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L'histoire de La Médiathèque

LE MOTEUR HISTORIQUE

Au commencement il y eut… la Discothèque Nationale de Belgique.


Pour entrer dans le vif du sujet, parlons d’emblée du fondateur, Jean Salkin, qui lors d’un colloque des bibliothécaires et de la Discothèque Nationale de Belgique à Namur en 1968, décrivait avec humilité les débuts d’une association pourtant appelée à un développement inattendu :

« La Discothèque Nationale est issue d’une idée qui a été dès l’abord partagée par un certain nombre de jeunes gens encore aux études qui ne connaissaient en fait rien de la vie et qui se sont lancés un peu naïvement dans cette aventure du prêt du disque. Je dis un peu naïvement parce que toutes les personnes consultées à l’époque – nous étions en 1952 – ne nous ont pas caché leur scepticisme quant à la possibilité de mettre en prêt au profit du grand public cet instrument tellement fragile qu’est le disque longue durée (1). Nous avons persisté envers et contre tout, portés par cet enthousiasme un peu juvénile, je le reconnais bien volontiers aujourd’hui ».

La musique par-dessus tout - Une grande ambition au service de la collectivité


En 1951, dans un hôpital d’Oxford, une personnalité peu ordinaire lutte contre la polio dont il vient d’être atteint. Devine-t-il déjà qu’il devra se résigner à circuler toute sa vie dans un fauteuil roulant ? En tout cas Jean Salkin, refusant de céder au découragement, fait appel à ses ressources intellectuelles et trouve une source d’inspiration puissante en la musique, pour laquelle, depuis son tout jeune âge, il s’est passionné (2) .


C’est donc un jeune homme de 22 ans qui, conçoit pour la Belgique entière (excusez du peu !) un service de prêt de disques. Pourtant beaucoup de ceux à qui il présentait son projet en prédisaient l’échec (3).

Vu d’où nous sommes, en novembre 2006, le principe peut paraître simple, voire évident. Mais un demi-siècle plus tôt, il s’agissait bel et bien d’une idée nouvelle consistant à appliquer au grand public un petit service proposé par les étudiants d’Oxford à l’hôpital où Jean Salkin était soigné. La discothèque de l’université mettait en effet à la disposition des étudiants une collection de disques 78 tours de musique classique et en avait accordé l’utilisation à l’hôpital également.


Le « LP » : une révolution technologique déterminante pour le concept de « prêt »


Peu avant le retour de Jean Salkin en Belgique en 1952 apparaissent sur le marché les « long playing » (LP). Ces disques 33 tours constituent une avancée considérable comparés aux disques 78 tours. Ces derniers ne permettaient pas de graver plus de cinqminutes d’enregistrement. Plus que la chanson, la musique classique et le jazz souffraient principalement de cet inconvénient. Les jazzmen se voyaient forcés de limiter leur temps d’improvisation. Quant aux oeuvres classiques, dès qu’il s’agissait de symphonies, concertos, opéras, etc., il fallait enchaîner plusieurs disques 78 tours pour en entendre l’intégralité, ce qui n’était guère pratique et fort désagréable pour l’écoute.

Né en 1948, le LP présente deux avantages :

  • une durée d’écoute fort augmentée, grâce à sa rotation plus lente et ses sillons plus serrés: c’est la technique du « microsillon » ;
  • l’utilisation d’une matière synthétique thermoplastique (le vinyle) qui présente l’avantage de n’être pas cassante comme celle des 78 tours.

Le LP stéréophonique, commercialisé dès 1958, rendit possible la répartition des différents instruments et/ou voix sur deux canaux audio-phoniques.

Avec le LP on se trouve donc en présence d’un support de grande qualité sonore et très résistant pour peu que le bras du lecteur (dit à l’époque « tourne-disque ») soit réglé convenablement, que l’aiguille soit renouvelée régulièrement et que l’on manipule les disques avec soin (4).

C’est confronté à cette nouvelle technique que Jean Salkin eut sa « révélation » : avec elle, on pouvait dorénavant concevoir une discothèque de prêt au service du « grand » public.

La finalité de son projet est d’offrir à tout un chacun l’accès au disque en tant qu’instrument de culture. Il s’agit de favoriser l’indépendance et le choix de l’écoute en tant qu’alternative aux programmes radiophoniques sur lesquels les auditeurs n’ont pas d’influence (5). L’objectif étant de nature sociale, il fallait que l’accès aux LP soit possible selon des tarifs démocratiques, sachant qu’à l’époque (il y a donc 50 ans) le prix d’achat au détail d’un LP était particulièrement élevé à savoir, pour le particulier, près de 400 francs belges (soit aujourd’hui plus ou moins 10 eurs, un coût très élevé pour les années 50).


