Par Jean-Grégoire Muller, Pierre-Charles Offergeld et Benoît Deuxant
« If you celebrate it, it's art. If you don't, it isn't. » John Cage, 1966
Il nous semble intéressant d’aborder la pratique du field recording, afin d’ouvrir les champs de prospection, d’écoute et de curiosité, voire de donner l’envie de pratiquer !
Vous trouverez ci-dessous une présentation générale du concept, avec une série de références d’artistes ou de disques clefs ou illustratifs du propos, ainsi qu’une sélection commentée de références d’albums issus d’artistes pratiquant le field recording autour d’éléments aquatiques et d’une thématique sur l’eau en général
1 - PRÉSENTATION : FIELD RECORDINGS, DES MICROS POUR RACONTER LE MONDE
Les albums de field recordings révèlent une multitude de manières de tendre le micro vers le monde, en s'intéressant à des objets très diversifiés :
• la vie quotidienne domestique (Kim Hiorthoy)
• la vie d’un lieu, d’un village (Alejandra & Aeron), d’un lieu naturel (Steve Peters), d’une région (Chris Watson, Quiet American)
• certaines activités particulières liées à des industries (Philip Corner) ou des métiers (Éric La Casa et Slavek Kwi)
• des cérémonies folkloriques ou religieuses (Steven Feld)
• ou plus largement, des situations sonores remarquables aux oreilles du collecteur, par exemple des chants d’insectes en Asie du sud-est (Broken Hearted Dragonflies)
Le ton des albums varie. Certains auteurs manifestent une empathie évidente avec leurs sujets. Dans La Rioja, Alejandra Salinas enregistre les moments de vie très musicaux de la région espagnole dont est originaire sa famille. Quand Chris Watson passe plusieurs jours en planque pour enregistrer le cri d’un animal, il y a une passion évidente pour la vie sauvage et la nature, doublée de l’excitation de capter des sons réputés difficiles à saisir.
Le voyage est la source première de l’album Bon Voyage de Aki Onda. Voyageur muni d’un micro plutôt que d’un appareil photographique, il compile et superpose ses enregistrements jusqu’à ce que ceux-ci se mettent à former une masse sonore qui figure le vrombissement du monde. Le voyage entre la Suède et la Russie de Johannes Helden est aussi la source sonore de son album Sketchbook. Les sons sont ici amortis par un traitement électronique tendant à l’abstraction. Quiet American exploite de manière tout à fait documentaire ses voyages en Asie, en récoltant des sons qui ont trait à l’eau et à son usage -notamment l’irrigation- dans ces régions.
Quand d’autres captent le monde, on dirait pourtant que c’est eux-mêmes qu’ils essayent d’entendre, écoutant l’environnement sonore comme un miroir leur renvoyant leur position dans l’univers. Les courtes séquences de Jason Kahn sont comme un journal que lui seul peut comprendre, Justin Bennett semble égaré, visiteur sans but, dans le brouillard de la ville. Mark Poysden a placé un micro sur un appui de fenêtre lors d’une pluvieuse nuit d’été. Koura recueille les moments de sa vie quotidienne d’expatrié au Japon…
TENDRE LE MICRO DANS LE MONDE, UN GESTE ARTISTIQUE
L’enregistrement en studio est une manière d’arracher la musique ou plus largement le son hors du temps qui s’écoule. Il enferme le son sur un support qui lui permettra d’être dupliqué et ensuite écouté, sur un CD par exemple, dans les situations les plus diverses, sans aucune référence au lieu ni au moment dudit l’enregistrement. Le studio agit comme un « effaceur », il décontextualise.
Sortir le micro, c’est au contraire capturer un moment et un lieu précis liés aux circonstances de l’enregistrement. L’artiste anglais David Tremlett a réalisé en 1972 une œuvre intitulée The Spring Recordings, qui fait partie de la collection de la Tate Modern de Londres. Elle consiste en quatre-vingt-une cassettes audio posées sur une étagère, contenant chacune un enregistrement en plein air d’un lieu rural d’un des comtés composant le Royaume-Uni. Tremlett déclare que « le voyage de l’artiste et sa rencontre avec chaque lieu est déjà une œuvre d’art ».
