Découvrir

FOLK, ANTI FOLK, NEO FOLK...

 

Folk, neo folk, anti folk, folktronica... les nouvelles étiquettes faisant référence au mot folk se bousculent en désordre au portillon des journalistes et autres adeptes de définitions et classifications musicales en tous genres.
Après tout, le mot rock’n’roll a été accolé à certaines formes de rhythm’n’blues noir par des animateurs radio dont Alan Freed disque-jockey new-yorkais considéré comme l’inventeur de l’expression pour désigner cette musique qu’il entendait promouvoir. Tous les professionnels de la musique ont continué à vouloir décrire chaque nouveau style potentiel en le caractérisant sous l’appellation la plus imagée possible.
Aujourd’hui, ce sont des centaines de mots qui ont fleuri ici et là pour habiller chaque nouveau genre, y compris ceux qui ne font qu’une brève apparition sur le marché de la musique bousculés par d’autres nouvelles expressions pressées de prendre une place au soleil.
Et le mot folk, affublé de divers adjectifs et autres préfixes, est servi à toutes les sauces pour désigner des expressions musicales qui n’ont sans doute que peu de rapport avec la musique folk. Mais qu’est-ce que la musique folk ?

Folk music
Folk music est un terme générique, désignant au point de départ la musique du peuple, celle qui se transmet oralement, sans autres transformations ou altérations que celles apportées de génération en génération par les chanteurs/musiciens qui y ajoutent leur feeling personnel et leurs préoccupations du moment, maintenant entre la folk music et la vie de tous les jours un lien direct qui est précisément le sens même de cette musique. Musique populaire, musique du peuple, la musique folk est celle des gens qui ne sont pas divisés entre spectateurs et musiciens. Aujourd’hui, le mot folk est entré dans la plupart des langues, suite au mouvement de folk revival entamé notamment par Pete Seeger et les Weavers aux États-Unis dans les années 1950. D’abord associé à ce mouvement, il désigne ceux qui, aux États-Unis comme en Angleterre et plus tard en Europe, feront d’une part renaître la tradition, la sortant de l’ombre et, d’autre part, la prolongeront, s’en serviront pour créer un style nouveau - sur le marché du moins - celui d’une chanson socialement engagée et à conscience politique effective, aux racines profondément populaires. À une époque où ce genre de chanson commencera à se vendre (avec des artistes comme Dylan et Donovan, estampillés folks au moins durant les années 1960), le terme folk sera utilisé comme argument commercial, au risque de se vider de son sens. Quand il ne se vendra plus, il sera utilisé comme tiroir-poubelle, catégorie péjorative, synonyme de musique ennuyante, pas branchée. Quoi qu’il en soit, ce terme désigne encore aujourd’hui une façon d’aborder et de pratiquer la musique avec un esprit qui, s’il est issu de ce mouvement, s’en est cependant souvent éloigné. Quant au folk song, il désigne encore l’expression des chanteurs associés de près ou de loin au véritable mouvement folk américain et anglo-saxon. Mais, fondamentalement, il doit encore et toujours désigner la chanson populaire de tradition orale et ses évolutions successives.

L’histoire du folk, en tant que mouvement d’idées et d’expressions et en tant que courant ou style musical, est certainement importante à connaître un minimum si l’on désire comprendre pourquoi ce terme est resté dans le vocabulaire de la musique.
La chanson traditionnelle et son utilisation à des fins sociales, voire politiques, a trouvé de nouvelles raisons d’évoluer et de servir aux États-Unis à travers une série de mouvements importants. L’avènement du syndicalisme dans la foulée d’une urbanisation et d’une industrialisation massives est un phénomène essentiel dans cette sorte de renaissance d’une chanson sociale, urbaine, calquée sur les processus de composition et d’écriture traditionnels. Soudain, les chansons et les airs connus de la population servent à façonner un chant de lutte et de rassemblement, une sorte d’arme de cohésion directe, facile à manier et propice à véhiculer un idéal et des aspirations partagées. Les années de dépression de la première partie du XXe siècle, puis la chasse aux rouges organisée par Joseph McCarthy ont été d’autres moteurs essentiels dans cette création de chansons sociales. Le folk song faisait place au protest song. Les chanteurs engagés se sont succédés : Jim Garland, Aunt Molly Jackson, Woody Guthrie, Pete Seeger… furent parmi les premiers à comprendre l’intérêt et la richesse de la musique traditionnelle et de ses utilisations possibles en tant que réservoir de mélodies et de paroles adaptables aux problèmes à dénoncer. Leur sens de la composition fit le reste, rappelant que la chanson populaire est une expression en perpétuelle évolution. Toujours est-il qu’ils créèrent un vaste mouvement par lequel la chanson permettait de sortir de la « silent generation » des années 50. L’Amérique du Nord avait des voix capables de s’élever et de dénoncer les mensonges, les tromperies, les abus et de revendiquer des conditions de vie décentes pour l’écrasante majorité des petites gens venus grossir les populations urbaines laborieuses. On découvre alors que cette musique dite folk est capable de véhiculer un vécu, elle peut être l’expression d’une différence et de l’identité de communautés oubliées parce que tout en bas de l’échelle sociale. La chanson folk reprend ses droits, elle est donc bel et bien la chanson du peuple. Et l’on se rend compte qu’elle a ses racines au fond des Appalaches autant que dans les plantations du Sud. C’est pourquoi d’ailleurs ce mouvement de revival qui s’amorce va toucher tant les expressions d’origines européennes que celles des Afro-Américains. D’ailleurs la lutte pour les droits civiques se fera aussi en chanson et sera la vitrine politique d’un certain folk américain. On voit alors apparaître une nouvelle génération de chanteurs qui emboîtent le pas, s’inspirant autant du travail de Woody Guthrie que de celui de Leadbelly. Bob Dylan, Phil Ochs, Len Chandler, Odetta, Joan Baez, Tom Paxton, Judy Collins, Joni Mitchell… vont s’inscrire dans un mouvement important, volant parfois la vedette à ceux qui leur montrent un certain chemin comme Pete Seeger ou Malvina Reynolds. D’un autre côté, ces musiques populaires qui reviennent sur la scène, aux côtés de la musique pop, vont aussi toucher des productions plus commerciales, plus esthétisées, mais qui s’inspirent néanmoins de la chanson traditionnelle. On pense à Peter Paul & Mary, à Simon & Garfunkel ou à des groupes plus éphémères comme le Chad Mitchell Trio. Mais le résultat est là, tangible, visible et la musique dite folk s’impose aux États-Unis, et bientôt à travers le monde, comme une autre «mode» musicale. Mais une mode qui est allée puiser aux sources des traditions populaires locales. Les chanteurs américains ont fait revivre leurs musiques, celles des habitants de leurs campagnes et de leurs montagnes, un peu comme les romantiques l’avaient fait auparavant, mais cette fois c’est dans une autre optique, plus politique, plus sociale. Avec parfois des conséquences et des exploitations plus commerciales parce que le marché du disque et de la musique est bien présent et prêt à promouvoir ce qui peut se vendre

