Anne-Sophie De Sutter, Médiathécaire Musiques du monde, Passage 44

L'erhu, aussi appelé « violon chinois »,
est un instrument très populaire en Chine. Les musiciens amateurs se
rassemblent dans les parcs ou les maisons de thé pour en jouer, parfois
pour accompagner les mélodies d'opéra. L'erhu est prédominant
dans les grands ensembles de la musique classique chinoise actuelle ou dans
les récitals en solo, mais on le retrouve aussi dans les petits groupes
qui interprètent la musique de chambre de tradition plus ancienne.
L'erhu se compose d'une petite caisse de résonance hexagonale
ou octogonale en bois dur, recouverte d'une pièce de peau de serpent
et d'un long manche en bambou ou en bois, légèrement recourbé
à son extrémité supérieure où se trouvent
deux chevilles. Deux cordes en soie ou en métal partent du bas du corps
de résonance et remontent le long du manche jusqu'au chevilles. L'archet
en bambou et en crin de cheval est inséré entre elles. Peut-être
était-ce pour que les musiciens-cavaliers du nord de la Chine puissent
tenir les rênes du cheval sans que l'archet ne tombe. Actuellement, les
joueurs d'erhu sont assis, l'instrument appuyé sur le genou.
Il mesure en général 80 cm de longueur.
Il existe de nombreuses variantes de cette vièle suivant la taille ou
le son qu'elle émet : l'erhu, le zhongu, le dahu
et le dihu de la région de Shanghai, l'erxian
du Fujian, le gaohu de Canton, le banhu du nord de la Chine,
le jinghu pour l'opéra de Pékin…
La première mention d'un « instrument à cordes des
barbares [joué à l'aide d'une] queue de cheval » (
mawei huqin ) se retrouve dans un ouvrage encyclopédique du
XI e siècle (le Mengqi bitan de Shen Gua), sous la dynastie
Song (960-1279 apr. J.-C.). En 1101, Chen Yang dans son Livre de la musique
( Yueshu ) parle du xiqin « frotté
au moyen d'une plaquette de bambou passée entre les deux cordes ».
L'illustration montre un instrument qui a les formes caractéristiques
de la vièle chinoise, avec caisse de résonance hémisphérique
et deux cordes attachées sur un fin manche en bambou. Cet instrument
est associé aux Xi du Nord dont beaucoup avaient migré en Chine
à ce moment. À cette époque, le terme Xi désignait
une population toungouse du Nord-est, et non une population d'Asie centrale.
Le xiqin était utilisé pour des musiques de divertissement
et a été introduit au Japon et en Corée, où il existe
encore sous le nom de haegum.
Des origines plus anciennes semblent peu probables : l'archet n'est apparu
que vers le IX e siècle en Asie centrale parmi les peuples nomades. De
là, il s'est répandu assez vite en Europe, en Inde, en Chine,
en Afrique du Nord, au Proche-Orient, à Java. L'absence de la vièle
dans les rituels impériaux comme dans le gagaku japonais, directement
inspiré de la musique de l'époque Tang (618-907 apr. J.-C.), prouve
aussi qu'elle est apparue après cette époque.
Les archets en crin de cheval furent mentionnés pour la première
fois au XIIIe siècle, sous la dynastie Yuan (1279-1378). Les vièles
à deux cordes de soie ( huqin ) étaient utilisées
dans les orchestres de théâtre et les ensembles instrumentaux.
Huqin est devenu un terme générique pour identifier
toute la famille des instruments à cordes frottées, « hu »
voulant dire littéralement barbare, et « qin »,
instrument à cordes. Mais il faut préciser que jusqu'au Song,
ce terme huqin désignait aussi bien les luths que les harpes
des populations du nord de la Grande Muraille.
Le huqin, ainsi que d'autres instruments d'origine étrangère
comme le sanxian (luth à trois cordes), ont été
rapidement acceptés par les musiciens chinois.