Chris Watson, preneur de son professionnel œuvrant pour des documentaires sur la vie sauvage, décrit précisément les stratagèmes ingénieux par lesquels il arrive à placer son micro au plus près des animaux sauvages dont il veut enregistrer les cris. Expliquant les coulisses techniques de son activité, assez extraordinaires et très éloignées des routines de studio, il renforce à la fois la dimension documentaire et artistique de son travail. Documentaire, parce qu’en expliquant les conditions d’enregistrement, il révèle que son objectif est la captation du réel, de phénomènes existants. Artistique, parce que Watson est d’une grande exigence quant à la qualité et l’expressivité de ses enregistrements, et surtout parce que le dispositif technique est présenté comme condition nécessaire à l’accomplissement d’une idée. Les disques de Watson témoignent d’ailleurs, par le son stricto sensu ainsi que le montage, d’une qualité autre que documentaire. Ils restituent quelque chose de plus abstrait, de plus trouble, quelque chose du son du monde et de la nature auquel l’humain n’est pas habitué.
CAPTURER UN MOMENT QUI SORT DU QUOTIDIEN
Certains titres de field recordings capturent des événements qui sortent du quotidien, qui sont des moments d’une certaine importance sociale, comme les carnavals, les fêtes populaires ou religieuses. Le carnaval de l’île de Skyros en Grèce, par Steven Feld au cours de ses pérégrinations aux quatre coins de l’Europe à la recherche de sons de cloches ou la parade de Jamaica Day à Brooklyn, important événement pour les New-Yorkais originaires des Caraïbes, que
Charlemagne Palestine a enregistrée en 1998. Palestine a sélectionné une heure de son enregistrement et y a surimposé des nappes analogiques et synthétiques caractéristiques de son œuvre. Si c’est la richesse sonore de l’extrait qui l’a convaincu de l’utiliser, Palestine revendique aussi la valeur ethnographique de son enregistrement.
Autres sons qui signalent la sortie du quotidien, ceux des feux d’artifice, fréquemment capturés. Joshua Abrams choisit celui du 4 juillet, fête nationale aux États-Unis. Quelques pétards sur une côte française sont insérés entre deux titres musicaux par Gastr Del Sol. Jonty Semper a, lui, rassemblé les enregistrements radio de la BBC des deux minutes de silence commémorant chaque année l’armistice de la Première Guerre mondiale.
Des rituels plus modernes sont aussi l’objet de certaines prises de sons, ainsi Santa Pod, du nom d’un circuit de courses de dragsters dans le Northamptonshire, témoigne de l’ambiance qui y règne lors d’une journée de courses.
ENREGISTRER LA GÉOGRAPHIE HUMAINE
Le monde dans toute sa diversité est objet potentiel de captations sonores. Toutes les régions, tous les environnements. La ville y a bien sûr sa part. Récemment, les villes de Göteborg et Bruxelles ont fait l’objet de portraits sonores, anthologies recueillant les contributions de nombreux artistes autour de ce thème imposé. Enregistrements d’ambiance, témoignages et compositions musicales s’y côtoient et finissent par former un portrait diffracté de la vie urbaine. Les villes lointaines sont sources d’émerveillement facile pour les oreilles occidentales. La balade sonore de Sarah Peebles à Tokyo relate cet enchantement de l’ouïe dans la profusion de l’espace urbain, tout comme les enregistrements de Tobias Hazan pour la compilation Sub Rosa Sessions – New York September 1996. Henri Pousseur use aussi d’ambiances urbaines dans sa pièce Liège à Paris datant de 1977. Le lieu urbain est l’objet d’une étude plus clinique chez Michael Rüsenberg. Dans Real Ambient Vol.04, il étudie différents aspects du site de la Défense près de Paris. Éléments des bâtiments comme les escalators ou les appareils d’air conditionné, moyens de transport, usages du lieu parfois imprévus comme un assemblement de rappeurs sont répertoriés par Rüsenberg, livrés dans des séquences brutes et également proposés à des musiciens comme sources pour des remix.
