Le highlife a été pendant longtemps la musique la plus populaire de l’Afrique de l’Ouest. Né au Ghana dans les années vingt, il s’est rapidement répandu en Sierra Leone, puis au Nigeria, avant de conquérir toute la région. Issu comme la rumba, le soukouss, etc. d’une origine commune dans la « palm-wine music », la musique qui était jouée dans les campagnes partout où l’on servait ce fameux vin de palme, le highlife est né de la rencontre des guitares portugaises, des fanfares occidentales, des rythmes africains, des big bands américains et de styles caraïbes comme le calypso. Phénomène fortement lié au colonialisme, le highlife est une tendance à l’imitation de standards musicaux (et culturels en général) issus de la culture occidentale dominante de l’époque. On peut toutefois nuancer cette description en le redéfinissant comme un détournement, une appropriation de ces standards, et préférer y voir la création de styles hybrides, généralement plus originaux que la simple somme de ses composants et souvent plus progressistes que les traditions locales. Ce phénomène n’est pas limité à l’Afrique, ni aux pays coloniaux. Des styles aussi divers que le chaabi en Algérie, le krautrock en Allemagne, le reggae en Jamaïque… participent de cette même tendance à l’hybridation.
En 1957, le Ghana est devenu le premier pays africain à obtenir son indépendance. Comme partout en Afrique, lors de la décolonisation s’est posée la question du choix entre le retour à une certaine musique traditionnelle (et au traditionalisme en général) et la suite à donner au highlife, musique moderne, urbaine, marquée par l’influence occidentale. Si la rumba congolaise a continué à évoluer et a donné naissance à d’autres styles tout aussi populaires, le soukouss, le makossa, le kwassa kwassa, le highlife du Ghana est progressivement entré en «décadence». Dans les années quatre-vingt, suite à un mélange de crises économiques et de crises politiques, l’industrie du disque du pays s’est lentement écroulée. Mais cela n’a pas empêché l’émergence d’un nouveau style musical, le hiplife. Si le nom est déjà une indication, «hiplife» mélangeant hip-hop et highlife, le style lui-même se veut encore plus vorace et incorpore des éléments de tous genres, samplant, imitant et digérant tout ce qui passe à sa portée. Si les textes sont chantés en dialectes locaux et si les guitares du highlife sont encore bien présentes, le reste est virtuellement cosmopolite, quasiment « chimérique » dans son assemblage d’éléments internationaux hétéroclites.
Le label out/here arrive à point nommé avec une nouvelle compilation. Après nous avoir présenté un survol des nouvelles musiques africaines avec « Urban Africa Club », il propose cette fois un panorama des plus importants représentants de la scène hiplife du Ghana, avec une anthologie intitulée « Black Stars : Ghana's Hiplife Generation ». Empruntant son nom à l’équipe de football nationale du Ghana, « Black Stars » rassemble des stars incontestées comme V.I.P. ou King Ayisoba, ainsi que des artistes plus récents ou plus locaux. Comme le highlife avant lui, le hiplife est depuis les premiers morceaux de Reggie Rockstone, le « godfather » du highlife (figurant sur le disque aux côtés du groupe Nkasei), une volonté farouche d’assimiler tous les genres possibles et imaginables. On trouve donc ici des emprunts et des imitations de hip-hop, de r’n’b, de raggamuffin, de reggae. Des emprunts qui, s’ils fonctionnent assez bien dans un contexte ghanéen, font remarquer à plusieurs chroniqueurs que certains morceaux n’ont que leur origine pour se distinguer des productions internationales standards, regrettant même une certaine uniformisation mondiale. Si la crainte est justifiée, elle est ici excessive, ce disque réussissant à prouver que la plupart des artistes de hiplife parviennent à maintenir un équilibre entre leur contexte local et leurs emprunts. L’usage des langues locales, le Ga ou le Twi entre autres, y est bien sûr pour beaucoup, et le « pidgin english » quelquefois volontairement caricatural, comme sur le morceau des Modern Ghanaeans de King Ayisoba qui ouvre l’album, en rajoute une couche, rejetant et ridiculisant en même temps toute volonté de se faire passer pour des rappeurs américains. Il est exact que certains morceaux, comme celui de Sheriff Ghale ou celui de Tony Harmony, trahissent leur infatuation pour la Jamaïque et le reggae (ou le ragga). Mais ils sont compensés par les particularismes locaux et les traces de highlife présentes dans le reste du disque. Le label dit vouloir apporter au hiplife la reconnaissance internationale qui lui est due depuis longtemps. Il est en tout cas assuré d’apporter un grand plaisir aux amateurs de fraîcheur musicale. (Le magazine stylus propose lui aussi un guide du débutant du hiplife.)
