Découvrir

Dubstep : le genre qui n'existe pas

Le genre qui n’existe pas.

De l’aveu même de ses protagonistes, il est impossible de donner une définition correcte du Dubstep. Seuls quelques éléments sont communs à tous les producteurs, peut-être un seul en fait. Selon Kode9 : « Le sub-bass est la seule chose fixe. On peut mettre ce qu’on veut par dessus. » Chaque musicien choisit son terrain de jeu, ses gimmicks préférés, son tempo favori, ses références, ses influences, etc.… Ce qui rend le genre impossible à définir est cette ouverture, cette capacité à assimiler des éléments extérieurs sans avoir à remettre en question l’identité du genre. Selon Burial, cette ouverture possède un autre avantage, celui de décourager les suiveurs et les imitateurs : « Il n’y a pas de chemin balisé qui pourrait attirer les producteurs de crasse de seconde zone. Tout le monde ici est livré à lui-même. » Bien que quelques artistes se soient vus encensés pour leurs albums (« Untrue » de Burial, « Memories of the future » de Kode9 & Spaceape, « Diary of an Afro Warrior » de Benga), le Dubstep semble se désintéresser de l’idée d’un succès de masse et d’un crossover vers le mainstream. Underground de naissance, il semble vouloir conserver ses allures de club fermé, autosuffisant, autarcique, malgré la notoriété que lui apporte aujourd’hui la BBC, qui lui consacre une émission hebdomadaire et le présente comme le futur de la musique. Ayant derrière lui l’expérience d’autres genres dynamités par leur propre succès et coulés par trop de publicité, le Dubstep se méfie des spotlights et des campagnes de matraquage. Une des stratégies pour éviter la récupération est justement cette diversité qui fait qu’il y a autant de formes de Dubstep qu’il n’y a de musiciens de Dubstep.

Et pourtant, tous ces gens ont des choses en commun. Pas seulement le fait d’être originaires du même coin de Londres, une légende qui est de moins en moins vraie au fur et à mesure que le genre se répand. Pas seulement le fait de passer leurs week-ends au club DMZ, ni leur affection pour des logiciels comme Fruity Loops. Beaucoup d’entre eux partagent par contre les mêmes influences. Des influences qui sont à la fois des souvenirs de jeunesse (malgré le jeune âge de la plupart d’entre eux) et une culture commune. Cette culture, partagée par la plupart des musiciens anglais, est un melting-pot de toutes les musiques qui ont été jetées pêle-mêle dans le creuset de l’Angleterre. Elle trouve son origine dans l’immersion de musiques noires dans le contexte britannique. Vagues après vagues, les influences américaines, jamaïcaines, antillaises, africaines, etc. ont modelé le paysage sonore anglais. Au tout premier rang, les sound-systems Dub ont conditionné la musique de la fin des années soixante à nos jours, précédant les raves de presque trente ans, contaminant les clubs, préfigurant la scène Grime et Dubstep actuelle. Le Dub a influencé à la fois la manière de consommer la musique et la manière de la fabriquer. Progressant par contaminations successives, par hybridations consécutives, un même virus continue de muter depuis les premiers dubplates jusqu’à aujourd’hui. Un même modus operandi est à l’œuvre dans le dub, le hiphop, la jungle, le UK-garage, le Grime, le Dubstep. Une même approche de la musique comme collage et comme appropriation. Une vision similaire du studio comme instrument, comme seul instrument, et du musicien comme producteur. Une même vision de la musique comme objet à re-combiner inlassablement, à recomposer selon le contexte, selon l’époque, selon l’humeur. Une même approche aussi de la musique comme jamais vraiment finie, jamais définitivement écrite, toujours susceptible d’évoluer, de muter, de passer par des renaissances successives, d’un artiste à l’autre, d’un genre à l’autre.

