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CONTEXTE GÉOGRAPHIE ET HISTORIQUE

 

Dès la fin du XVe siècle, les conquistadors arrivent sur le nouveau continent par les îles Caraïbes et partent à la conquête de tous les territoires.
Ils divisent les terres en vice-royautés, toutes disposant d'un gouvernement propre, mais supervisées par l'ancien continent (l'Espagne ou le Portugal).
La Nouvelle-Espagne part de la Floride actuelle, englobe le Costa Rica, les Caraïbes et le Mexique.
La Nouvelle-Grenade occupe les territoires de l'actuel Venezuela, de la Colombie, du Panama et de l' Équateur.
Le Pérou est constitué des audiences de Lima, Cuzco et du Chili.
La Plata englobe la Bolivie, le Paraguay, l'Argentine et l'Uruguay.
Enfin, le Brésil.

Très vite, les soldats sont suivis par des missionnaires désireux d'apporter la bonne parole aux indigènes. Ces missionnaires sont indispensables au bon fonctionnement d'un gouvernement (à cette époque, l'É tat et l' É glise sont encore étroitement liés...). Ils introduisent la musique occidentale auprès des indigènes et l'utilisent comme outil d'évangélisation. Il est étonnant de constater comme, en général, les oeuvres majeures de l'ancien continent arrivent rapidement sur le nouveau et le développement extraordinaire de certains centres artistiques.
On peut cependant remarquer que la musique évolue différemment, selon les ordres religieux sur place et les différentes politiques exercées.

En Nouvelle-Espagne, l'organisation est très similaire à celle de la Nouvelle-Grenade, les franciscains arrivent dès le début du XVIe siècle et, dès 1520, les indigènes sont intégrés à des maîtrises où ils mènent une carrière de musiciens professionnels. La musique reste une affaire purement religieuse.
Dès leur arrivée, les missionnaires remarquent que la musique occupe une place centrale dans la célébration des cultes indiens, c'est une manière d'entrer en contact direct avec les dieux et une fausse note peut être fatale à celui qui l'a émise ! Les bons musiciens sont souvent issus des classes nobles et occupent une place sociale très élevée. En les intégrant aux célébrations chrétiennes, les missionnaires ont trouvé le moyen le plus rapide et le plus sûr de convertir les autochtones. Les enfants sont éduqués dès leur plus jeune âge dans des maîtrises où ils apprennent les techniques de la musique européenne et très vite (dès les années 1540), des ensembles de très bon niveau se produisent régulièrement au grand étonnement des visiteurs. Les musiciens bénéficient de nombreux avantages et sont rémunérés par l' É glise.
Très vite, les textes sont chantés en partie en nahuatl (langue indigène) pour faciliter leur compréhension mais, peu à peu, des textes profanes apparaissent et, des rythmes, des mélodies ou des instruments indiens sont employés dans les églises à tel point qu'à partir de l'année 1565 l' É glise va interdire ces pratiques de manière très radicale. 
En Nouvelle-Espagne, la vie musicale se développe autour de deux centres : la cathédrale de Puebla, puis celle de Mexico.

Sous l'impulsion de deux maîtres de chapelle en particulier, Juan Garcia de Zespedes, puis Gaspar Fernandez (1566-1629) la cathédrale de Puebla va connaître un siècle resplendissant. D'un esprit plus dynamique et innovateur qu'à Mexico, les genres nouveaux se développent avec à peine quelques années de décalage avec le vieux continent.

Le villancico, dérivé espagnol du virelai médiéval, basé sur le principe des couplets (coplas) reliés par un refrain (estrebillo), devient le genre musical caractéristique du Nouveau Monde.
Art presque populaire, il était chanté en langue profane, voire en dialecte local et contenait des éléments empruntés au théâtre sur des sujets religieux.

On peut remarquer une grande influence des musiques indigènes : utilisation des langues nahuatl et quechua, intégration des rythmes populaires qui se retrouvent dans les xacaras ou les negrillas par exemple (ces dernières utilisent des rythmes africains !).

À la cathédrale de Mexico, trois maîtres de chapelle nous ont laissé des oeuvres remarquables, Francisco Lopez Capillas (mdc 1654-1674), Antonio de Salazar (1650-1715) et Manuel Sumaya (1678-1756). Ce dernier semble être le premier Créole à avoir obtenu une charge aussi élevée; il terminera sa vie à Oaxaca où la plupart de ses oeuvres sont aujourd'hui conservées.

En Nouvelle-Grenade, la cathédrale de Bogota voit défiler quelques maîtres de chapelle remarquables qui font de cette ville un centre musical non dénué d'intérêt.
Le plus célèbre, Gutierre Fernandes Hidalgo (1530 ?- 1620 ?) n'y reste que quelques années mais y compose quelques oeuvres parmi les plus belles de la fin de la Renaissance. Son successeur, José de Cascante (1630-1702), dont les villancicos sont à l'origine de nombreuses formes musicales populaires, peut être considéré comme le père de la musique colombienne.

Au Pérou et haut Pérou, la musique prend un essor tout à fait exceptionnel, parce que le pouvoir civil ne reste pas à l'écart de ce mouvement, comme ce fut le cas en Nouvelle-Espagne.
Le vice-roi, sur le modèle des grandes cours européennes, entretient une chapelle, organise des divertissements et fait même venir des musiciens prestigieux du vieux continent.