Organum, entité musicale dirigée par David Jackman, aime à enregistrer dans des conditions sonores spécifiques. Dans Vacant Lights, c’est un site de trafic routier qui est le support des discrètes résonances ordonnées par les musiciens. C’est un tunnel et son trafic qui sont également au centre d’une performance de Akio Suzuki Tubridge. Dans ces deux cas, les artistes proposent d’abord un portrait sonore fidèle du lieu avant de commencer à modifier celui-ci de manière insidieuse.
Le Cityscape de Justin Bennett surprend la vie silencieuse de la ville, de ses cours, de ses rues vides, de sa calme activité hors des heures de pointe et des centres commerciaux.
LE MICRO TÉMOIN D'UN MONDE QUI DISPARAÎT
Les lieux naturels sont également des objets de captations. Ils sont parfois inhospitaliers. Le désert, pour Steve Peters, qui dresse le portrait à la fois d’une journée et d’une année d’un site dans le Nouveau-Mexique. Les glaciers, choisis par Chris Watson ou encore
Lionel Marchetti. Peter Cusack a, quant à lui, collecté les sons du lac Baïkal en Sibérie au moment de sa fonte, à la fin du mois d’avril. Outre le son des morceaux de glace qui s’entrechoquent, il a également recueilli quelques moments impromptus de la vie des habitants du rivage, comme cette personne qui tombe au travers de la glace qui se brise et dont la trace sonore se propage sur plusieurs centaines de mètres jusqu’au micro immergé de Cusack. C’est l’occasion de remarquer que le micro retient souvent bien plus que l’objet direct de l’attention du preneur de son. Lointain trafic ou chant des oiseaux, omniprésents en ville et pourtant pas encore l’objet d’un enregistrement spécifique.
Souvent, et en particulier aux oreilles des citadins, le collecteur de sons capte non seulement un lieu et un moment, mais surtout une époque, une tradition, menacée par le passage du temps. C’est le cas des lieux naturels, mais aussi de la ruralité et même déjà de l’industrie, prise dans un cycle d’activités et de désaffectations.
Les mouvements de troupeaux de moutons sont enregistrés par Éric La Casa et inclus dans sa pièce sonore Les pierres du seuil, tandis que Quiet American enregistre différents aspects des techniques d’irrigation dans le sud-est asiatique. La ruralité est aussi le lieu de métiers anciens, comme celui de fondeur de cloches, saisi aussi par Éric La Casa. Philip Corner visite une usine textile en Italie et écrit une partition pour ses différents outils. Mnortham capture le son du vent s’engouffrant dans deux tours de métal, Jon Tulchin récolte aussi ces moments où industrie et nature se rejoignent dans la désolation.
La prise de son dite field recording capture un environnement sonore en vue de le faire écouter tel quel, de manière analogue à une pièce de musique. Certains artistes-compositeurs veulent aller plus loin et considérer l’environnement sonore comme un véritable intervenant dans leurs compositions, au même titre qu’un musicien.
David Dunn tente de stimuler le chant du Mimus polyglottos en lui envoyant des sons auxquels il réagit ou compose des partitions pour des musiciens répartis dans un espace géographique donné. Norman Lowrey organise des cérémonies musicales où les voix des participants se mêlent aux enregistrements d’une rivière, le Delaware. Le but de ces cérémonies est de se connecter par le son à « l’intelligence de la rivière ».
L’identité sonore d’un lieu ouvert peut aussi être simplement choisi comme élément d’une performance musicale. Maggi Payne enregistre la pluie qui tombe dans un seau ou sur le même seau retourné. Akio Suzuki utilise un rivage maritime comme ingrédient primordial d’une création sonore. Robert Rutman joue du violoncelle au milieu du trafic automobile.