Le folk américain, exactement comme le blues, va exercer une véritable fascination sur les musiciens anglo-saxons de la vieille Europe qui vont commencer par imiter, c’est-à-dire se mettre au blues, au skiffle et à une certaine musique folk américaine. D’autres peuples suivront, fascinés par cette force et cette richesse musicale et l’on verra fleurir d’autres inspirations « américaines », notamment en France. Souvenez-vous du skiffle group de Hughes Aufray ou des premiers chanteurs « folk » de Paris et de France qui se rassemblaient pour chanter des folk songs. C’est dans ce contexte que se sont rencontrés des artistes majeurs comme Alan Stivell et Gabriel Yacoub. Pendant ce temps, les États-Unis redécouvraient avec ferveur leur musique old time, leur bluegrass, leur gospel… Non contents de jouer ces musiques, les artistes les étudiaient, les comprenaient et les divulguaient en connaissance de cause. Les New Lost City Ramblers et leur leader Mike Seeger firent un travail énorme pour amener ces musiques et airs traditionnels devant un maximum de gens. Le mouvement folk s’élargissait et les musiques du terroir prenaient une autre place dans le processus de médiatisation de toutes les musiques. Exactement comme beaucoup d’autres expressions traditionnelles viendront petit à petit sur le devant de la scène dite world ou musiques du monde.

Le folk devient alors, dans les années 1970 surtout, un mouvement international de conscientisation des patrimoines locaux. Pete Seeger aidant, notamment via une lettre écrite aux jeunes musiciens du monde en 1972, c’est toute une nouvelle génération qui se tourne vers les expressions régionales, les musiques oubliées, les instruments dénigrés, les répertoires ancestraux, les façons de "musiquer" des régions rurales. On s’en va collecter, rassembler airs et chansons, écouter, apprendre les techniques de jeu et de chant. On rencontre les vieux musiciens routiniers, ceux qui ont fait danser les leurs en touchant le violon de leurs mains calleuses chaque fin de semaine après les travaux aux champs. On s’approprie ces répertoires soudainement retransmis comme s’ils faisaient partie de bagages qu’on avait jusque-là négligés. Et on réinvente une musique traditionnelle hors contexte, hors milieu. C’est que le mouvement folk, qu’on appelle revival (qu’il faut traduire par renouvellement plus que par renaissance), s’est décliné de diverses manières selon les lieux. On peut penser, par exemple, qu’en Irlande et en Écosse, il est arrivé au bon moment pour être effectivement une prolongation de la tradition, pour éviter la rupture, l’oubli, le défaut de transmission. À la fin des années 1960, la musique traditionnelle irlandaise s’éteignait comme une bougie vacillante. La fameuse cornemuse de l’île verte, uillean pipes, était un instrument inconnu, oublié, exotique. Aujourd’hui, le même instrument est joué et fabriqué comme il ne l’a jamais été. Beaucoup de jeunes musiciens jouent la tradition comme leurs pères et grands-pères, d’autres inventent une musique traditionnelle nouvelle, ils composent, ils tentent des expériences sur base de techniques de jeu et de composition qui doivent beaucoup aux styles traditionnels. Le flux de la transmission n’est plus interrompu mais les musiques pratiquées aujourd’hui ont changé de lieu, de fonction, de façon, de public… Il s’agit plus souvent de nouvelle musique traditionnelle que de l’ancienne tradition prolongée ; l’environnement n’est plus le même et l’approche des musiciens est totalement différente. C’est vrai aussi pour les musiques des régions de France ou de Hongrie où le revival a fait un travail énorme grâce à des musiciens des villes qui sont retourné vers les campagnes chercher le chaînon manquant, celui qui leur permet de créer une musique à la fois originale et traditionnelle. Tout le travail de musiciens comme Jean-François Vrod, Gilles Chabenat, Patrick Bouffard, Erik Marchand, Yann-Fanch Kemener… en France et Bretagne, ou Martha Sebestyen et Muszikas en Hongrie nous prouve qu’il est possible de construire une démarche d’artiste sur base d’un répertoire ancestral. Dans la foulée de leur énorme travail, on a appris à connaître et à comprendre les airs, les danses et les chants des différentes communautés du monde; on a appris à apprécier une foule d’instruments que les musiques rock, pop, jazz et classique ignoraient jusque là: violon populaire (que les Anglais appellent fiddle et non violin), cornemuses, vielle à roue, accordéons, diverses flûtes traditionnelles, diverses percussions…

C’est sans aucun doute cet énorme ensemble de démarches qu’on appelle folk. Une musique populaire ancrée dans les traditions et souvent développée sur base d’éléments venus de la musique pop en général, notamment l’harmonie liée à la musique tonale occidentale et l’apport inévitable d’instruments comme la guitare. En ce sens on peut faire une distinction entre le mouvement folk anglo-saxon et le même revival en certaines régions du monde où ce mouvement a remis sur le devant de la scène des musiques profondément traditionnelles de caractère modal: c’est le cas par exemple pour la Bretagne ou les pays de l’Est.

Or, quand on parle de folk pour caractériser une musique actuelle, force est de constater qu’il s’agit presque uniquement d’une expression anglo-saxonne. Le mot folk et ses nombreux dérivés doivent alors être pris dans ce contexte de la langue anglaise et non plus dans le contexte mondial du large mouvement de revival des années 70.

