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Chants & Bollywood

Chants & Bollywood, superproductions & évasions


"Golden voices from the silver screen" : musiques de films de Bollywood

 

L'industrie du film en Inde est la plus importante au monde ; elle produit plus de 700 films par an - 4 fois plus que Hollywood - et attire plus de spectateurs que n'importe où ailleurs. Pourquoi ces films ont-ils un tel succès en Inde, mais aussi de l'Irak à l'Indonésie, du Nigeria à l'Égypte ?   Pourquoi ne connaissons-nous ici presque rien de ce cinéma ? Il a la réputation d'être kitsch, superficiel, sans créativité artistique et purement commercial. Les histoires sont des variations sur le thème de l'amour ou de la lutte du bien contre le mal, et les acteurs jouent des rôles stéréotypés. Et, caractéristique principale de ces films, les scénarios sont entrecoupés de chansons, de musiques et de chorégraphies fastueuses. Or, depuis quelque temps, l'Occident porte un intérêt grandissant aux films et aux musiques : en témoigne la présentation du film Devdas à Cannes en 2002 et sa sortie en DVD. Peut-être faut-il changer notre définition du cinéma et nos attentes par rapport à un film, déconnecter notre approche critique et nous laisser emporter dans ce monde fabuleux et irréel des superproductions bollywoodiennes… D'autant plus que la Médiathèque possède depuis longtemps une collection incroyable de ces musiques et de ces chansons, que l'on nomme filmi .

 

Petite histoire du cinéma indien


Des milliers de films et des milliards de spectateurs… Comment décrire un univers entier et raconter son histoire en quelques lignes ? Voici donc un aperçu bien limité et incomplet et qui ne prend pas en compte le cinéma d'auteur de Satyajit Ray ou de Mira Nair.

L'histoire du cinéma commence tôt en Inde : les frères Lumière font une représentation en 1896 à Bombay, une escale sur leur route vers l'Australie. Les premiers films tournés sur place sont, comme en Europe et aux États-Unis, des représentations de la vie quotidienne et des spectacles de théâtre et de danse filmés. En 1913, D. G. Phalke tourne un premier long métrage de fiction ( Raja Harishchandr a ) et inaugure par ce film un des thèmes récurrents du cinéma indien : le récit mythologique ou l'épopée indienne, ce qui contribue à la diffusion nationale puisque le public connaît par cœur toutes ces histoires.

Puis vient l'ère du cinéma parlant en 1931 avec le film Alam Ara , réalisé par Ardeshir Irani. L'arrivée du son provoque la fragmentation du marché de film en zones linguistiques et pose le même problème qu'à Hollywood : certains acteurs n'ont pas une voix adaptée au cinéma parlant . De plus, il est difficile d'enregistrer les chansons en même temps que l'image. Aussi, pour des raisons de facilité, des chanteurs professionnels interprètent en playback les chansons jouées par les acteurs. Et le plaisir du public est doublé : il peut profiter à la fois du meilleur acteur et du meilleur chanteur !

Les années '30 et '40 sont l'ère des studios (Bombay, Calcutta, Madras) qui fournissent les moyens financiers et les ressources humaines et techniques nécessaires à toutes les phases de la production du film jusqu'à sa distribution. Les scénarios basés sur le triangle mari – épouse – maîtresse triomphent.

Dans les années '50, au lendemain de l'indépendance, le cinéma indien connaît son âge d'or et Lata Mangeshkar, Asha Bhosle, Geeta Dutt, Hemant Kumar et Mohammed Rafi sont les stars incontestées de la chanson. Celle-ci devient l'élément clé du film : les paroliers et compositeurs peuvent exprimer dans les mélodies un style personnel que les réalisateurs ne peuvent pas montrer dans les films, produits selon une formule bien définie et copiés sur ceux des prédécesseurs ou sur les films américains. Et ce sont des considérations commerciales et non artistiques qui déterminent la formule. Les directeurs musicaux principaux sont Naushad -   un maître de la mélodie qui cherchait son inspiration dans la musique indienne classique ou populaire -, S.D. Burman, Madan Mohan… C'est aussi l'époque où l'Inde découvre le cinéma international, notamment le cinéma néo-réaliste italien qui marque toute une génération de réalisateurs comme Satyajit Ray.