Comment s’élabore peu à peu un projet presque utopique… Cinq garçons dans le vent

Très vite, Jean Salkin partagea son idée avec quelques jeunes amis qui contribuèrent, à force d’enthousiasme et d’efforts, à réaliser le projet. C’est ainsi que s’impliquèrent en peu de temps Ivan Beghin (étudiant en médecine) puis Jean De Bock (étudiant en droit), Jean de Bersaques (étudiant en médecine) et Léo Goldschmidt (étudiant en sciences de gestion à Solvay) (6).

Ils n’auront donc pas été de Liverpool mais de Bruxelles, de Wallonie et de Flandre, n’auront pas été quatre mais cinq, n’auront pas débuté dans les sixties mais bien dans les années 50, ne se seront pas passionnés pour la pop music mais pour la musique classique…

Cependant, à la date du 14 novembre 2006, la totalité des albums des Beatles figure dans les rayons des centres de prêt de La Médiathèque et 200.000 CD couvrent actuellement l’ensemble de la création pop/rock, de toutes tendances et de tous styles, depuis l’émergence de cette musique dans les années 60 jusqu’à nos jours.

Ceci dit pour indiquer, d’emblée, l’ouverture d’esprit des fondateurs de la Discothèque Nationale qui rendirent possible, au départ d’un fonds de 2.700 LP de musique classique, la constitution d’un patrimoine comptant en 1981, à l’aube du CD, plus de 320.000 LP répartis sur tous les genres musicaux (7). Aujourd’hui, l’intérêt du public pour le LP s’est fait rare. Mais depuis 1982, donc dès l’apparition du support CD, La Médiathèque a entrepris une conversion à même de lui permettre de proposer à ses membres une collection de CD comportant, à fin juin 2006, 300.000 titres différents d’albums musicaux (certains d’entre eux en plusieurs exemplaires). C’est ainsi qu’on est passé, au fil de cinquante années, à un patrimoine de 650.000 CD. Les fondateurs de la Discothèque Nationale de Belgique - Nationale Diskoteek van België se doutaient-ils que leur projet connaîtrait une telle ampleur ? Sûrement pas; mais une chose est certaine: ils avaient beaucoup d’ambition et on ne peut qu’attester, eu égard à l’objectif socioculturel réalisé, qu’il s’agissait d’une ambition bien placée.

On avait déjà l’intuition d’une demande du public et celle d’une résistance suffisante du support LP. Mais il s’agissait encore de résoudre la question essentielle du financement: comment mettre à disposition du public, selon des tarifs démocratiques, des disques à emporter chez soi pour une durée d’une semaine ? Et conséquemment, comment financer la constitution de cette collection, son extension, l’occupation d’un lieu où ces disques seraient disposés dans des rayons, ce mobilier et, enfin, les emplois nécessaires pour créer et entretenir les collections, ainsi que pour assurer les opérations administratives et comptables relatives au prêt, sans oublier de préserver du temps pour renseigner les usagers ? 

L’objectif consistait donc à démontrer qu’effectivement :

  • il existait une demande du public pour accéder de manière démocratique à la musique sur support sonore, et qu’une discothèque répondrait donc à un besoin
  • le LP était un support compatible avec une utilisation intensive
  • le service de prêt pouvait se développer en autofinancement.


Une intervention providentielle : Marcel Cuvelier

Le handicap de Jean Salkin le conduit à renoncer aux études d’ingénieur qu’il avait commencées. Il était illusoire de mener carrière sur les chantiers. Il s’oriente donc vers des études d’histoire, tout en pratiquant la guitare et le trombone…

Il expose son idée de prêt public à Gilbert Périer, second époux de sa mère et Président de la Sabena. Gilbert Périer met alors Jean Salkin en contact avec un de ses grands amis: Marcel Cuvelier, Directeur général de la Société Philharmonique et Président-Fondateur des Jeunesses Musicales. La rencontre de Jean Salkin et de sa jeune équipe avec Marcel Cuvelier est décisive: ce dernier, à l’écoute du projet, propose d’emblée de fonder une association, et de solliciter le patronage de la Reine Elisabeth. Il accepte par ailleurs de prendre en charge la présidence du conseil d’administration de ce qui sera la Discothèque Nationale de Belgique. Et il obtient de Pierre Janlet, Directeur général du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, que le siège social de l’Association y soit fixé. Sans hésiter, la Reine Elisabeth accorde son haut patronage au projet.