Folk music : un terme anglo-saxon avant tout
On peut alors revenir à la définition du folk telle que donnée en début d’article puisque nous sommes partis du mouvement américain. Mais peut-être est-il intéressant d’essayer de préciser ce qu’il en est aujourd’hui.

Dans une interview donnée à Gérard De Smaele et Patrick Ferryn, Pete Seeger expliquait que le mot folk peut avoir des significations très différentes. Il rappelle que folk signifie « les gens », évidemment et que c’est vrai aussi en Allemagne ou en Scandinavie. Auparavant, dit-il, le mot était utilisé pour désigner d’anciens contes ou d’anciennes chansons d’origine paysanne mais anonymes. « No new song would be a folk song » ! « Aucune nouvelle chanson ne peut être une chanson folk », même si elle est écrite par un paysan. Dans l’esprit de la plupart, une chanson folk est donc ancienne et anonyme. Mais, ajoute Seeger, la définition du mot a changé ; particulièrement quand John Lomax a collecté des chansons de cowboys. Ces chansons étaient écrites et on en connaissait les auteurs mais il les appelait folk songs. Son fils, Alan, lorsqu’il a découvert Woody Guthrie, lui a dit qu’il perpétuait la tradition américaine d’écriture de chansons et il l’a présenté comme étant un folk singer. À quoi certains ont réagi en disant qu’il élargissait trop ce terme parce que les chansons de Guthrie « n’ont été écrites que la semaine passée dans un métro et qu’elles ne peuvent donc pas être des folk songs ! ». Il suffit de penser à la chanson Tom Joad de Guthrie qu’il écrivit en sortant du cinéma où il venait de voir Les raisins de la colère de Steinbeck magistralement mis en image par John Ford. Woody Guthrie sortait peut-être du cinéma, il a peut-être écrit cette chanson dans le métro ou dans un café d’une grande ville, mais il connaissait cet univers comme sa poche (trouée) pour y avoir vécu et chanté et il composa sur une base traditionnelle, celle de la ballade.

Plus récemment encore, j’ai demandé à Pete Seeger de me donner sa définition du chanteur populaire. Je savais, pour avoir suivi la carrière de Seeger, qu’il avait beaucoup à dire sur la question et qu’il considérait, depuis longtemps, que ce qu’on appelle en anglais un folk singer est celui qui s’inspire d’une tradition vivante qu’il fait évoluer sans cesse pour chanter le quotidien, en témoigner et agir par la chanson sur ses dimensions sociales et politiques.

Pete Seeger, âgé aujourd’hui de 87 ans, a peut-être perdu son optimisme légendaire. Toujours est-il qu’il m’a répondu ceci :
« Folk music in the 19th century meant “the music of the peasant class, ancient and anonymous”. Now a “folksinger” is someone paid to stand in front of a mike with a guitar and sing a song they have just written – and copy – righted ».

On remarquera cette sorte de jeu de mots sur les « copy rights » qui deviennent autant les droits d’auteurs que les droits de copier la tradition et d’en tirer profit. Une fois de plus, en quelques mots, avec cette économie de bavardage qui le caractérise, ce géant de la chanson engagée m’a obligé à ouvrir les yeux et les oreilles. La musique traditionnelle a évolué au point d’être un énorme réservoir où il suffit d’aller puiser pour alimenter sa démarche d’artiste libre mais, en partie au moins, désolidarisé. Parce qu’il faut en vivre ! C’est-à-dire que la pratique traditionnelle peut soudainement devenir un métier exercé en dehors d’une communauté précise et non plus un « petit métier » pratiqué au sein d’un groupe qui reconnaît le chanteur au point de contribuer à sa subsistance.

Ceci nous fait au moins comprendre qu’un chanteur ou un musicien folk est de moins en moins un acteur de la tradition. Tout au plus s’en inspire-t-il dans sa manière de chanter, de jouer ou de composer. Mais il ne chante peut-être plus aucune ballade ou chanson issue du patrimoine collectif anonyme. Il fut un temps où la musique folk était la musique interne à une communauté, musique des gens pour les gens, public et musiciens se confondant dans les mêmes appartenances de lieu et de préoccupations quotidiennes. C’est sans doute cette proximité, cette simplicité, qui ont plu tant aux musiciens qu’au public qui se sont tournés vers des musiques de tradition pour y trouver un ensemble d’expressions propres à l’être humain sans connotation de marché ou de star system. Mais dès le moment où la moindre de ces musiques sort de son contexte, le sens en est, nécessairement, transformé. Dans une musique folk, ou traditionnelle, pratiquée au sein d’une communauté précise, le sens est le même pour tout le monde. Chanter la même chanson ou jouer le même air devant un autre public implique nécessairement une diversité d’écoutes et de compréhensions. Le sens n’est plus le même pour tout le monde. Quand on parle de musique pop, le mot pop signifie populaire. D’une certaine manière, le mot folk signifie aussi populaire, du peuple… La différence est peut-être celle de cette notion de communauté. La musique folk est censée être plus proche de la tradition et de ces expressions liées à de petites communautés qui se partagent les mêmes musiques dans une pratique et une compréhension liées à la vie du groupe. Une musique pop est une musique populaire qui s’adresse à un large public en dehors de toute notion de communauté et de pratique communautaire.

