Pierre-Charles Offergeld, Liège
Plus que jamais la notion de field recording (enregistrement de terrain) réconcilie l’aspect artistique, musical du son et la valeur documentaire de ce type d’enregistrement.
Dans le cas de cet album, les atmosphères, les ambiances javanaises et balinaises représentent une trace indélébile de l’histoire d’une région. Une tranche d’histoire «naturelle» sonore de lieux précis. Encore que «naturelle» soit une notion ambiguë devant être soumise à interprétation, puisque les captations sonores résultent du choix d’une personne, étrangère au lieu; elles sont d’autant moins neutres que certaines d’entre elles ont fait l’objet de manipulations diverses.
Ce disque est le résultat de prises de son effectuées par Loren Nerell et Dale Strumpell de 1992 à 1997 lors de voyages d’étude sur les îles indonésiennes de Bali et Java. Attiré par d’autres sons que ceux, strictement musicaux, qui devaient faire l’objet de sa thèse, c’est par pur plaisir que Nerell a rassemblé ces field recordings captant les sons et ambiances sonores de la «vie quotidienne» sur ces îles. Pour notre agrément d’occidental en mal d’images orientales, nous sommes baladés d’un lieu à l’autre, d’une heure de la journée à une autre de la nuit, dans un fondu enchaîné sonore cohérent, complexe, riche d’harmonies diverses au sein d’une même prise de son.
Ainsi l’introduction de l’album n’est pas un banal «appel à la prière» à l’aurore, mais une incroyable palette de sons entremêlés incluant le chant musulman, celui des insectes de la nuit, celui des premiers oiseaux du jour et diverses rumeurs qui font un ensemble sonore inextricable et jouissif.
Il en va de même pour les plages suivantes consacrées aux environnements complets d’un théâtre d’ombres, du vent dans une forêt de bambous, d’ambiances d’une gare des bus, de rassemblements de grenouilles, ou d’un atelier d’instruments gamelan… Bien sûr ces percussions si particulières d’un lieu sont présentes à maintes reprises et contribuent grandement au ravissement de notre oreille.
Ce qui caractérise ce disque, c’est cette vision globale, cette perception entière d’un microcosme sonore. Rien n’est effacé, le lieu est pris dans son intégralité, il s’en dégage une musicalité unique et non reproductible.
Une prise de sons naturels dans un lieu extrêmement particulier et son intégration dans une composition de musique concrète. Le portrait sonore du Glacier de Tré la Tête situé dans le massif
du Mont Blanc. Une composition de vingt-huit minutes où les sources sonores concrètes, les field recordings, captées lors d’une expédition sur le glacier sont adroitement mêlées à des manipulations techniques propres à la musique électroacoustique. Manipulations qui aboutissent à une dramatisation du milieu naturel, une sorte de fiction sonore impressionnante, parfois même effrayante. L’auditeur semble embarqué dans une course dont il ne sait s’il en sortira vivant. On ressent physiquement la démesure et la force inhumaine d’un biotope glacial, majestueux et inhospitalier, dont le musicien/preneur de son a accentué la vie. Le glacier est en perpétuel devenir, il se meut (se meurt?) lentement, craque, grince, crisse comme un bateau et réserve des surprises sonores vives comme l’éclair.
Les sources sonores, que l’on devine environnementales et naturelles au départ, sont sujettes à des manipulations personnelles. Rendues parfois méconnaissables, elles aboutissent à des
timbres inédits et à une sorte de granulation du son.
Olivia Block transforme les sons «naturels» et/ou les intégre tels quels au sein de structures riches d’instruments à vent, donnant à l’ensemble la musicalité d’une œuvre composée.£
Elle a utilisé des enregistrements de feux d’artifice réalisés dans les États du Wisconsin et du Nouveau Mexique, ainsi que des éléments plus naturels (vent, oiseaux, glace…) enregistrés dans le Big Bend National Park au Texas.
Trois pièces musicales réalisées par Andrew Chalk, Jim O’Rourke et Christoph Heeman, construites à partir des sons captés dans une fabrique de miroirs.
Une activité sonore incessante faite de résonances, de drones, de tintements d’objets aléatoires, brisés, prolongés, plus ou moins éloignés. Une sorte de puzzle fluide aux sonorités entêtantes; et la sensation d’être à la fois proche et à l’écart d’un atelier, d’être plongé dans le monde rassurant et captivant du travail artisanal, concret, mais aussi de prendre du recul et de s’en échapper par la musicalité abstraite qui s’en dégage et qui est ici accentuée par les musiciens. Les deux dernières plages sonnent plus comme un ensemble d’improvisation instrumentale. Si la fabrique est toujours présente, une sorte d’émulation a lieu, une alchimie s’est dégagée de la rencontre entre les sons de la fabrique et les instruments, notamment quelques instruments à vent qui semblent élever la musique, la tirer vers le haut. La troisième pièce devient de plus en plus vaporeuse, moins palpable, vibre comme un étirement électronique, devient une sorte de produit fini translucide et lisse évoqué par des drones beaucoup plus présents.
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