Le fameux
Stewball que
Hugues Aufray a immortalisé dans sa chanson écrite par Pierre
Delanoë est un cheval qui a une longue histoire dans la ballade anglo-saxonne.
Ce qu'en ont fait Delanoë et Aufray est le procédé type qui
fut appliqué par nombre de chanteurs Français à diverses
chansons venant des Etats-Unis. Aufray a été coutumier de cette
pratique puisqu'il puisait ouvertement dans cette inspiration folk et skiffle
venue en ligne droite de l'Amérique du Nord. Il est d'ailleurs, il faut
le reconnaître, l'un de ceux qui respecta le plus l'esprit de cette musique.
Son parolier, par contre, n'a pas toujours été d'une finesse extrême
et même Aufray semble enfin le reconnaître, surtout lorsqu'il aborde
la question des traductions du répertoire de Dylan.
Stewball
est donc venu en France à partir des Etats-Unis. Encore faut-il savoir
qu'il est arrivé en Amérique du Nord avec les immigrants irlandais.
On raconte en effet que vers 1790, une course de chevaux eut lieu à Kildare
en Irlande et que l'on y vit courir un cheval blanc à taches alezanes
appartenant à Sir Arthur Marvel (ou Marble) et une jument grise « Miss
Portly », « Miss Griesel » ou « Miss
Griselda », selon les versions, appartenant à Sir Ralph Gore.
De toute évidence le cheval tacheté, Skewbald, l'emporta, ce qui
eut pour effet de réjouir les compositeurs de ballades qui s'attelèrent
à la tâche de façon à répandre la nouvelle.
Une nouvelle qui réjouissait les Irlandais parce que le cheval qui gagna
était d'origine modeste tandis que le perdant appartenait à un
riche propriétaire. De plus, on considère qu'un cheval à
robe de couleur unie autre que le noir mais tachetée de blanc ou de brun
est impropre à la course. Le mot skewbald, en anglais, désigne
ce type de cheval tacheté. Martin
Carthy, qui a interprété une version de la chanson, explique
que, selon ses sources, un cheval de ce type serait venu du New England aux
Etats-Unis pour courir en Irlande. D'après lui cela se passait en 1847.
Le cheval gagne, contre toute attente. D'abord parce que les Irlandais considéraient
que les chevaux américains étaient juste bons pour le cirque et
ensuite parce que c'était un « skewbald ».
Sans s'arrêter aux dates, nous pouvons retenir d'où vient le nom
qui sera transformé en Stewball par la pratique populaire. Nous pouvons
aussi retenir que dans l'histoire des courses irlandaises, un cheval de ce type
a gagné et que ce fut une sorte de symbole de la victoire du faible sur
le fort, du modeste sur le riche, symbole essentiel dans l'histoire de l'Irlande.
Quant aux dates, on sait au moins qu'une version de la chanson a été
publiée à Londres en 1822 et que la première version américaine
fut publiée en 1829.
La chanson n'est guère beaucoup chantée en Irlande. Son principal
défenseur est Andy
Irvine qui en a réécrit les paroles, sous le titre « The
plains of Kildare », tout en respectant l'histoire. Il l'a chantée
seul, avec Paul
Brady ou encore avec le groupe Patrick
Street. Sa version a cependant laissé des traces, notamment dans
le répertoire du groupe folk rock Tempest.
L'Angleterre connaît quelques très belles versions, sous le titre
« Skewbald »,
qui dérivent toutes de celle qui fut chantée par le chercheur
et collecteur Albert
Lloyd. On reste proche de la chanson irlandaise telle que chantée
par Irvine et celui-ci cite d'ailleurs Lloyd autant que le chanteur dublinois
Frank Harte parmi ses sources.