Et pourtant, me direz-vous, le mot folk est utilisé pour désigner ce qu’on pourrait appeler musique pop acoustique. Effectivement. C’est le résultat du jeu de la sémantique. L’image que véhicule un mot l’emporte souvent sur le sens du mot lui-même. Pour beaucoup, un chanteur qui s’accompagne à la guitare est un chanteur folk ! Et l’on pourrait pourtant prouver que la plupart des chanteurs dits folks ne le sont pas !
Dylan a fait plus de rock que de folk. Donovan a fait de la musique pop psychédélique, du jazz, du folk… il fut peut-être plus proche des Beatles que du mouvement folk anglais. Mais les deux artistes se sont intéressés de près aux racines des musiques populaires de leur pays. Les deux ont puisé à la ballade, voire au blues. Dylan dit d’ailleurs qu’il n’a rien inventé. C’est peut-être cet esprit que l’on peut appeler folk, un esprit plutôt qu’une musique à proprement parler. Et des musiciens de la trempe d’un Dylan ou d’un Springsteen peuvent passer par cet esprit puis s’en débarrasser pour mieux y revenir. Parce qu’ils sont conscients de ce qu’ils doivent à une certaine tradition de la chanson.
De sorte que, finalement, à part ceux qui firent le mouvement des années 60 et 70, il ne reste aujourd’hui qu’une masse énorme de chanteurs-auteurs-compositeurs qui font de la musique pop, tantôt acoustique, tantôt électrique, alimentée ou non d’éléments empruntés à certaines traditions, particulièrement celle de la ballade et celle du blues. Ici et là surgissent évidemment des musiciens qui interprètent encore des airs venus en ligne droite des répertoires collectifs anonymes. Ils font sans doute du folk ou de la nouvelle musique traditionnelle. Ils revisitent le passé, le patrimoine commun, ils lui insufflent un esprit nouveau via leur démarche d’artistes.
Et selon les styles, on pourrait effectivement baptiser leur musique de mille appellations : folk rock, metal folk, neo folk, urban folk, neo trad, world... On ne se prive d’ailleurs pas de la faire mais en attribuant ces nouvelles appellations à toutes sortes de musiciens et groupes qui ne touchent même pas à la moindre parcelle de tradition. La plupart font tout au plus une musique pop assez acoustique, éventuellement connotée par l’apport d’instruments traditionnels. Mais tout se côtoie sous ces nouvelles catégories folks, le pire comme le meilleur, le rock comme le new age, le folk acoustique comme le folk électrique…

(On trouvera de longs développements sur cette réflexion dans le livre « Le sens du son. Musiques traditionnelles et expression populaire » par Étienne Bours aux éditions Fayard, mars 2007)

Petit lexique des appellations « folk »

Acid folk : un terme que l’on voit souvent utilisé alternativement avec celui de psychedelic folk ou psych folk. C’est en général une musique acoustique inventive qui ne puise pas nécessairement aux sources folks et traditionnelles mais qui y ressemble. Ce terme sert encore, manifestement, à désigner de nombreux musiciens et groupes qui ont manié les éléments rock, folks, traditionnels, world, exotiques… tels que les instruments, les ambiances, les rythmes, les façons de chanter… le tout pour créer une musique souvent originale même si fortement teintée. On cite alors beaucoup d’anciens tels que Incredible String Band, Forest, Trees, Donovan, Spirogyra, Fuchsia, Comus, Synanthesia, Jan Dukes de Grey, COB, Sallyangie (Oldfield frère et sœur avant la gloire de Mike)… On cite le guitariste Robbie Basho et ses envolées orientalo-américaines. On cite Karen Dalton cette chanteuse inclassable qui fit du folk très soul mais qui tomba sous l’acide, désignant d’elle-même, et malgré elle, l’appellation qui allait lui coller à la mémoire. On en cite évidemment d’autres comme Songs of Great Pheasant, Darkwood et Sangre Cavallum… Une fois de plus, on constate que beaucoup de ces musiciens font une musique pop ouverte sur les expériences acoustiques et les influences jazz, folk, blues, indiennes, soul… soit ce que la musique pop a toujours revendiqué: une ouverture fourre-tout !

Advanced folk : ne cherchons pas à comprendre ce que peut cacher cette idée de folk « avancé », c’est-à-dire d’avant-garde ou au moins de niveau supérieur. Le terme n’apparaît heureusement pas trop souvent. Le site de Mondomix considère que Jack Treese faisait de l’advanced folk. Disons qu’il fait du bon folk américain très personnel, détaché d’un ancrage trop marqué dans le répertoire traditionnel.

Anti folk : le terme aurait été inventé par un certain Lach, dans les années 80. Il aimait Dylan, Phil Ochs, Townes Van Zandt mais détestait le folk éthéré, gentil ou new age qui prenait le pas sur les vraies expressions populaires. L’anti folk est alors une musique qui fait le lien entre un esprit punk et un son folk, à l’américaine. On y trouve des artistes qui préfèrent une certaine autodérision au sérieux affiché par une musique folk enracinée dans l’historique. Mais on y trouve aussi des artistes engagés. On parle, par exemple, de Ani di Franco aux États-Unis, une artiste essentielle à laquelle l’appellation pourrait aller comme un gant, à condition de ne pas oublier ses liens avec les chanteurs les plus engagés du folk américain, notamment le trop peu connu Utah Phillips. On cite également un groupe comme The Moldy Peaches qui fait une musique anti-conventionnelle, anti-establishment. C’est une expression bricolée, un peu minimaliste, faite de petites chansons atypiques à l’esprit plus punk que folk. On se sent entre Incredible String Band et les Stones avec un regard vers un folk de rue ou de pub… ! Parmi les autres artistes intéressants de l’anti folk, on relève Michelle Shocked, Phranc et l’excellent groupe Herman Dune.
De sorte que cette « catégorie » floue enferme des artistes qui font une chanson pop folk, une chanson d’auteur-compositeur-interprète ouvert, attentif. Mais à écouter les uns ou les autres, selon le côté de l’Atlantique où ils se situent, ils prolongent ce que firent les chanteurs folks des années 70 : Al Stewart, Ian Matthews, Ralph McTell, Loudon Wainwright… et ceux qui les ont précédés dans l’histoire des musiques américaines.

Apocalyptic folk : une appellation que l’on rencontre heureusement relativement rarement sinon pour parler de certaines tendances inhérentes au neo folk. Il s’agit alors d’une musique qui développe les références aux anciens mythes païens, à un certain ésotérisme, à l’apocalypse, aux sciences occultes, etc. On parle aussi de dark folk, folk noir, pagan folk… On cite volontiers le groupe Current 93 parmi les précurseurs du genre.

Avant folk : pour définir la musique de Devendra Banhart ou celle de Iron & Wine ou encore de Entrance, certains ont utilisé le terme avant folk non sans avoir essayé auparavant les termes new folk, weird folk, psychedelic folk et que sais-je encore. Mais il leur a semblé que avant folk résumait assez bien le mouvement lancé par ces musiciens. Banhart lui-même réfute le mot folk parce qu’il ne considère pas qu’il travaille à partir de musiques populaires issues de la tradition. D’autre part, il refuse également de considérer cette «famille» de musiciens (ce sont ses propres mots) comme étant un mouvement. Le lien est l’envie de faire une musique acoustique et le respect pour une série de références anciennes qui appartiennent effectivement au mouvement folk anglais (Vashti Bunyan, Trader Horne…) ou au blues du Delta. Le journaliste Mac Randall a analysé cette « famille » de manière très intéressante (in The Boston Phoenix).