Les ensembles instrumentaux des dynasties Ming (1386-1644) et Qing (1644-1911)
comportaient essentiellement des instruments à cordes frottées
et pincées ( huqin, pipa, sanxian, zheng
), des instruments à vent ( di ou xiao, parfois
guanzi et sheng ) et quelques percussions légères.
Les ensembles pour les processions comprenaient des instruments à vent
et des percussions plus sonores.
Au XVIe siècle, une variante appelée tiqin devint populaire
pour l'accompagnement du kunqu et différents autres opéras
locaux. La caisse de résonance était faite d'une demi-noix de
coco.
L'essor de l'erhu date du XXe siècle. C'était déjà
un instrument important dans les opéras régionaux et dans beaucoup
d'ensembles instrumentaux régionaux, mais il ne commence à mener
une existence individuelle que dans les années 1920.
C'est une époque de grands changements en Chine : pendant le XIXe
siècle, le gouvernement traditionnel est ébranlé de toutes
parts par les guerres de l'opium, par l'ingérence de l'Occident, par
la corruption générale du gouvernement Qing… Peu après
le tournant du XXe siècle, les dirigeants et écrivains chinois
réalisent que si la Chine veut traiter avec les pouvoirs occidentaux
sur une base égale, elle doit adopter les manières occidentales.
La musique aussi est touchée par ce courant : pour rendre la musique
plus accessible à tout le monde, les idéaux traditionnels élitistes
sont remplacés par des styles plus dramatiques, plus populaires et plus
attractifs. Les concerts en salle se développent et un nouveau genre
de musique classique nationale, le guoyue, émerge.
Deux musiciens de génie, Liu Tianha et Abing, ont développé
le répertoire solo de l'erhu à ce moment-là.
Liu Tianha a écrit des études et des solos pour erhu
en utilisant la tonalité et les techniques occidentales. Ses compositions
pour erhu fusionnent les mélodies chinoises avec les techniques
de violon occidental qu'il avait lui-même apprises. Le registre de l'instrument
a été étendu d'un octave et demi à trois ou quatre
et les techniques de l'archet ont été affinées sous son
influence.
Hua Yanjun, surnommé Abing, maîtrisait de nombreux instruments
populaires qu'il avait appris à jouer auprès d'un maître
taoïste. Devenu aveugle, il gagna sa vie en jouant en solo. Il a su renouveler
le répertoire de l'erhu en complexifiant les thèmes
traditionnels avec des variations et des ornementations. Le répertoire
de l'erhu devient alors un répertoire de longues mélodies
lyriques qui ont leurs racines dans les traditions régionales mais avec
une forte touche personnelle et les formes sont fixées, ne laissant plus
la place à l'improvisation.
Les années 30 sont caractérisées par la diversification
et l'amélioration des formes de l'erhu, dans le cadre d'un mouvement
plus général qui essaie de rassembler les instruments chinois
en familles à l'occidentale (soprano, alto, ténor et basse). Les
caisses de résonance ont été agrandies pour produire un
volume plus élevé pour des grandes salles de concert. Cette musique
était construite sur l'idéal symphonique occidental et la taille
des ensemble a grandi pour atteindre de trois à dix fois la taille des
ensembles traditionnels.
Aujourd'hui, l'erhu occupe une place centrale dans l'orchestre chinois
moderne. Celui-ci est composé en général d'un ou deux banhu
ou gaohu au son aigu, d'un bon nombre d'erhu, de quelques
zhonghu et dahu plus graves. On y trouve aussi les luths
pipa et ruan, la cithare yangqin, des instruments
à vent ( dizi, sheng ) et beaucoup d'instruments à
percussion chinois et occidentaux. L'erhu est aussi toujours joué
dans les opéras régionaux et les ensembles « soie et
bambou » de la région de Shanghai, et des instruments de la
même famille peuvent être trouvés dans les traditions de
musique de chambre de tout le sud-est de la Chine.
Des instruments similaires sont utilisés dans différents pays
qui ont subi l'influence de la Chine : en Corée, on l'appelle haegum
et au Vietnam, dan nhi.