 

À Lima, ancienne terre des Incas, la présence en nombre d'esclaves africains jouera un rôle déterminant dans le développement de la vie musicale. Afin de conserver la stabilité politique, l' É glise et le gouvernement doivent exercer un contrôle permanent, particulièrement dans le domaine de la musique. Ainsi, en 1614, on recense dans certaines villes, six cents Espagnols pour mille cinq cents Noirs ( !) sans compter les indigènes. La peur de la rébellion était absolument justifiée. Ces esclaves parlaient déjà espagnol et ne venaient généralement pas directement d'Afrique. Ceci explique qu'ils étaient plus proches des maîtres et, malgré leur statut d'esclaves, ils bénéficiaient généralement de meilleures conditions de vie que les Indiens ! Ils étaient également intégrés dans des chorales et on peut constater de nombreux emprunts à la musique africaine comme les negrillas negros ou negritos, ou encore, la présence de rythmes typiquement africains ou d'onomatopées au milieu de textes religieux.
Ce courant est contrecarré par l' É glise et, en 1614, les instruments sont bannis des églises et la musique, purifiée, devient vitrine de prestige et du pouvoir.

Le premier maître de chapelle notable est Tomas de Torrejon y Velasco (1644-1728), auteur entre autres du seul opéra écrit et joué en Amérique du Sud La Purpura Rosa (1701).

L'influence de la musique italienne se renforce encore avec la venue du compositeur Roque Cerruti (1685-1760) : il introduit les violons dans la cathédrale et son écriture s'éloigne de plus en plus de la musique sacrée pure; son style est représentatif du baroque sud-américain, mélange des styles espagnol et italien, avec des influences indigènes et africaines.
Son élève et successeur Jose de Orejon y Aparicio est considéré comme le compositeur le plus important de sa génération (Renaissance tardive).

Dans le haut Pérou (actuellement la Bolivie), la ville de Charcas ou Chuquisaca (devenue ensuite La Plata puis Sucre) connaît une ère florissante au niveau artistique.
Par exemple, le premier maître de chapelle, Gutierre Fernandes Hidalgo (voir plus haut), fait venir un castrat, chose tout à fait exceptionnelle en Amérique du Sud, leur salaire étant trop élevé.
Mais, celui qui fait de cette cathédrale un lieu incontournable de la vie musicale est Juan de Araujo (1646-1712). Il enrichit la bibliothèque de multiples partitions provenant du continent ibérique, mais également des nombreuses colonies espagnoles. Accordant beaucoup d'importance à l'enseignement, il dispose d'un chœur d'une qualité et d'un nombre exceptionnels. La plupart de ses oeuvres sont encore conservées dans les archives de la cathédrale de Sucre. Elles se caractérisent par l'utilisation du texte de manière très rythmique en imitation avec la musique africaine; il utilise de nombreuses onomatopées et des rythmes syncopés.

Au Paraguay, l'organisation politique est très différente, le développement de la musique aussi. Ce sont les jésuites (dont le Belge Jean Vaisseau) qui introduisent la musique occidentale au milieu de la jungle. Ils créent des « réductions », communautés gérées par les religieux en collaboration avec les Indiens. C'est un système très démocratique qui fonctionnera jusqu'à l'expulsion des jésuites en 1773 (voir sur le sujet le film Mission de Roland Joffé - VM3961).
De tout ce patrimoine musical, chez les Indiens Guarani, il ne reste rien, tout a été détruit lors des guerres ou des nombreux déplacements des populations. Par contre, à Chiquitos et à Moxos, les Indiens ont étonnamment perpétué le savoir transmis par les jésuites et ce, jusqu'à nos jours. Au début du siècle passé encore, des voyageurs ont assisté à des messes de musique baroque jouées par des musiciens indigènes. Les manuscrits retrouvés, copiés et recopiés, arrangés et certainement modifiés en grande partie, ne sont généralement pas signés : il est très difficile de leur attribuer un auteur avec certitude.
Un nom semble cependant se dégager de cette période : Dominique Zipoli (1688-1730).
Il aurait composé une grande partie de l'oratorio jésuite « San Ignacio de Loyola », compilé par l'architecte Martin Schmidt. On suppose que certaines parties de cette oeuvre furent composées par des indigènes.

Enfin, il y a peu à dire sur les musiques du Brésil et de Cuba à l'époque baroque. L' Église était beaucoup moins organisée et moins puissante que dans le reste du continent et la musique a connu un développement plus tardif. Nous n'avons que peu de documents et ce, jusqu'au XVIIIe siècle.

À Cuba, on peut retenir le compositeur Esteban Salas y Castro.

Au Brésil, on distingue six centres musicaux : Bahia, Pernambuco, Minas Gerais, Rio de Janeiro et Sao Paulo.
Des orchestres et des chœurs privés d'esclaves africains connaissent un grand succès et même, certains des grands compositeurs de cette époque sont mulâtres. L'influence de la musique africaine se retrouve dans les rythmes des modinha, sortes de chansons d'amour proches des romances françaises, ainsi que dans le lundu , danse afro-brésilienne très populaire à la fin du XVIIIe siècle dans les salons à Rio de Janeiro.

À ce jour, il reste énormément à découvrir sur cette musique oubliée pendant des siècles; il y a encore de multiples trous dans son histoire que des musiciens et musicologues tentent de combler. Nombreux sont les manuscrits non répertoriés, oubliés certainement ou, bien plus encore, détruits par les guerres, les mauvaises conditions de conservation, l'humidité, les insectes. Peut-être demain d'autres archives nous indiqueront-elles nos erreurs sur bien des points mais il n'en reste pas moins que cette musique est passionnante, admirable et toujours vivante grâce à ces nombreux musiciens qui ne cesseront de la jouer.