Counter folk : mouvement propre à Boston, il s’agit d’une musique rock post punk et post grunge qui est née dans les années 2000. C’est un mouvement discret et géographiquement délimité que d’aucuns assimilent au neo folk. Aucun artiste majeur n’est arrivé jusqu’à nos oreilles.

Country folk : cette catégorie très large a l’avantage d’être un peu fourre-tout et de pouvoir recevoir tout artiste qui évolue entre influences country, rock et folk au sens large. Soit une musique souvent acoustique aux références américaines. Plutôt que de parler de folk ou de country, on place tout dans le même sac et on crée une étiquette qui permet un tri général et non la juxtaposition de dizaines de petites étiquettes pour le moins obscures et réservées à des niches de pseudo-spécialistes. Le country folk rejoint alors des termes comme Americana ou même neo country et recouvre une foule d’artistes allant de Joan Baez à Arlo Guthrie en passant par 16 Horsepower, Calexico, Mojave 3 et tant d’autres.

Dark folk : voir apocalyptic folk. Cette appellation floue ou vaste est susceptible d’en rejoindre d’autres, comme dark ambient, tant les frontières sont embrumées. D’autant qu’il suffit que sonne une guitare acoustique pour qu’on ajoute le mot folk à la description du genre.

Electro folk : on a ici, une fois de plus, profusion de termes pour décrire un même type de musique. On rencontre electro folk, laptop folk ou folktronica pour désigner des musiques qui tentent une rencontre entre des éléments folks et des arrangements électroniques. On se reportera à la définition donnée à folktronica.

Folk : on se reportera à l’article ci-dessus et aux considérations historiques sur ce mouvement
Les grands noms du folk song sont nombreux et impossibles à citer tous ic : Woody Guthrie, Pete Seeger, Cisco Houston, Ramblin’ Jack Elliott, Derroll Adams, Albert L. Lloyd, Ewan MacColl, The Weavers, The Almanac singers, Phil Ochs, Bob Dylan, Eric Andersen, Fred Neil, Si Khan, Larry Long, Don McLean, Tom Rush, Tom Paxton, Buffy Sainte Marie, Joni Mitchell, Judy Collins, Martin Carthy, The Watersons...

Folk blues : on peut certainement rattacher cette catégorie au folk lui-même en tant que mouvement et en tant qu’époque. En effet dans ce vaste enthousiasme pour des musiques aux racines profondes, nombreux ont été les musiciens de tous horizons qui ont cherché les sources de leurs expressions tant du côté du blues que du côté de la ballade ou des musiques traditionnelles des îles de la Grande-Bretagne ou des États-Unis. D’un côté comme de l’autre, on chercherait en vain à les citer tous : Bert Jansch, John Renbourn, Davey Graham, John Martyn, Jackson C. Frank, Roy Harper, Spider John Koerner, Tom Rush, Jorma Kaukonen, Country Joe MacDonald, Patrick Sky, Marc Spoelstra, Eric Von Schmidt, Richie Havens, Dave Van Ronk, John Fahey, Stefan Grossman, Bob Dylan… ont été de ceux-là.
On parle aussi de folk blues pour désigner un certain nombre d’artistes de blues afro-américains. Lorsque le mouvement folk américain battait son plein dans les années 60, un public nouveau recherchait les concerts et festivals acoustiques, les ambiances chaleureuses, l’anti-star-système et ce quelque soit la « couleur » de la musique. Un folk song blanc suivi par un blues noir faisait parfaitement l’affaire puisque les deux musiques montraient leurs origines populaires et leurs liens avec des traditions. Des bluesmen comme Sonny Terry & Brownie McGhee, Mississippi Fred McDowell, Josh White, Gary Davis, Mississippi John Hurt, Jesse Fuller, Son House... furent de ceux dont on découvrit alors le folk blues (même s’ils étaient connus des spécialistes). Mais leur blues était plutôt du country blues ou rural blues.

Folk hallucinex : pour l’anecdote, on relève cette appellation donnée sur le site Sefronia aux musiciens délicieusement allumés que sont Eugene Chadbourne et Camper van Beethoven. Une chose est sûre : ils valent le détour. Une autre est certaine : leur musique est gorgée de références aux racines américaines. Alors pop folk explosée, folk déjanté, acid folk, psych folk ou folk hallucinex : peu importe !

Folk jazz : une fois de plus l’histoire du mouvement folk voudrait que certains musiciens et groupes se soient tournés vers une rencontre entre influences folks et jazz comme d’autres le firent avec le blues ou avec le rock. Le site Sefronia n’hésite pas à qualifier de folk jazz la musique de Tim Buckley, Janis Ian, Laura Nyro, Tim Hardin… mas aussi celle de Richard Thompson par exemple. Soit, mais est-il nécessaire d’aller si loin, au risque de se tromper tout simplement ? Il est vrai que certaines influences jazz apparaissent ici et là, mais c’est vrai également chez Donovan ou chez Pentangle par exemple et c’est simplement un signe de l’ouverture de ces musiciens et de ces mouvements de la musique pop et folk de l’époque.