Les années 60 et 70 sont marquées par une irruption de la réalité dans les films et par une explosion de la violence, notamment avec l'acteur Amitabh Bachchan qui devient le héros révolté de toute une génération. Les films correspondent au pays : moderne et violent : la corruption, le crime organisé se mêlent aux histoires traditionnelles de famille, de mariage et d'amour. Kalyanji Anandji, R.D. Burman et Lakshmikant-Pyarelal sont les directeurs musicaux les plus importants. La qualité des chansons se dégrade ainsi que la pertinence de leur présence. Elles sont souvent le prétexte pour montrer des scènes torrides et des danses à caractère plus sexuel.

Dans les années 80 et 90, le cinéma commercial se renforce avec l'apparition de nouvelles stars, de budgets de plus en plus lourds, d'effets spéciaux venant des Etats-Unis et des chansons qui prennent de plus en plus d'importance dans le contexte général de la société de consommation. Un nouveau public, celui des Indiens émigrés, vient s'ajouter au public des salles indiennes et ouvre ainsi un tout nouveau marché à l'étranger et une meilleure reconnaissance. Et ces films commencent à toucher un public non Indien…

 

Les filmi , les chansons


Très commercial, ce cinéma répond aux attentes du public qui exige au moins 5 à 6 chansons et danses, une histoire d'amour, de la comédie, du mélodrame, le tout en 3 heures de film ou plus, selon un mélange savamment dosé comme les épices dans un masala.

Contrairement à Hollywood où le musical est un genre en lui-même, les chansons et danses font partie intégrante du déroulement de l'histoire et du scénario dans le cinéma indien. On peut se poser la question de la qualité de ces chansons, les filmi sangeet, mais il est indéniable qu'elles connaissent un grand succès populaire. On les entend partout en Inde : dans les rues, dans les taxis, dans les magasins… et elles ont influencé d'autres musiques, du dangdut en Indonésie au taraab à Zanzibar et au Kenya. Depuis les années 30, il y a eu peu de films sans musique et sans chansons et seul le cinéma d'art a marqué un certain dédain envers celles-ci. C'est d'ailleurs la musique de film qui remporte la plus grande part de marché dans le monde des musiques indiennes. Son importance est telle qu'il n'y a pas de variété autre que les chansons des films. Les réalisateurs l'ont bien compris : les danses magnifiquement chorégraphiées, les costumes somptueux, les décors impressionnants mais surtout les chansons sont responsables du succès ou non d'un film.

Pourquoi un tel succès ? La musique en Inde fait partie intégrante de la vie courante, qu'elle soit profane ou sacrée ; la musique est utilisée pour marquer chaque rite de passage, de la naissance à l'enterrement en passant par le mariage, pour toutes les fêtes religieuses ou paysannes. L'Indien a un rapport intime à la musique malgré les divergences de goût et de culture au sein du pays. Et donc pour un spectateur indien, chanter et danser à l'écran ne constitue pas une rupture avec la vie normale. La chanson est une passerelle entre le monde réel et le monde imaginaire, où toute illustration du désir est permise. Le cinéma et les chansons permettent de s'évader de la réalité, de la chaleur, de la poussière et de la pauvreté pour entrer dans un monde imaginaire de châteaux et de millionnaires, dans un monde où l'amour conquiert tout et où le bon l'emporte sur le mal.

Le filmi sangeet est un genre à part entière mais il intègre les influences musicales de toute l'Inde et s'inspire des formes traditionnelles de musique semi-classique comme le ghazal, le thumri, le bhajan, et du qawwali, musique religieuse musulmane. S.D. Burman a par exemple popularisé les musiques populaires de l'Inde du Nord-Est et aujourd'hui, A.R. Rahman intègre une gamme étonnante de musiques, du folk penjabi à la musique carnatique en passant par le rock. La présence de la musique classique est indéniable : beaucoup de chansons puisent dans le répertoire des ragas même si ce n'est pas toujours manifeste pour une oreille non exercée.

