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Au fil de l'histoire

 

La nouvelle école poursuit sans fléchir les péripéties des rois du Rythm and blues (années 1940/1950). Souvenez-vous de ces incantations malaxées par les esclaves qui ont pioché des données importantes dans le Negro Spiritual et les rythmes africains ancestraux. L’arrivée du Blues va bouleverser les perceptions et d’années en années, on assistera à l’éclosion d’enivrants hymnes et de poèmes voués à embrasser des voies transcendantales. La Soul vient du cœur, puise ses matières premières dans l’infinie richesse de l’âme. Un chant pour dire que l’on existe, un désir de vivre et de communiquer. La communauté noire a depuis des décennies emprunté des chemins escarpés et sinueux dont l’unique objectif était de hurler au monde que oui, le «nègre» mérite sa place dans la société et que comme tout un chacun, il a la faculté d’embrasser des droits et des devoirs. La Soul vient de la frustration épouvantable née des drames sociaux et des intenses persécutions politiques ou raciales. «Je suis fier est beau d’être un Noir» criera le révérend Jesse Jackson, une façon d’appuyer un peu plus les revendications d’une frange excédée par les répressions et la sauvagerie des autorités. Il ne faut jamais oublier la dynamique sociale et justement pour la musique noire, c’est cette rage, cette colère nourrie par l’absurdité humaine qui fera que sa beauté sera d’autant plus forte. Plus les plaies seront béantes et plus la Soul deviendra vindicative et ingénieuse, un grand paradoxe.


La mouvance s’articule autour des composantes du Rythm & blues et en sélectionne certaines caractéristiques.

Lors de l’avènement du Rock’n’Roll en 1950, l’un de ses plus illustres ambassadeurs, Chuck Berry, avait été fustigé à l’époque pour son comportement obscène en spectacle. Il excitait les jeunes filles sur scène, ses danses bizarroïdes et explicites accentuaient une certaine apologie pour le sexe et la fête. Elvis Prestley reprendra le flambeau au milieu des années 50 en poussant le concept encore plus loin. Il chantait comme un possédé, ses postures suggestives (voire lascives) en disait long sur les buts poursuivis par le bonhomme. La Nu-Soul laissera de côté la dynamique frénétique du Rock, mais elle s’accaparera les guitares électriques dans certains albums.

Quant au Funk (genre musical né au milieu des années 60), ce sera l’un des plus grands bouleversements de la musique noire. C’est l’une des premières fois que la musique se faisait le porte-parole de la vie dans les ghettos, de la réalité urbaine. Le Funk, c’était une grande tribune pour communiquer les douleurs et aussi la fierté des afro-américains. James Brown en sera le Pape car s’est par lui que le mouvement s’est construit. Son tube Sex Machine était la preuve véritable qu’il parvenait à synthétiser toute la musique noire du XXème siècle: Rock, Soul, gospel,… Le Funk est marqué par des sections rythmiques développées qui englobent des cuivres et dont l’ensemble artistique laisse la place à l’expression libre des instruments. Bref, le Funk est placé sous le signe de la performance scénique et sera décliné en des tas de sous genres comme le Jazz-Funk, le P-Funk (Georges Clinton, membre du groupe Parliament, Funkadelic,…) et surtout, le hip-hop dès la fin des années 70. DJ Grandmaster Flash organisera des soirées où il passera beaucoup de Funk. Ce style sera dès lors tranché par les platines et autres appareillages des DJ, il va être fracassé sur le bitume de ces banlieues plongées dans la misère (le Bronx à New York notamment) et modelé par des jeunes qui veulent que parler, encore et encore. Une culture était sur le point de naître… Quant au Disco, il jouera également un rôle dans le développement de la Soul moderne: présence des synthétiseurs, rythmiques et tempo rapides… Né en 1972 grâce au groupe Barrabas, le Disco n’est rien de moins que du Funk plus moderne et festif qui fera son entrée dans les boîtes de nuit du samedi soir. 

Le poing levé en direction de toutes les injustices sera encore plus ardent dès le début des années 60. C’est surtout durant cette période que la Nu-Soul ira essentiellement puiser son inspiration. Parallèlement aux modifications abruptes de la politique du grand Motown, qui pour rappel son président Berry Gordy avait su séduire le consommateur blanc en ajustant son catalogue, va surgir une scène plus « Underground » (confidentielle, à l’image de Stax) qui va s’atteler à narrer des histoires empruntes de violences urbaines comme la vague cinématographique Blaxploitation (l’héros Noir est l’égal du Blanc). Ce courant social et culturel très atypique désigne ces films américains des années 70 où le Noir n’est plus cantonné qu’aux seconds rôles. Désormais, il va y gagner en fierté et en importance. Certes, ce genre de production n’est qu’un étalage de stéréotypes plus intenses les uns que les autres, mais ce premier pas aussi maladroit soit-il du point de vue de l’image d’une société opprimée, sera l’occasion pour les afro-américains d’exploiter la tribune hollywoodienne comme une promotion ouverte de leurs préoccupations. Le Noir sort des ghettos pour envahir le grand écran et se présenter comme un individu capable de jouir des bienfaits du matérialisme, un sanctuaire qui était continuellement le terrain de jeu des Blancs. Et tout naturellement, la musique ne loupera pas cette opportunité de se faire entendre. La grande majorité de ces longs métrages bénéficieront de Bandes Originales dont les instigateurs seront des grands noms comme Curtis Mayfield (Short Eyes, 1977, Superfly, 1975), James Brown (Black Caesar, 1973), Marvin Gaye (Trouble Man, 1972), Roy Ayers (Coffy, 1973)… Beaucoup de ces BO deviendront rapidement des classiques instantanés et conditionneront même le succès des films qu’ils illustreront comme le démontre en 1972 le Shaft d’Isaac Hayes. Dans la Blaxploitation, on trouvera des traces qui seront exploitées bien plus tard par le hip-hop notamment, un genre fasciné il est vrai par les luttes sous toutes ses formes.