On y décrit les deux chevaux et leurs propriétaires ; on
y parle des sommes pariées et de la folle course qui s'en suit. Les chevaux
vont si vite qu'on pourrait penser qu'ils ne touchent pas le sol. Puis à
mi-course, Stewball et son cavalier se mettent à discuter et le cheval
demande où en est la jument grise. Le cavalier lui répond qu'elle
est un demi-mile derrière eux. Ils gagnent donc rapidement et commandent
force sherry, vin et brandy qu'ils boivent ensemble à la santé
de la jument. On notera cette allusion à l'alcool nécessaire pour
arroser cette victoire. Il faut aussi relever le fait que l'autre cheval est,
dans la plupart des versions, une jument grise. Or, il existe un dicton populaire
anglais qui dit : « the grey mare is the better horse » ;
ce qui, traduit en français, correspond à notre « c'est
la femme qui porte la culotte ». Quand on voit comment se termine
cette chanson, on peut penser qu'il y a là aussi une connotation symbolique.
Y aurait-il une revanche « domestique » de l'homme sur
la femme cachée sous cette histoire de course de chevaux ?
Skewbald ou The Plains of Kildare est ensuite passé outre-Atlantique
où son chemin s'est littéralement divisé en plusieurs voies
parallèles dont trois au moins sont très nettes.
La première est le chemin qu'a suivi le chant dans les communautés
afro-américaines qui ont dû le capter sur les plantations du sud
et qui l'ont utilisé à leur manière comme chant de travail.
Curieusement Stewball est devenu un chant à réponses lancé
par un leader et repris par un chœur sur un rythme scandé qui permet
l'accompagnement d'un travail à la houe ou à la hache. John
Lomax, son fils Alan,
Harry Oster et Dave
Evans en ont enregistré différentes versions dans les pénitenciers
du sud des Etats-Unis, soit en Louisiane, au Mississippi, au Texas et au Tennessee.
Les Lomax qui en ont publié une version dans leur livre « American
ballads and folk songs » expliquent que c'est la plus répandue
des « chain-gang songs » de ces États. Il semble
en effet que les prisonniers enchaînés pour le travail en groupe
aimaient particulièrement chanter une histoire de course de chevaux et
de duel entre Stewball et une jument grise. Ces versions diffèrent d'un
enregistrement à l'autre mais on y retrouve ici et là quelques
éléments essentiels. D'abord l'envie de parier et de gagner, de
devenir libre avec cet argent. Ensuite on retrouve déjà souvent
l'idée que tous parient sur un autre cheval, en général
la jument grise ou un cheval blanc appelé Molly, mais pas sur Stewball.
« You could win you lots of money
on that noble grey mare »
Il y est pourtant dit que Stewball a souvent, si pas toujours, gagné.
Mais on parie sur l'autre et c'est évidemment Stewball qui gagne. On
voit aussi apparaître une allusion à la mort de Stewball, mais
après sa victoire. On dit également qu'il pourrait trébucher.
On nous parle souvent, dans ces versions, d'un Stewball blanc que l'on aurait
peint en rouge ! Enfin, pour la première fois, comme le montre l'un
des textes relevés par les Lomax, on dit que Stewball ne buvait jamais
d'eau mais toujours du vin ! Autant d'éléments qui nous montrent
une symbolique riche, fréquente dans la ballade populaire véhiculée
et donc transformée par la tradition orale. Chacun y ajoute ses références.
Des prisons du Sud, la ballade a fait son chemin dans le répertoire de
quelques bluesmen. Leadbelly
le chantait avec
Woody Guthrie, Sonny
Terry et Cisco
Houston, tandis que Memphis
Slim et Willie
Dixon se partageaient une autre belle version. Il y est dit que Stewball
est un cheval noir et aveugle. Et c'est ici aussi qu'arrive cette magnifique
image disant qu'il courait si vite que son ombre restait loin derrière
lui. C'est à croire que le dessinateur Morris avait entendu cette chanson
avant de dire que Lucky
Luke est le seul qui tire plus vite que son ombre. Ces versions disent qu'il
faut miser sur Stewball et qu'on pourrait gagner. C'est ici aussi qu'on voit
la jument, ou Molly, trébucher et chuter, laissant Stewball gagner.
Woody
Guthrie adapte d'ailleurs sa propre version qui devient une sorte de condensé
intelligent de la ballade irlandaise et du chant de travail afro-américain.
Cette version servira sans aucun doute de charnière dans l'étape
suivante des aventures de Stewball aux Etats-Unis.