Encouragée par ces premiers appuis, l’équipe aborde Fernand Vandenborre, Secrétaire général du Ministère de l’Instruction publique (8) pour obtenir un soutien financier. La réponse de Fernand Vandenborre est laconique: « Le vieux rond de cuir que je suis a dans ses cartons l’idée d’une initiative de ce genre, mais vu le dynamisme de l’équipe qui soutient le projet, je n’estime pas nécessaire que l’Etat s’en mêle ». Cependant, le Secrétaire général ne fait pas l’économie de conseils avisés et accepte de faire partie du conseil d’administration. Mais de financement, point encore. Des demandes d’aide adressées à la Ville de Bruxelles n’aboutissent pas non plus.

C’est donc avant tout forts de leur dynamisme et de leur conviction que les protagonistes du prêt de disques au public rédigent les statuts de la future Discothèque Nationale.


Le dépôt des statuts et la réflexion sur une mise en œuvre

La signature des statuts s’effectue devant notaire le 24 juillet 1953. La publication au Moniteur suit le 15 août. L’objet social y est défini comme suit :
" La société a pour objet la diffusion de la musique, prise dans son acception la plus large » notamment grâce à « L’étude et la mise en œuvre de tous moyens d’expression musicale ainsi que de toute musicographie et ce notamment par la constitution de collections de toute nature (manuscrits, enregistrement, etc.) et de discothèques » (9) .

Les premiers membres du conseil d’administration sont Marcel Cuvelier (Président), Jean Salkin et Ivan Beghin (Administrateurs délégués), Jean De Bock, Jean de Bersaques, Paul Collaer (10), Paul Willems (11), Pierre Janlet, Alex Salkin (12), Ernest Goldschmidt (13), Fernand Vandenborre, le Chanoine Vyverman (14).

Le conseil d’administration s’adjoint trois conseillers musicaux, le compositeur et critique musical du Soir, Jacques Stehman, le critique musical animateur d’une rubrique discographique à la radio, Clément Dailly, et le critique musical du Times à Londres, WilliamMann.

Une équipe de direction est constituée, dans laquelle Jean de Bersaques définit les listes de base des disques à acquérir et Jean De Bock intervient en tant que juriste. Celui-ci et Léo Goldschmidt peaufinent les statuts et mettent à l’étude les contrats d’achats de disques. D’autres questions juridiques se posaient, dont une fondamentale: la location de disques était-elle autorisée?

Jean Salkin quant à lui - en tandem avec Ivan Beghin - s’impliquait dans tous les problèmes, affrontant les questions les plus diverses et réfléchissant sans trêve aux solutions. Il fallait parfois modérer ses enthousiasmes en les confrontant aux réalités. Mais ceci ne faisait pas moins du futur directeur général de la Discothèque Nationale un visionnaire.


Un véritable laboratoire…

L’équipe s’attaqua à des questions plus particulières.

Si l’on mettait en prêt des supports inévitablement sujets à usure, quelle évaluation pouvait-on faire de la durée de vie d’un disque ? Jean Salkin avait rapporté d’Oxford un disque LP prêté 60 fois et qui ne présentait pas de traces de détérioration excessive. Disposant lui-même d’un tourne-disque avec possibilité de lecture répétée, il corrobora l’expérience anglaise en faisant «jouer» un disque (comme on disait alors) toute une nuit pour en étudier l’état le lendemain matin. Il put constater lui aussi que l’usure était lente et conclut que le principal problème de la Discothèque viendrait du soin qu’apporteraient les utilisateurs à l’état de leur aiguille ainsi qu’à la manipulation des disques.

Par ailleurs, Jean Salkin démontrait de manière très précoce sa capacité organisationnelle. Il avait imaginé un système de fiche pour chaque disque. On y apposerait un cachet par prêt. En fin d’année, il suffirait de compter les fiches pour déterminer le nombre de sorties qui permettrait d’établir le montant d’un amortissement correspondant aux sommes payées lors de chaque emprunt. Ultérieurement, alors que la Discothèque était en pleine activité, Jean Salkin étudia les possibilités offertes par le « mark sensing », un système de cartes perforées annotées au marqueur spécial.  Bien plus tard encore, déjeunant dans un restaurant suisse où l’on utilisait de manière avant-gardiste un crayon laser informatique pour établir l’addition des clients, Jean Salkin acquit la conviction que La Médiathèque devait recourir à un système de code-barres pour optimiser les opérations de prêt. Ainsi alliait-il habilement sa vision culturelle avec les aspects très pratiques du prêt au public.