Folk metal : nous voici dans une fusion apparemment improbable, celle entre le heavy metal et des éléments folks ou traditionnels. Et pourtant ! Ils sont nombreux ces musiciens rock à avoir été chercher qui des guitares acoustiques et mandolines, qui des chansons venant en ligne droite de leurs traditions régionales. Cette sorte de « fusion » n’est guère nouvelle même si elle s’est développée. Souvenez-vous des magnifiques parties acoustiques des concerts de Led Zeppelin ou encore de l’étonnante inventivité de Jethro Tull capable de noyer les genres. Souvenez-vous de Thin Lizzy qui balançait le très traditionnel irlandais Whiskey in the Jar sur des accords de guitare électrique. Ou encore de New Model Army ou de Tenpole Tudor. Ils ont tous touché à ce genre de mélange. En 1990, ce sera Skyclad avec des morceaux comme The Widdershins Jig.
Aujourd’hui le courant se divise en plusieurs tendances éventuellement territoriales. On citera l’inévitable branche celte avec des groupes comme Cruachan et Primordial. On ne peut oublier les Scandinaves, ce qu’on appelle le Viking metal, avec Finntroll et Bathory. La branche orientale n’est pas en reste avec des groupes comme Orphaned Land et Melechesh. Les Espagnols ont Mago de Oz… C’est qu’on est dans la panoplie de la magie, de l’ésotérisme, des références à Tolkien, aux mythologies et autres histoires fantastiques, le tout dans un bric-à-brac invraisemblable. Certains, par exemple, croient entendre du metal folk dès que sonne la danse du sabre de Khatchaturian sur une guitare électrique. Mais le compositeur russe était un classique et sa fameuse danse du sabre est aussi devenue un classique, morceau de bravoure qui se doit de figurer au palmarès des guitaristes ambitieux et gentiment kitsch. Dave Edmunds avait peut-être été le premier à la jouer, Ekseption devait suivre et ainsi de suite. Mais tout ça n’a vraiment rien à voir avec le folk, sinon quelques références exotico-orientales… mais alors on est dans la world music n’est-ce pas ?

Folk noir : voir dark folk. Selon Wikipedia, le terme aurait été utilisé par le photographe David Mearns pour désigner une période précise du groupe Sol Invictus.

Folk pop : une des meilleurs façons sans doute de qualifier, de manière générique et sans prétention, les courants de musiques pop acoustiques. Sachant qu’il ne s’agira jamais que d’une façon de différencier de larges ensembles. Et sans perdre de vue qu’il serait peut-être temps de se poser la question de savoir pourquoi on a tendance à poser le mot folk sur ce qui est acoustique. La guitare électrique ne pourrait-elle être un véritable instrument populaire, voire traditionnel du XXe siècle ? Demandons à Billy Bragg ce qu’il en pense.

Folk punk : vous ne pensiez tout de même pas y échapper ! On a ici l’héritage du mouvement punk (celui qui précisément en avait mare du folk et qualifiait les folkeux de three times F pour fat, forty and fucked) et l’héritage de ce que le folk fit de plus engagé, un certain protest song. La tendance est de dire que les USA ont été les premiers à produire ce genre de musique et que Violent Femmes en est le groupe le plus connu. N’oublions pas que dans un genre plus férocement punk, l’Écosse avait Nyah Fearties. Le groupe le plus emblématique, et peut-être caricatural mais sympathique, est certainement les Pogues. Dans la foulée, d’aucuns diront que Levellers et Billy Bragg font aussi du punk folk. Mais d’autres diront, à juste titre, que ce dernier fait de l’urban folk. Attention aux maux de tête !

Et si je vous dis que sur les sites branchés on parle de Pigalle et de Louise Attaque comme étant des groupes de punk folk français… la liste pourrait alors s’allonger sans problèmes.

Folk rock : on l’a beaucoup utilisé dans les années 60 et 70 et on dirait que c’est passé de mode. C’est pourtant une façon adéquate de désigner certaines musiques qui affichent clairement leurs deux sources principales. D’un côté, une tendance à pêcher dans la ballade ou la danse traditionnelle, de l’autre, une tendance à épaissir la recette avec les ingrédients du rock selon la formule classique basse, batterie, guitare et plus si affinité. On se souvient des maîtres du genre : Fairport Convention, Steeleye Span, Iain Matthews, Trees encore, Magna Carta, Albion Band, Pentangle, Contraband, Renaissance, Decameron, Heron… et puis de l’autre côté de la grande eau, il y avait évidemment les Byrds, Dylan, Loudon Wainwright et ceux qu’on a cité pour le folk jazz. Aujourd’hui ils seraient nombreux à pouvoir rentrer dans cette catégorie, depuis the Great Lake Swimmers jusque Espers, American Music Club, Bonnie Prince Billy, James Yorkston… Et une fois de plus, on se rend compte des limites invisibles du genre. Neil Young, Bruce Springsteen, John Mellencamp… n’auraient-ils pas droit à une entrée gratuite sur cette scène ?

Folktronica : comme on l’a déjà souligné à propos de l’electro folk, il existe un courant qui tend à mélanger des éléments folks ou proches de certaines traditions avec des arrangements électroniques. On y décèle d’ailleurs, selon les cas, des rencontres possibles entre ambient, électronique, jazz, folk, classique, hip-hop et bien d’autres styles encore. La presse anglaise a donc tendance à baptiser ces mélanges sous le label folktronica. On se souviendra au passage de l’album Folktronic du groupe Momus en 2001. Le terme pourrait venir de là. Mais on l’a utilisé aussi pour définir la musique de Four Tet qui fait une musique electro relativement chaleureuse mais nullement folk ! Difficile dès lors de tomber d’accord. Pourquoi vouloir à tout prix garder une connotation folk dans le terme appliqué à ce genre, d’autant qu’on pourrait parler de ambient folk, lounge folk, chilly folk… selon les cas. Mais que reste-t-il de folk dans tout cela ? Parmi les nombreux artistes cités pour cette catégorie, j’ai relevé David Gray qui n’a sans doute jamais rien fait d’autre qu’une bonne chanson d’auteur-compositeur-interprète intelligent capable de souligner ses chansons par des accents rock ou folk selon les cas. On cite aussi Juana Molina, charmante chanteuse, fille d’un maître du tango argentin, qui, comme le dit Richard Robert dans les Inrocks, habille ses chansons acoustiques de petits effets que ne renierait pas un Robert Wyatt. De là à parler de folktronica ou de musique électronique tendance folk, il reste un pas que je ne vois pas l’intérêt de franchir. Citons encore pour ceux qui voudraient explorer cette catégorie : Cocorosie, Beta Band, Adem, Fridge, Caribou… ou encore, chose étonnante, le groupe écossais nettement plus folk Keltik Electrik. Comme quoi on place ce qu’on veut où l’on veut, ces tiroirs étant extensibles.