Procédant par pollinisation croisée, plusieurs genres ont ainsi concouru à l’apparition de ce qu’on nomme aujourd’hui le Dubstep. Une généalogie directe est impossible à déterminer, le genre est un collage de genre qui étaient eux-mêmes des collages de genres.  Empruntant des éléments à la house, au drum’n’bass, au dancehall reggae, au UK-Garage, à la soca, à l’électro, la Dubstep est plus un moment dans le temps qu’un genre musical. En révolution permanente, le genre ne se laisse pas facilement documenter ni baliser. Sa vitesse de transmutation le rend fuyant, toujours en avance sur la presse musicale, sur le reste de l’industrie du disque, sur le public même. Et pourtant, si sa forme de prédilection est le mix et son univers le club, le rendant a priori fugitif et éphémère, le Dubstep a pourtant été suivi, et de très près, par de nouveaux types d’observateurs critiques. Soutenus par les radios pirates de Londres et du reste de l’Angleterre, et commentés jusqu’à la dissection par les bulletin-boards et les blogs qui lui sont consacrés, le Dubstep est peut-être le seul genre qui soit archivé au fur et à mesure de sa création, chroniqué en temps réel ou presque. Bien que plusieurs années parfois séparent une sortie en white label, destinée au clubs et aux DJs, et limitée à une dizaine d’exemplaires, et la sortie officielle du même disque pour le grand public, le cheminement quotidien du genre est accompagné, escorté presque, par un noyau dur de fans et d’intervenants, gardiens du temple, garants de l’authenticité, dont les discussions autour du genre peuvent atteindre une certaine violence (verbale en tout cas). Dixit le blogger Blackdown : « When it comes to music, especially Dubstep, I absolutely, 100% do not fucking want anyone who’s anyone right now to do any more fucking compromising. Now, of all times in Dubstep, please could everyone just not compromise, whatsoever, about anything ? ». A l’heure où les Dubsteppers sont en grande demande dans les superclubs et les festivals, la crainte est en effet de voir la musique, extraite de son milieu d’origine, subir le même sort que ses prédécesseurs, se gentrifier, se diluer, vendre son âme.

A cette opposition classique mainstream/underground s’ajoutent d’autres lignes de front, comme celle qui sépare le Dubstep de son frère ennemi, le Grime. Confondus au départ, les deux genres sont à présent clairement distincts, quoique … Reproduisant la scission qui s’est faite dans le hiphop entre les défenseurs du MC et ceux du DJ, les uns privilégiant la voix, le texte, le message, les autres défendant le son, la musique, le climat, l’abstraction, les deux genres sont pourtant aujourd’hui tous deux confrontés au même piège, celui de devenir une nouvelle niche d’avant-garde. Se réclamant tous deux de la rue, le Grime et le Dubstep cherchent, comme le hiphop, leur crédibilité dans une culture des banlieues. Musique de « mauvais garçons » le Grime met l’accent sur ce coté « gangsta », ce coté racaille, qui le rend infréquentable, dangereux. Le Dubstep, lui aussi, tire aujourd’hui de plus en plus vers une forme d’agressivité, de révolte. Stratégie contre le sell-out, cette tendance, qui voudrait faire rimer violence formelle et authenticité, peut donner le pire comme le meilleur. D’inspiration underground, cette volonté de rester à la fois populaire et « urbain » n’est pas forcément partagée par tous. De la même manière que les clubs house des années 90 avaient établi une politique de « no breakbeat no lycra » pour tenir à l’écart les banlieusards, leur musique vulgaire et leur goûts vestimentaires inacceptables, selon une fracture de classe typiquement britannique, les clubs actuels se dirigent vers une politique « no hats, no hoods, no sportwear » destinée à cibler une population plus « sélect ». Le Grime est ainsi victime de sa réputation (quelques fois méritée) et se voit régulièrement interdire de scène, tandis que le Dubstep se lance sur les voies parallèles de l’abstraction et de l’agressivité, s’éloignant de plus en plus des dancefloors, et amorçant une nouvelle mutation.

Le retour pourrait être une nouvelle forme de fusion, déjà en marche avec la « funky house », plus légère, revenant à un hybride de house et de Grime, dansante et dansable et surtout moins connotée « rude boys ». La recherche perpétuelle d’une nouvelle forme de « British urban pop » se poursuit donc. L’équilibre pour le Dubstep consistera à l’avenir à conserver ce que Simon Reynolds, auteur du livre « Energy Flash, A journey through rave music and dance culture », résume comme le « vibe », une efficacité qui tiendrait autant compte du public de la scène, des origines populaires de la musique, et d’une volonté d’aller résolument de l’avant, plutôt que de consolider un acquis stylistique, ancré dans une définition du genre qui consisterait en une série de formules figées, reproductibles, renforcées par la virtuosité de musiciens avertis. Comme le dit Burial : « J’ai toujours eu un peu peur des gens qui avait un studio. Quelqu’un comme Photek, qui était auparavant un de mes héros, devenait soudain Rupert Parkes dans un studio, et passait son temps à expliquer à tout le monde comment il travaillait. Ca tuait un peu la magie. » L’authenticité selon lui tient à la vitesse, l’urgence de la production, et non dans la perfection. C’est cette urgence qui interdit au Dubstep de se reposer sur ses lauriers, et le pousse à rester le plus longtemps possible un genre émergeant, fuyant, jamais achevé, jamais définitif. C’est la condition pour qu’il reste vivant.

Benoit Deuxant

Parcous Dubstep