Les influences ne se limitent pas à la musique d'origine indienne, la musique de film emprunte des éléments de tous les styles musicaux existants et ne connaît pas vraiment le terme de « copyright » : souvent on constate des cas de pur plagiat. Dès les années 50, on peut entendre de la samba, du calypso, du rock, du disco et les chorégraphies des années 80 sont inspirées par Michael Jackson. Le filmi sangeet intègre aussi des thèmes musicaux qui ressemblent très fort à ceux de films américains comme Love Story ou The Godfather ou des musiques d'Ennio Morricone.

L'âge d'or des filmi est dans les années 50 et 60 : des violons rêveurs en fond musical, un peu hollywoodiens mais à la sauce indienne, un sarangi ou un autre instrument typiquement indien en voix principale et un tabla pour le rythme, telle est la base de cette musique à cette époque. Le tout avec une voix un peu nasale et haut perchée, comme celle de Lata Mangeshkar par exemple. Même si les compositeurs utilisent une harmonie de style occidentale, ils ne suivent pas les notions de progression harmonique occidentale et la mélodie et le rythme sont les plus importants. On sent aussi l'influence des grands orchestres arabes dans l'arrangement des cordes.

Il n'existe pas un cinéma indien mais plusieurs : il y a autant de cinémas que de langues (Tamoul, Bengali, Malayam, Telugu, Kannada, Penjabi…) mais le principal est celui de Bollywood, tourné en Hindi à Bombay (Mumbai). La musique est un langage universel dans un pays où les langues sont nombreuses et où tout le monde ne parle pas l'Hindi. Les chansons peuvent révéler le thème du film, faire pressentir les événements à venir, présenter les personnages, accentuer la tension dramatique. Souvent pendant le déroulement du film, tout s'arrête pour laisser place à une chanson qui va permettre d'exprimer les émotions ressenties par les personnages ainsi que leur impact sur le déroulement de l'action. La chanson peut aussi servir de raccourci dans la narration pour effectuer des sauts dans le temps ou dans l'espace. Mais une des fonctions les plus importantes est de contourner un code de censure assez restrictif en vigueur depuis 1919, qui interdit notamment le baiser sur les lèvres à l'écran. Ceci a mené à l'exploitation des séquences de danses et de chansons comme substituts de l'acte sexuel, même si les dernières décennies ont connus des représentations de l'amour physique plus explicites et lascives. La chanson de Radha et Krishna est un exemple typique pour montrer l'amour et on la retrouve notamment dans Devdas .

 

Dans les génériques, la place du directeur musical et des chanteurs est assez proéminente. Les acteurs sont adulés mais ce sont les chanteurs qui sont des demi-dieux. Lata Mangeshkar est la star incontestée : elle chante depuis la fin des années 40 et elle aurait enregistré plus de 25000 chansons, se retrouvant dans les bandes-son de presque tous les films hindis importants. Elle arrivait à garder la voix très haut perchée tout en restant dans le ton. Geeta Dutt avait un style plus espiègle et aguichant, plus érotique. Asha Bhosle est la spécialiste du changement de rôle : elle passe de l'ingénue à la femme d'âge moyen ou à la vieille femme regardant vers le passé.

Chez les chanteurs, la popularité de Mohamed Rafi reste dans égale. Avec sa voix profonde, il pouvait passer d'une chanson du répertoire classique, à un morceau léger ou satyrique ou à une chanson d'amour inspirée du rock. Mukesh mettait à nu l'émotion par les nuances de sa voix. Kishore Kumar était aussi un excellent acteur, réalisateur et producteur. Il a introduit de nouveaux sons dans les films et a expérimenté avec différents genres comme le jazz, la pop occidentale, la musique électronique.


Est-ce que le cinéma indien, standardisé à l'extrême et réputé pour son côté kitsch, avec ses innombrables séquences chantées et dansées et avec son sens du mélodrame, du romantisme et de l'imaginaire est vraiment inexportable ? Ou pouvons-nous en profiter ici aussi, en nous laissant emporter par la magie de Devdas et en écoutant la voix profonde de Mohammed Rafi ou celle plus haut perchée de Lata Mangeshkar ? A vous de voir en écoutant les cd de la discographie…

Anne-Sophie De Sutter