Chez un certain nombre d’artistes, il y a volonté de lier l’acte d’écouter à la recherche d’une forme de sagesse. L’enregistrement de sons provenant de cérémonies religieuses ou de coutumes de différentes régions du monde témoigne d’un effort de connexion par l’intermédiaire d’un sens, l’ouïe, à un univers culturel et religieux difficilement compréhensible dans sa totalité par l’individu d’origine occidentale. Hildegard Westerkamp explore de la sorte en Inde, Loren Nerell en Indonésie, Oz Fritz dans le monde entier.
Une autre manière encore d’appréhender le monde est de tenter d’écouter sa matière physique, en plaçant des micros ou des capteurs dans le sol ou des objets. Toshiya Tsunoda capte les vibrations de l’air, de l’eau ou d’activités humaines telles qu’elles se propagent à travers divers milieux physiques, par exemple le béton. Richard Harrison dresse le portrait d’une colline à partir des variations de potentiel électrique entre différents points du lieu, Jacob Kirkegaard enregistre l’activité volcanique en Islande. Disinformation relève la tête et capte les sons de l’espace, Minori Sato enregistre le silence. Autant de signes, à interpréter, proposés aux auditeurs.
L’enregistrement field recording n’est pas une composition musicale. Il s’agit d’une captation pure et simple de l’environnement sonore. Il offre à l’auditeur une expérience sensorielle qui n’implique que l’ouïe, c’est alors à lui de compléter, par l’attention et l’imagination, l’information structurellement incomplète qui lui est proposée. En ce sens, il y a une véritable proposition artistique, une stimulation de l’auditeur par un preneur de son qui décide de tendre son micro à un endroit et un moment donnés et qui sélectionne différents passages de ses enregistrements pour les faire figurer sur un album. Les compilations du site Phonography.org rassemblent un grand nombre de ces artistes qui proposent d’écouter autrement le monde. En procédant par montages et juxtapositions, Chris Watson ou Éric La Casa manipulent le réel pour raconter une histoire d’un lieu ou d’un cheminement plus personnel.
La manipulation des sons du réel est à la base de la musique électroacoustique, dans laquelle est exploitée la relation dialectique entre l’impact purement sonore des sons et la signification liée à leur origine. On retrouve cette manière de faire dans les travaux de Kristoff K. Roll ou Hildegard Westerkamp.
L’enregistrement de terrain peut aussi faire l’objet de divers traitements et filtrages qui transforment le son, jusqu’à parfois rendre son origine méconnaissable. C’est le cas de Francisco Lopez, qui tient à éliminer toute dimension documentaire de ses œuvres pourtant basées sur des enregistrements de terrain, ou Aki Onda qui, à force de superpositions d’enregistrements, produit une dense nappe sonore.
Jean-Grégoire Muller
2. SELECTION COMMENTEE D’ALBUMS ILLUSTRANT LA PRATIQUE DU FIELD RECORDING AU DEPART ET AUTOUR D’ELEMENTS AQUATIQUES
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Musique électronique ambient alimentée en field recordings consacrés à l’eau et à ses mouvements, ses formes, son exploitation, son maintien, sa prospection, sa disparition. Les sonorités d’eau font partie de cette sorte de drame musical. Musique enregistrée « en de nombreux endroits où l’eau a disparu ».
« Cet ethnomusicologue et collecteur de sons enregistre et retouche la poétique d’un jardin japonais à Kyoto. Sur fond sonore de cigales, il se focalise sur le suikinkutsu, un récipient métallique enfoui sous les pierres qui amplifie les gouttes d’eau qui s’y infiltrent. ». Jeu sonore entre l’eau, les pierres et le métal.
Compositeur au minimalisme extrême, travaillant dans le subtil, l’à peine audible, John Hudak a réalisé un grand nombres de pièces et d’installations sonores ayant chacune comme point de départ une source sonore unique, souvent d’origine naturelle: le vent, l’herbe, les arbres, mais aussi les vibrations d’un pont ou la résonance de son living-room. Cet album est basé sur des d’enregistrements d’insectes aquatiques réalisés avec un hydrophone.
Deep electronic ambient. Basses fréquences, ondes puissantes, vibrations sourdes et chant de la terre gelée. Chaque plage de cet album du sound artist allemand est consacrée à un phénomène physique authentique des régions nordiques extrêmes.