Le même goût pour l’hybridation se retrouve dans bien d’autres pays africains, et l’attrait pour le hip-hop, en tant que musique noire ayant obtenu une reconnaissance internationale, se révèle plus attirant peut-être comme role-model et surtout plus conciliable avec la recherche d’une identité musicale africaine que les emprunts à la pop occidentale. Emmanuel Jal est un musicien soudanais à la biographie déjà bien chargée pour son âge. Né en 1980, il a été à sept ans engagé par la SPLA, la Sudan People’s Liberation Army, et est devenu enfant-soldat - « warchild » - pendant près de cinq ans, combattant dans la guerre civile opposant chrétiens et musulmans, jusqu’à ce qu’il s’échappe avec quelques centaines d’autres enfants et se réfugie dans une ville éloignée des combats où il sera recueilli et secouru par une coopérante humanitaire qui le fera passer clandestinement au Kenya. C’est là qu’il se découvrira une passion pour la musique et un talent certain pour la chanson et la manière de transmettre son histoire. Extrêmement actif dans toute une série de causes humanitaires, de l’éducation des orphelins africains, victimes désignées des recruteurs de toutes les armées rebelles, au contrôle du commerce des armes qui prolongent à l’infini les guerres civiles et les souffrances de la population. Il publie ici son troisième disque « warchild ». Emmanuel Jal utilise sa propre histoire: dénoncer les génocides qui ont lieu dans son pays. Il part de sa propre expérience qu’il raconte encore et encore, comme exemple, comme leçon. S’il est profondément influencé par le hip-hop et le rap américain, il n’en est pas moins critique de ses excès, de sa culture de gangs, de la drogue, de la violence et du matérialisme : « I don’t need no bling, to sell a lot of records like Sting... » (« no bling ») ou la glorification de la violence par des artistes comme 50cents (« 50cents »).
Eric Mukunza, alias Goreala, est lui né au Kenya, dans les « slums », les ghettos pauvres de Nairobi. Son parcours reflète la dureté et les dangers de la vie dans les villes modernes d’Afrique. Ses textes parlent de la vie des rues, de la criminalité, de la prostitution, de la corruption et de la difficulté de s’en sortir, voire simplement de survivre. « Metaphor za Mtaa » (« Métaphores de la rue ») est son deuxième album réalisé avec le concours de Projekt, un autre rappeur kenyan, et du français DJ BoulaOne. Il a été enregistré dans le studio Ragz2Records, construit par l'ONG néerlandaise Uptoyoutoo au cœur d'Eastlands, l'un des quartiers les plus déshérités de Nairobi. Les bénéfices de l’album seront partagés entre les participants, le studio et des projets sociaux essayant de sortir de la rue les enfants des bidonvilles. Si les textes parlent de la rue, du ghetto et si la violence y est omniprésence, Goreala ne fait pas pour autant dans le gangsta rap. Les textes parlent surtout de la volonté de s’en sortir, du peu d’espoir que des années de déclin économique et de corruption ont laissé à la population et la nécessité d’un changement. Le langage, alternant kiswahili et anglais, est cru, vif; la musique est urgente, passant de morceaux menaçants, tout en rythmes cassés, bande-son et piano de films noirs, comme « Cypher » ou « Metaphor », à des morceaux plus mellow, comme « She Smiles Easy », dans un genre soul-rap que ne renierait pas un Michael Franti.
(voir et entendre sur http://www.myspace.com/gorealamusic)
Le cas de la chanteuse Nneka est sensiblement différent. Née au Nigeria, elle a déménagé à l’âge de 19 ans pour s’installer à Hambourg et y suivre des études en anthropologie. Elle s’est lancée parallèlement dans une carrière musicale, trouvant en DJ Farhot son futur collaborateur attitré. Ses influences reflètent bien sûr son trajet personnel, mêlant l’Afrique et l’occident, elle cite son compatriote Fela Kuti, mais aussi Bob Marley, Mos Def, Talib Kweli, Mobb Deep et Lauryn Hill comme sources d’inspiration. Plus proche peut-être de ce que Philippe Robert nomme la Great Black Music, « No Longer At Ease » est son deuxième album (le premier, « Victim of Truth » est sorti en 2006). Comme Emmanuel Jal, malgré leurs parcours extrêmement différents, elle considère que ses albums doivent répondre à ce qu’elle appelle « une forme de responsabilité » envers le continent africain en général, et, dans son cas, le Nigeria en particulier. Ses textes parlent du climat politique très instable et des inégalités flagrantes des pays de la région, qui sont parmi les principaux producteurs de gaz et de pétrole d’Afrique et dont les richesses sont tout, sauf bien redistribuées, pointant autant du doigt les grandes compagnies occidentales que les gouvernements locaux.
http://www.myspace.com/nnekaworld
(Benoit Deuxant)
les conditions de circulation pourraient être difficiles pour les Médiathèques mobiles ce week-end ; rendez-vos sur les blogs des Discobus 2, Discobus 3 et Discobus 4 pour plus d'infos
.