Freak folk : c’est un terme qui aurait tendance à remplacer celui de psychedelic folk. On parle aussi de Naturalismo, un terme préféré par Devendra Banhart qui l’a créé en référence au tropicalisme brésilien! Encore une fois, on retrouve le nom de Devendra Banhart qui risque bien d’être le champion de toutes les nouvelles catégories. Il n’a pas inventé grand-chose ce gaillard, mais on invente tout ce qu’on peut pour qualifier sa pop acoustique. Ceci dit, on cite aussi l’excellent groupe Neutral Milk Hotel.
Si à ce stade des définitions vous vous sentez perdus, c’est normal, moi aussi! Rien de grave, c’est le grand marché des musiques et des étiquettes en tous genres. Si je vous dis que peu de musiciens ont aimé celle de freak folk, on peut avancer sans se soucier de tout retenir.

Free folk : parfois utilisé à la place d’avant folk pour désigner des musiques fusions qui expérimentent avec le son en utilisant des éléments des musiques folks et des expressions dites d’avant-garde (free music).

Indie trad folk : simple amalgame de trois mots pour essayer de faire passer par un entonnoir plus serré quelques musiques qui s’inspirent nettement des traditions d’un terroir précis et les remettent au goût du jour dans un canevas folk. N’en faisons surtout pas un fromage ! Encore que beaucoup de fromages sont indies, trad et folks, mais c’est une autre matière.

Laptop folk : voir folktronica et electro folk.

Neo folk : de toutes les appellations visitées, celle-ci est sans doute la plus utilisée. Elle serait née en fin de XXe siècle dans un monde musical post-industriel. Il semble que ce terme désigne d’abord un genre induit par des groupes de la dark music scene comme Current 93, Death in June et Sol Invictus. Le genre mêle instruments acoustiques avec une panoplie d’autres sons et instruments. Les thématiques n’ont rien en commun avec le folk lui-même. On y sent des relents de musique psychédélique, folk ou rock, mais aussi l’envie de traiter de sujets ésotériques ou sombres. C’est pourquoi le genre semble se décliner en plusieurs catégories parmi lesquelles on a déjà relevé le dark folk, le folk noir, l’apocalyptic folk, le pagan folk… On cite les martial music et military pop comme genres proches ! Ce qui ne donne guère envie d’approcher !
La catégorie s’avère très floue dès qu’on jette un œil et surtout une oreille vers les musiciens et groupes cités. Le fourre-tout hétéroclite est encore de mise.
Scout Niblett fait plutôt un rock bon teint, capable d’envolées ravageuses, d’explosions incisives qui ne sont ni folk, ni neo folk, ni post folk. Pas plus que Pj Harvey comme le dit Lionel Charlier.
Arab Strap est noir, voire déprimant, plus proche de Joy Division que de n’importe quelle musique folk. Ils font une musique remarquable, mais c’est une musique pop noire, sombre, tenace.
Nick Castro par contre rejoint volontiers une catégorie folk, voire folk rock avec une tendance ballade que ne renierait pas un Bert Jansch.
Le rapport entre ces trois exemples, sélectionnés parmi beaucoup d’autres, est inexistant si ce n’est par la qualité. Mais tous les artistes de qualité ne font pas partie du même mouvement !

Neo folk gothic : de plus en plus fort et de plus en plus précis ? Ou peut-être de plus en plus flou et surtout kitsch. En tout cas ceux qui utilisent cette appellation citent Dead Can Dance comme chef de file de ce style, ce qui est déjà moins rébarbatif que le terme lui-même. On cita aussi certains albums de Blood Axis. Les thèmes font encore volontiers référence aux mythes païens.

Neo pagan folk : parfois aussi neo celtic pagan folk, le tout pouvant être proche du metal folk, du dark folk, etc. C’est une catégorie dans une catégorie et ça permet sans doute à certains groupes d’essayer de se différencier dans la masse. Sans grand résultat, probablement parce que ces groupes qui s’attachent à développer mille références à des mondes qu’ils s’inventent ou se réinventent manquent souvent d’originalité. On parle par exemple du groupe Allerseelen. On rejoint d’autres catégories floues qui courent sur le marché et qui ont pour noms: heavenly music, ethereal gothic ou neo classical !

Neo psychedelic folk : quand un style existe, on lui ajoute le suffixe neo et tout change. Devinez qui est parfois cité sous cette appellation : Devendra Banhart !

Neo trad folk : ici on trouve en vrac des musiciens et groupes de tous horizons qui ont souvent tendance à jouer des musiques très proches du traditionnel, voire des pièces traditionnelles de leurs pays remises au goût du jour dans le respect des originaux. Ces musiciens sont la nouvelle génération du mouvement folk; ils font de la nouvelle musique traditionnelle; ils ajoutent aux répertoires anciens des compositions de leur cru dans l’esprit de ce qu’ils ont appris des anciens. On cite l’excellente Nathalie Merchant (qu’on pourrait citer en Americana, neo folk, neo country, roots music, folk, country folk...). On cite Espers, ce groupe très proche de ce que faisaient Pentangle, Trader Horne, Steeleye Span, etc. dans la génération précédente. On cite Lunasa ! C’est curieux parce que ce groupe fait partie des cohortes de jeunes Irlandais qui déferlent sur le monde avec une connaissance et une maîtrise invraisemblables des traditions de chez eux; on est tout à fait dans la suite du mouvement de folk revival des années 60 et 70. Citons encore en vrac : April Verch ou the Wailin’ Jennys… Le tiroir est encore un nouveau fourre-tout, sans plus.

Pagan folk : on l’a compris, on rejoint ici les catégories dark folk, folk noir, neo pagan folk, apocalyptic folk, etc. On trouve une fois de plus les noms de Blood Axis, Sol Invictus, Current 93, Death in June