Ce disque est un classique de la prise de sons naturels sur le thème de la rivière, de sa source à son déversement dans l’océan. Cette Néo-zélandaise (proche du milieu artistique Fluxus des années 60) a créé ce voyage liquide tout au long de la rivière nord américaine Hudson qui prend source dans les montagnes Adirondack et se jette à New York dans l’Atlantique. Depuis 1970, cette artiste se penche sur la texture, les rythmes et les tonalités des eaux mouvantes, plus pour leur musicalité et son impact sur l’esprit de l’auditeur, que pour des raisons documentaires.
Cet enregistrement témoigne du minimalisme des situations qu’affectionne Pierre Gérard, plasticien et musicien liégeois intéressé par les formes silencieuses et minimales de la musique. Son intervention est ici presqu’absente. Son geste tend à disparaître dans l’environnement, à s’y fondre. L’écoulement de l’eau et du temps compose cette œuvre, déclinée en trois pièces (une avec objets et deux autres avec instruments) qui auraient presque pu exister sans lui. Ce jeu délicat sur l’eau dans différentes situations génère quelque chose de joliment musical et profondément respectueux des éléments naturels qui font partie de notre quotidien. La musique passe ici entre les doigts comme un fluide, de même que l’air alentour. Et le toucher instrumental des seconde et troisième plages semble un langage adressé à ces éléments discrets, une conversation avec cet environnement vivant.
Ethnomusicologue et collecteur de sons, Steven Feld enregistre et retouche la poétique sonore d'un jardin japonais d’un temple de Kyoto. Sur fond sonore de cigales, il focalise son attention sur le suikinkutsu, un récipient en céramique enfoui sous les pierres qui amplifie les gouttes qui s'y écoulent par infiltration. Les gouttes d’eau sonnent sur les parois du récipient traditionnel dans un florilège de variations et de pulsations aléatoires, si bien que la traduction littérale du suikinkutsu signifie «eau-cithare-grotte». Cette installation sonore confère à l’eau des qualités symboliques liées à l’esprit, la purification, le réconfort et la réflexion. Une monotonie relative qui facilite la pratique de la méditation.
« L’air dans l’eau, L’air dans l’air, L’air et l’eau » ou les remugles de l’eau d’où s’échappent les bulles de gaz d’un volcan sur l’île d’Hokaïdo au Japon. Musicien breton, joueur de vielle à roue, Eric Cordier est également créateur d'installations sonores et de divers projets électro-acoustiques. Il propose ici une série de field-recordings allant de la Bretagne au Japon en passant par la Normandie. Une part des enregistrements s'intéresse à des lieux, des situations et des paysages sonores particuliers, une autre présente une vision plus documentaire du field-recording ( comme « le Montage du feu », où un micro statique enregistre les préparatif de la fête du feu de Saint Clair, et les conversations des participants puis la mise a feu du bûcher )
Il ne s’agit pas d’eau à proprement parler, mais d’un milieu de vie façonné par l’eau. Une oeuvre éléctroacoustique magistrale qui a pour contexte un front de mer : « une jungle d’animaux et d’humains vivants se débattant sur une arche frêle éprouvée par mille vents et mille tremblements de la mer.…Une chanson qui raconte comment s’est débattu un marin aux prises des mers du sud et de leurs courants froids. ».
Avec Heave To, Olivia Block livre un bel exemple d’interaction/mariage entre l’enregistrement field recording et l’instrumentation classique. Son univers aquatique tourmenté (le bruit de la mer et ses ressacs, les grincements du bois, les fracas métalliques, la densité de l’écume) accueille une série d’incursions de cordes, de cuivres, de clarinette et de hautbois. Une musique extrêmement imagée, évocatrice.
C’est en février 2006,après un concert parisien de jalatharangam (instrument de percussion indien fait de bols de porcelaine accordés par la quantité d'eau dont ils sont remplis) par le virtuose Aanayampatti Ganesan, que Tomoko Sauvage se met à expérimenter à partir de bols chinois puis d’hydrophones (microphones permettant d’enregistrer sous l’eau) pour arriver à sa version personnelle et électro-acoustique de la musique qui l’avait tant touchée. Après un concert commun à Vienne, Momus dit d’elle : « [Tomoko] c’est l’esprit-même de l’eau ».