Dans son mémoire de fin d’études de 1955 consacré à la Discothèque Nationale en devenir, Léo Goldschmidt avait réalisé un nomogramme qui permettait de projeter de manière très vraisemblable le prix de location qu’il fallait demander par disque pour donner à l’entreprise son fondement économique. Il y jeta aussi les bases de la comptabilité de l’Association dont il allait dans un premier temps devenir trésorier et secrétaire général.

Lorsque plus tard ils parleront de leur parcours de combattants et des longues soirées de discussions passionnées (ce qu’ils appelaient « discothécuter »), ces jeunes de 18 à 22 ans n’évoqueront rien de moins qu’une grande aventure dans laquelle ils se seront investis avec détermination et qui leur aura apporté en retour une extraordinaire expérience les conduisant à mettre en œuvre leurs compétences respectives (juridiques, économiques, artistiques, …). Ainsi Léo Goldschmidt, par exemple, considère-t-il que la création et la mise en œuvre de la Discothèque constituèrent pour lui un élément d’autoformation capital dans sa carrière professionnelle et lui fournirent sa vie durant un véritable laboratoire d’entreprise.


Poursuite de l’étude du financement

La résolution de questions pratiques, quoique très avancée, ne rendait pas facile pour autant la mise en œuvre d’un projet qui nécessitait une importante mise de fonds.

Un fonds de départ d’un million de francs belges était considéré comme nécessaire. Pour étayer ses hypothèses financières, Léo Goldschmidt avait procédé à des sondages auprès des « délégués » des Jeunesses Musicales et de membres de la chorale de la Société Philharmonique afin de déterminer quelle proportion de foyers d’amateurs de musique disposait de tourne-disques capables de lire les microsillons. La question leur fut également posée de savoir comment ils se situaient par rapport aux tarifs hebdomadaires de location de disques qui se dégageaient de son mémoire. Ce sondage fut effectué sur deux échantillons d’une soixantaine de personnes chacun. C’étaient les prémices de ce qu’on appelle aujourd’hui une « étude de marché ». Il permit de conclure qu’aux tarifs préconisés il ne serait pas téméraire de tabler sur une inscription d’un millier de membres au moins.

Fondamentalement, le principe moteur de la future Discothèque Nationale consistait en un réinvestissement de tout excédent de cash flow (résultant principalement des amortissements des collections réalisées au départ des indemnités perçues pour le prêt) dans l’achat de disques et dans le développement d’un réseau de prêt.


Les premières collections et la constitution du fonds de départ

Jean de Bersaques, en connaisseur de musique qu’il était, composa les premières listes d’achat – près de 5.000 disques, en fonction de la demande supposée du public et de l’offre du marché. Si l’on considérait que 1.000 membres devraient être en mesure d’emprunter 3 disques à la fois, il fallait alors un fonds de départ de 3.000 disques. A un prix de gros unitaire de 200 FB, cela représentait un total de 600.000 FB. Mais dans la probable hypothèse où les 1.000 membres auraient emprunté chacun 3 disques en l’espace d’une semaine, il ne serait rien resté en rayon! Il fut donc décidé que, idéalement, 2.000 disques supplémentaires devaient être acquis, ce qui porterait le total de l’investissement de départ à 5.000 disques, à savoir 1 million de FB (15).

Ivan Beghin et Léo Goldschmidt se rendirent à Londres pour discuter des conditions d’achat avec des fournisseurs éventuels, comme Hartley. Ils prirent également contact épistolaire avec Sam Goody à New York. En effet on avait d’abord songé à placer les commandes en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Mais on s’était ensuite avisé qu’il serait plus approprié, la Discothèque étant une institution à vocation nationale, de se fournir auprès de maisons d’importation belges, ne recourant à l’étranger que pour les disques indisponibles en Belgique. Un accord fut trouvé avec les importateurs qui, vu les volumes en cause, considérèrent la Discothèque comme client « en gros », aux mêmes conditions que les disquaires détaillants.

Mais six semaines après l’ouverture de la Discothèque au public, la Chambre Syndicale du Disque sous la signature de son président annonça brutalement l’interruption de ses livraisons aux conditions convenues. Crise aiguë qui fut résolue avec détermination par l’Association, non par un procès en justice, mais en revenant à l’idée initiale d’importer. Cela se réalisa finalement à des coûts moindres que l’approvisionnement sur place! Ce n’est que plusieurs années plus tard que la paix des braves fut conclue et que la Discothèque s’approvisionna de nouveau en Belgique, mais… selon des conditions identiques à celles obtenues à l’étranger.