Progressive folk : autre catégorie extrêmement large et utilisée à tout-va. On y trouve l’inventif Sufjan Steven aux côtés de feu Nick Drake ! Certains vendeurs y balancent allègrement Emmylou Harris, Ry Cooder, Peter Rowan et autres noms de la musique américaine que l’on pourrait appeler aussi « progresssive country » ! Il existe un double CD compilation intitulé Progressive Folk. Les artistes présentés sont Lindisfarne, Fairport Convention, Pentangle, Steeleye Span, the Strawbs, Mostly Autumn, etc. Soit un maximum de groupes de l’époque du folk revival anglais. Il est probable en effet que le terme date de l’époque et qu’il servait à désigner la musique de ceux qui se détachaient du rock pop pour faire une musique plus acoustique ou plus folk rock (avec guitares électriques notamment) sans nécessairement puiser dans les répertoires issus de la tradition mais en favorisant une recherche artistique et des compositions nouvelles. Aujourd’hui, par contre, on utilise le terme progressive folk pour désigner tous ces groupes qui tentent mille expériences à partir de la tradition, du folk tel que transmis par la génération qui fit le revival, des apports du pop et du jazz, des instruments traditionnels et « exotiques », etc. Ils sont très nombreux à rentrer dans la catégorie. Il suffit de se pencher sur le foisonnement scandinave pour en trouver d’excellents : Hedningarna, Gjallarhorn, Den Fule, Filarfolket, Hoven Droven, Arbete & Fritid, Kebnekaise et beaucoup d’autres nous l’ont prouvé. Chaque pays a ses musiciens de progressive folk. On peut sans doute dire que Gilles Chabenat et Jean-François Vrod font du progressive folk en France et on arriverait facilement à aligner des dizaines de noms simplement pour la facilité de les pousser dans un tiroir.

Turbo folk : ne vous laissez pas impressionner par ce terme qui désigne une musique serbe de mauvais goût, aux accents nationalistes, aux ramifications militaro-mafieuses, qui mélange les airs traditionnels, les compositions à l’ancienne et des apports technos venus de la scène occidentale. Le tout dans un étalage de vulgarité assurée à coups de fortes poitrines et minijupes. Un « régal » dont la plus grande chanteuse a été Ceca, l’épouse du tristement célèbre Arkan. Nous nous en tiendrons là.

Urban folk : s’il est probable que le mouvement folk se soit tourné vers les campagnes (tout comme le romantisme) pour alimenter sa soif de découvertes et de compréhensions des répertories traditionnels condamnés à l’oubli, il est certain que nombre de protagonistes de ce mouvement venaient des villes. Ils y sont donc retournés chargés de bagages sortis de leurs contextes respectifs. Ils ont trié ces bagages; ils en ont retenu des instruments, des airs, des façons d’écrire et de composer, des manières de chanter, des textes de chansons et ballades toujours d’actualité ou toujours intéressants à chanter. Ils ont alors, sur base de ce matériel, créé leur expression citadine, une chanson, une musique, plus urbaine, plus impliquée dans la vie et le monde industriel que dans une ruralité qui ne colle plus à leur actualité et à l’urgence de leurs propos. Le folk urbain est né comme est née la chanson des villes, celle qui se chante sur les ponts et les places et dont on vendait paroles et partitions sur des feuilles volantes pour que chacun puisse à son tour reprendre mélodie et paroles. Aujourd’hui, dans le monde anglo-saxon, cette chanson combine des éléments venus de cette chanson folk de rue ou de pub avec un esprit post-punk. On peut sans conteste citer des artistes comme Billy Bragg, Pete Morton, Dick Gaughan, sans doute encore Ani di Franco et Michelle Shocked, l’Irlandais Damien Dempsey, le Canadien Bruce Cockburn et tant d’autres.

Weird folk : et un petit dernier souvent cité pour définir la musique de… Devendra Banhart ! Mais aussi Cocorosie, Animal Collective, Joanna Newson… Cette dernière est étonnante, elle fait de la musique que l’on pourrait qualifier de psych folk, neo folk, neo chanson folk…; on sent comme des relents de Robin Williamson et Incredible String Band ou encore de l’étonnant Dr. Strangely Strange. Par contre, à écouter Animal Collective, on se sent plutôt dans une pop crépusculaire, sorte de Beatles du XXIe siècle, une pop éclatée, pleine d’ouvertures et de clins d’œil. En ce sens, on y retrouve aussi la folie d’un Donovan. Cocorosie est plus un folk bricolé, un peu paresseux, teinté de classic blues (Bessie Smith, Billie Holiday) mais loin d’être aussi habité que la musique des sœurs McGarrigle. Alors weird folk, folk mystérieux, étrange, surnaturel… ou n’importe quoi pour le plaisir ?

Conclusion
Bon, me direz-vous, qu’est-ce qu’on fait de tout ça ? Rien sinon écouter tous ces artistes et se faire sa propre idée. Toutes ces musiques font le lien entre certaines traditions, un esprit folk au sens populaire du terme, des répertoires anciens, des instruments acoustiques et des musiques populaires toutes nées au XXe siècle précisément sur le lit des traditions. N’oublions quand même pas que tous les styles nés aux États-Unis (rock, rhythm’n’blues, jazz, blues, gospel, soul…) ont vu le jour sur la couche des amours plus ou moins illicites entre traditions africaines et traditions européennes. La ségrégation n’a pas fonctionné jusqu’au plus profond des expressions des petites gens. Toutes ces racines sont encore visibles, comme le sont celles des musiques européennes et autres, et il est plus que normal que nombre de musiciens soient tentés par des arbres à racines et non pas seulement par l’appel des cimes. Racines, roots… c’est précisément une autre manière de définir la plupart de ces musiques, exactement comme on le fait aux États-Unis. On utilise aussi, il est vrai, d’autres catégories très larges comme Americana ou neo country. Nous ne les avons pas abordées parce que volontairement limités au mot folk sous toutes ses déclinaisons. Mais une appellation comme neo country, si elle semble large, peut aussi s’avérer intéressante parce qu’elle désigne peut-être ces musiciens qui retournent à un esprit, celui de la Carter Family, celui que Alan Lomax a confié au monde avec ses remarquables enregistrements, autant de sources souvent citées par ceux qui chantent aujourd’hui. Dans un article des Inrocks paru en 1996, Jean-Daniel Beauvallet titrait « Ils déchantent… » ajoutant « quand le rock américain est fatigué du rock tout court, il va confier ses peines à ses ancêtres ». Et le journaliste de citer Palace, American Music Club, Lambchop, Mojave 3, Vic Chesnutt, Idaho, Mark Lanegan, Lisa Germano, Beck et beaucoup d’autres.
Tous folk, neo folk, neo country, roots...? Tous intéressants, en dehors des sentiers battus. Tous reconnaissant simplement leur dette à l’histoire des musiques populaires. « Je n’ai rien inventé » disait Dylan à Scorcese !

Mais quel talent ils ont pour ne rien inventer.

Étienne Bours

[retour]