Durant le voyage qu’il effectua en Sibérie en 2003, le musicien et chasseur de sons britannique Peter Cusack enregistra la fonte des glaces sur le lac Baïkal, le port, les générateurs d’électricité, l’arrivée du transsibérien, etc. En enregistrant la « musique » de sites naturels en pleine mutation écologique du fait de l’emprise humaine, Cusack contribue fortement à faire évoluer l’écologie acoustique, un concept formulé pour la première fois dans les années 1970 et qui consiste à explorer, scientifiquement et artistiquement, les interactions entre les organismes vivants et leur environnement sonore, naturel ou culturel.
Cet album livre deux plages d’une trentaine de minutes chacune; deux enregistrements de terrain effectués l’un par Stefan Thut et l’autre par Manfred Werder dans la vallée de Sefinental en Suisse. Les sons captés n’ont pas été retouchés au montage final, l’enregistrement est présenté « brut ». Chacun des protagonistes a placé son micro à proximité d’un torrent de montagne : le résultatdonneà entendre le long continuum du flot incessant des eaux qui dévalent, un brouhaha constant, une fréquence neutre et grise (assourdissante voire contemplative) perturbée de manière très discrète ça et là par le gazouillis de quelques oiseaux dans les environs, les virevoltes d’insectes ou encore le passage d’un avion... Le témoignage d’une petite partie de la mécanique terrestre, repris à moindre échelle dans la mécanique céleste. C’est aussi, un peu, le fleuve d’Héraclite, métaphore du temps et de l’impermanence.
L'américain Aaron Ximm propose une sélection de ses nombreux enregistrements de terrain, sous la forme d’un cd consacré aux diverses manifestations de l’eau en Asie du sud-est. Des puits aux citernes, des barrages aux réservoirs, des stations de pompages aux salles de bain d’hôtel, un survol de l’Asie à travers le filtre d’une thématique liquide. Le texte qui accompagne le disque traite de l’usage de l’eau en Asie, de l’avenir de ses réserves et des différences dans les approches asiatique et occidentale du problème de l’approvisionnement.
On retrouve la manière saisissante qu’a Kosugi de manier le violon dans cette œuvre maîtresse, Catch-Wave’97, en dialogue avec d’autres éléments : bruits de vagues, électronique analogique et chants transformés. La contemplation de l’océan est réputée idéale pour méditer sur le temps. Elle réveille l’exaltation des débuts et exacerbe la mélancolie du crépuscule, sa rumeur incessante et monotone étourdit et préfigure une sorte d’oubli apaisant. Le livret du CD présente du reste une série de photos de vagues, à différents stades, mais donnant bien cette illusion d’une succession sans fin. Un éternel recommencement fascinant à scruter, faisant perdre la conscience du temps qui passe.
Maggi Payne livre une œuvre résolument simple mais juste, faisant la part belle à l’indéterminé : des micros captent les gouttes de pluie tombant dans un seau, puis sur ce même seau, renversé.
Jacques Dudon est un compositeur et luthier expérimental. Il est surtout connu pour ses recherches sur la synthèse sonore microtonale utilisant des disques photosoniques : instrument de synthèse graphique permettant la génération optique des sons, développé à partir de 1972. Il a aussi créé dans les années 1970 une série de 150 instruments utilisant l’eau, nommés « aquaphones » et décrits dans son livre La Musique De L’eau, incluant le « flutabullum », un système de transformation de sons de flute par un enregistrement subaquatique.