En effet, si la chanson a fait un sacré bout de chemin dans les communautés
noires, elle a évolué parallèlement dans celles des émigrants
venus d'Europe et des personnages clés comme Leadbelly et Woody Guthrie
ont, une fois de plus, fait les liens entre les uns et les autres. Du côté
« blanc », on sent encore l'influence du chant des plantations
ou des prisons dans l'interprétation de chanteurs comme les Weavers
ou Robert
Earl Keen Junior. Si l'on observe ce qui se passe en Grande-Bretagne, on
voit d'ailleurs que le chanteur anglais qui surfa sur la vague skiffle, Lonnie
Donegan, donne une version très noire de Stewball. Quand on sait
l'influence qu'exerça sur lui le grand Leadbelly, on comprend ce choix.
Alors que Joan
Baez interprète une superbe version qui est beaucoup plus proche
de celle de Woody Guthrie et des origines irlandaises.
Mais à l'époque où le folk passe sur le devant de la scène
grâce à quelques groupes qui le commercialisent avec une certaine
bonhomie, on découvre une sorte de version un peu hybride qui emprunte
divers éléments aux versions précédentes. C'est
l'œuvre intelligente de quelques paroliers qui ont compris le parti que
l'on pouvait tirer de la tradition lorsqu'on osait simplement la réécrire
un tant soit peu. Ralph
Rinzler, Bob
Yellin et John
Herald, trois membres du groupe de bluegrass les Greenbriar
boys signent un texte qui sera repris par les Hollies
en Angleterre, Peter
Paul & Mary aux USA, le trio Mitchell
aux USA également et finalement Joan Baez qui, tout en créditant
les trois auteurs, en chante quand même une version plus élaborée
et plus complète. Mais les trois comparses avaient signé une version
sympathique qui commençait avec cette fameuse phrase :
« Old Stewball was a racehorse
and I wished he was mine
he never drank water
he always drank wine »
Une fois de plus, c'est lui qui gagne et le narrateur se lamente parce
qu'il a parié sur la jument grise et sur un cheval bai.
Enfin, il existe une troisième voie prise par cette ballade aux USA et
qui semble avoir fait son chemin dans la musique bluegrass d'abord. On l'attribue
souvent à Bill
Monroe, le père de ce genre très typé de la musique
country. Il raconte, sous le titre « Molly
and Tenbrooks » l'histoire d'une course de quatre miles qui se
donnait à Louisville dans le Kentucky. Molly et Tenbrooks sont deux chevaux
en compétition. Molly va courir vite en plein soleil et gagnera mais
la pauvre jument va mourir juste après la course. Ce « personnage »
de Molly apparaissait déjà dans certaines versions afro-américaines
et l'on peut penser qu'elle est la jument grise. Mais certains diront sans doute
qu'elle est plutôt Stewball. Pourtant Stewball ne meurt pas et ne tombe
que rarement dans la plupart des versions. Au contraire, c'est lui le cheval
qui gagne, même si personne ne parie sur lui.
On se demande d'ailleurs pourquoi la version d'Hugues Aufray a inversé
les rôles au point de faire de Stewball un martyr alors qu'il était
un symbole de revanche sociale ! Il manque, hélas, à sa version
une dimension historique que toute l'histoire de la chanson traditionnelle anglo-saxonne
semble pourtant vouloir crier, mais entre les lignes. Par contre Aufray a conservé
une dimension populaire, il a fait du cheval celui qui pouvait aider une famille
manifestement pauvre. Certes l'histoire est alors plus anecdotique et moins
empreinte du vécu de l'une ou l'autre communauté précise.
Mais c'est normal dans la mesure où ce procédé logique
et dynamique qui consiste à donner une nouvelle vie à une chanson
ancienne peut à terme, comme c'est le cas ici, faire sortir cette ballade
de son milieu pour la proposer à un tout autre public. Le jeu de la traduction
et du passage de la tradition anglo-saxonne à la chanson française,
même folk, conduit inévitablement à ce genre de transformation
profonde du sens.
Etienne Bours
A Huy, ce vendredi 3 (entre 10h et 12h30) et ce samedi 4 septembre (entre 17h et 20h), le Discobus 4 stationnera à la Collégiale (suite aux 12h vélo).