En clair, la mouvance va s’imprégner de tous les styles de la musique afro-américaine. Aucune influence n’est laissée de côté et du coup, on se retrouve avec un objet artistique écartelé entre les époques tout en préservant un regard tourné vers l’avant.


L’éclosion

Les prémices de ce courant sont nébuleuses. Certains scandent que la Nu-Soul prend racine dans la scène acid-jazz (mélange de Jazz et de hip-hop) britannique qui renferme des artistes comme Jamiroquai, N’Dea Davenport, Incognito et tant d’autres. A l’inverse, on constate également que ce genre brasse des matières premières empruntées à une partie des figures anglaises comme Neneh Cherry ou encore au travail développé du groupe de Raphael Saadiq, Tony !Toni !Toné !

Mais la consécration viendra réellement avec la sortie d’albums essentiels qui vont ponctuer et donner du corps à ce style. Le Brown Sugar en 1995 de D’Angelo par exemple, un effort nimbé de Beats hip-hop fiévreux et orchestré d’une main de maître par le batteur du groupe The Roots,?uestlove, est une formidable odyssée sensorielle qui renvoie immanquablement des images d’une époque où Donny Hathaway et Marvin Gaye (et tant d’autres) illuminaient de leur aura le paysage afro-américain. Cet essai a révolutionné les perceptions de l’audience et a également ouvert un chemin passionnant dont l’objectif est de rendre hommage aux grandes personnalités de la musique noire. Cet hommage prend forme aussi bien dans le comportement de l’artiste et du contenu textuel qu’il met en avant que dans la charge musicale véhiculée. L’éclosion se situe au alentours de la fin des années 80 avec la sortie en 1989 de Raw Like Sushi de Neneh Cherry et le There’s Nothing Like This d’Omar en 1990. Ces disques vont donner la marche à suivre aux autres artistes tout en leur donnant une grande liberté d’action.

La Nu-Soul exploite ingénieusement l’effet miroir: a chaque fois qu’on écoute un disque qui contient des éléments de Soul moderne, celui-ci nous incite à (re)découvrir les grands classiques (pour la plupart) qu’il dépoussière. Sur le Maxwell’s Urban Hang Suite, 1996 de Maxwell, le chanteur se présente comme le digne hériter du crooner Leon Ware. Au menu, on retrouve des ballades langoureuses, de franches séries de poèmes sensuels satinés d’une voix aérienne dont personne ne semble parvenir à atténuer la vitalité. De la vision de ces 2 éminents représentants de la Nu-Soul que l’on va tenter de définir comme poétique et classieuse, en vit une seconde plus solide qui met relativement de côté la délicatesse pour piocher allègrement dans la boîte à rythme hip-hop et user de la technique du sampling. Cette singularité aura son représentant dès 1998 : The Miseducation Of Lauryn Hill de Lauryn Hill (membre des Fugees). Discours rappé, un chant spontané et une production signée majoritairement par James Poyser sont des caractéristiques qui ont fait mouche dès la sortie du CD. C’était sans nul doute l’une des premières fois que la Soul, dans sa chaleur la plus intense,  faisait face au hip-hop.

Résumer un courant musical est un exercice souvent périlleux et avec la Nu-Soul, c’est encore une fois le cas. En fait, pour simplifier d’une manière extrême, on peut dessiner un arbre généalogique en prenant comme repère que les grands succès publics et critiques. Erykah Badu, d’Angelo, Maxwell, Omar Lye-Fook, Lauryn Hill, Neneh Cherry,… Tous ont mis au point des œuvres  qui vont propulser, grâce aux succès commerciaux, la caractéristique sonore au grand public. Après le succès de Hill, des noms pointeront le bout de leur nez comme Musiq (Soulchild), Anthony Hamilton, Jill Scott, India. Arie, Alicia Keys pour ne citer que les plus médiatisés. Certains vont objectiver et rendre plus palpable encore la démarche entreprise, en se dévouant corps et âme à respecter l’héritage des ancêtres tout en expérimentant des champs artistiques nouveaux.