Ces deux musiciens, artistes sonores sont à l’écoute de l’environnement depuis de nombreuses années. Leurs travaux communs ou respectifs, sont parmi les plus intéressants en matière de paysages sonores. Parmi toutes les sources vers lesquelles ils tendent leurs micros, l’eau a toujours été pour eux une matière de prédilection, une matière aux tonalités infinies. Fascinés par les réalités sonores de notre quotidien, leurs terrains d’études, liquides ou non, se transforment en territoires de jeux captivants. Ils vont nous surprendre car l’eau prise dans leur mixage sonore devient une matière entièrement nouvelle. Leurs créations élargissent notre perception du réel, tout en révélant la dynamique inattendue d’un lieu choisi, elles nous plongent dans un imaginaire sans bornes à partir de quelques matériaux simples.
Une œuvre commune parue en 2007 sur le label Herbal. La Casa et Peyronnet partent une semaine durant ausculter un territoire triangulaire délimité par la Petite et la Grande Creuse, deux rivières qui se rencontrent au centre de la France. C’est un travail pluridisciplinaire, artistique et géographique. Si l’eau est naturellement au centre du projet, ils exploitent abondamment la palette de sonorités existant dans ce lieu spécifique. L’interaction des deux musiciens sur ces matières engendre des variations inouïes. Aucun ajout électronique à des compositions très élaborées qui transcendent les matériaux de base, tous puisés dans ce lieu spécifique.
L’eau et le vent en deux CD : douze ans de pérégrinations sur une variété de sites où ces deux éléments ont beaucoup de choses à dire et à transformer. L’eau et le vent sont perçus par le musicien comme des acteurs de changement, y compris de lui et de sa méthode de travail. Une poésie sonore extrêmement vivante.
Cédric Peyronnet : « La Rivière » : tous les deux mois paraît en CDr une nouvelle pièce composée par un artiste sonore sur le thème de la rivière Taurion qui s’écoule dans le Limousin. A partir de la banque sonore constituée pendant trois années par Cédric Peyronnet (alias Toy Bizarre) qui a enregistré les nuances de cette rivière et de sa vallée, une vingtaine d’artistes internationaux en donnent leur interprétation. Une série que l’on peut suivre sur http://www.kaon.org/records/riviere.html
En 2010 Cédric Peyronnet et Eric La Casa, invités en résidence par la Médiathèque, ont sillonné, micros à la main, le port autonome de Liège afin d’enregistrer les expressions sonores les plus singulières de cette zone industrielle de la Meuse. Les sons, témoins de l’activité humaine et des mouvements de l’eau, des péniches à l’abandon et des usines de recyclage de nos déchets, ont été mixés le dernier jour de la résidence et présentés au public sous la forme d’une performance dans la chapelle Saint-Rock en collaboration avec l’asbl Epihonie. Une œuvre complète, élaborée par les musiciens devrait paraître en 2012. Un extrait de ce travail, « Liège short cuts » apparaît dans la compilation The Sound Ecology : range, éditée en 2011 sur le label russe Nitkie. Dix plages, dix artistes et autant de milieux visités (naturels ou non) démontrant la diversité des approches de ce qu’on appelle « l’écologie sonore » ou l’enregistrement sur le terrain de sons environnementaux dans une optique « musicale ». Une anthologie de « sound art », commentée par les musiciens, aux antipodes d’une quelconque perception idyllique de la nature. L’eau est le matériau de base de la composition « Strata » de l’Americain Murmer qui clôt l’album. (pco)
Une artiste sonore néo-zélandaise incontournable pour les amateurs de flux, reflux, clapotis et autres écoulements d’eaux. Les fleuves, de la source à l’embouchure, n’ont pour elle aucun secret. Depuis les années 1970 elle a enregistré de nombreuses rivières, non pas dans un but documentaire, mais pour la qualité particulière de l’impact des sons d’eau mouvante sur notre esprit et notre corps lorsque nous écoutons attentivement cette féerie naturelle de rythmes et tonalités. Chaque aspect de la rivière, son terrain, les conditions météo,…ont une influence sur le son de l’eau et sa musicalité. Ecouter les albums A Sound Map of the Hudson River, 1989, (XL670A) et A Sound Map of the Danube, 2005 est une expérience relaxante, métaphysique et constitue deux voyages de plusieurs milliers de kilomètres dans les contrées traversées. (pco)
Benoît Deuxant & Pierre-Charles Offergeld - La Médiathèque