Difficile. Fred Lonberg-Holm propose une voie possible. Radicalisation des attitudes
face à la matière sonore. Dans la même lignée que
Charlotte Hug (violon), Stevie Wishart (violon / vielle à roue),
Sophie Agnel (piano), Klaus Janek (contrebasse), Lê Quan Ninh (percussions),
Ingar Zach (batterie), Derek Bailey (guitare)… Une génération
de musiciens qui jouent « à côté ».
Approche intéressante.
(Bertrand Backeland, Mons)