Pour financer la collection initiale de disques, l’idée naquit de solliciter des sponsors individuels qui chacun parraineraient la discographie entière d’un compositeur. Cela devait permettre de moduler le parrainage en fonction des moyens du donateur : la discographie de Bach ou Mozart requérait à l’époque quelque 150.000 francs belges, alors que celle de Pérotin n’exigeait que quelques centaines de francs (2 ou 3 disques au prix de gros).

Marcel Cuvelier donna à l’équipe l’autorisation de solliciter, au cours des entractes, les amateurs de musique qui fréquentaient les concerts de la Société Philharmonique. L’opération n’aboutit pas au résultat espéré: seulement 200.000 FB furent réunis par rapport au million nécessaire.


Des fonds d’entreprise en soutien d’une vocation publique

Conscient des difficultés de financement du projet, Marcel Cuvelier s’adressa alors à Franz de Voghel, à l’époque Directeur à la Banque Nationale (16). L’intérêt de celui-ci pour les questions sociales était connu et d’autre part l’idée de s’adresser au secteur de l’entreprise pour financer un projet public avait fait son chemin dans les réflexions de l’équipe.

Franz de Voghel accueillit le projet avec grand intérêt et annonça que la Banque Nationale accorderait à la Discothèque un prêt sans échéance de 1000 FB pour tout membre de son personnel qui déclarerait s’y affilier. Il y en eut plus de cent! De plus, la Banque Nationale interviendrait pour partie auprès de ses employés dans le montant de leur cotisation individuelle. Fort de ce soutien et exemple, on approcha d’autres entreprises, et Emile Bernheim, Président de l’Innovation, fut le premier à adhérer à la formule proposée par Franz de Voghel.

En très peu de temps le million fut rassemblé. Quelques années plus tard, devant le succès de la Discothèque, chaque participant à ces prêts décida d’en faire abandon à l’Association et leur montant constitua dès lors le noyau essentiel de ses fonds propres.

Un local situé dans le Palais des Beaux-Arts, rue Baron Horta, fut attribué en location à la Discothèque. Tandis qu’on en faisait l’aménagement, Léo Goldschmidt et Jean De Bock lancèrent des annonces et procédèrent aux interviews afin de recruter le personnel nécessaire: un discothécaire-gérant et une secrétaire.

Après trois ans d’efforts, tout était réuni pour que la Discothèque devienne réalité.


Le concert d’inauguration

Le 14 novembre 1956, jour de l’ouverture du premier service de la Discothèque Nationale à Bruxelles et en présence de la Reine Elisabeth qui lui avait accordé son haut patronage, un concert d’inauguration eut lieu au Palais des Beaux-Arts. Marcel Cuvelier, président du conseil d’administration de la Discothèque y fit un discours ainsi que Jean Salkin, administrateur délégué (en relais d’Ivan Beghin) et Emile Langui, directeur général de la Culture au Ministère de l’Instruction publique.

On y entendit un programme exceptionnel: Naum Sluszny et André Marchal dans le Concerto pour piano et trompette de Chostakovitch, Aimée Van de Wiele dans le Concerto en fa mineur pour clavecin de Jean-Sébastien Bach, Suzanne Danco dans Shéhérazade de Ravel, Safford Cape et son ensemble Pro Musica Antiqua dans des œuvres du Moyen Age et de la Renaissance, Arthur Grumiaux dans le Concerto en sol pour violon K.216 de Mozart et enfin, après avoir accompagné ces différents solistes, l’Orchestre National de Belgique, sous la baguette du chef André Vandernoot, interpréta le poème symphonique Don Juan de Richard Strauss (17).

La musicologue Monique Verken, dans un article qu’elle écrivit pour annoncer la soirée, s’exprimait en ces termes :

« Nous souhaitons que les vrais amateurs de musique soient tous présents ce jour-là, parce que cette discothèque, due aux efforts persévérants de Jean Salkin auxquels ont participé si largement dès l’origine Ivan Beghin et Léo Goldschmidt, doit être encouragée de toutes parts et sa naissance proclamée bien haut. C’est un instrument remarquable qui va mettre la musique, toute la musique, même celle qui ne remplit pas à coup sûr les grandes salles de concert, à portée de main, d’oreille et… de bourse de tous nos compatriotes. Que l’on veuille bien songer à la signification, pour l’enseignement et la délectation musicale, d’un tel événement. On s’étonnera seulement qu’il ait fallu l’attendre si longtemps ».

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