Étienne Bours, Conseiller Musiques du Monde

Les musiques de Madagascar sont d'une richesse étonnante et pour cause.
L'île est habitée par dix-huit ethnies différentes, sans
compter les nombreux sous-groupes. Ce sont donc autant de cultures différentes
qui s'expriment, évoluent de par leurs contacts mutuels et ceux avec
le monde occidental, le monde africain, le monde arabe ou celui de l'Orient.
Madagascar, entre la finesse de ses jeux de cordes et la puissance de ses musiques
nouvelles, n'a jamais renié ses instruments traditionnels les plus originaux.
La valiha est sans doute ce qu'on peut considérer comme l'instrument
national. Cithare tubulaire en bambou, elle présente des factures multiples
parmi lesquelles on peut citer également le marovany, puissant
instrument à caisse parallélépipédique. Parfois
la cithare est faite d'un tube en bois sur lequel courent les cordes et auquel
on a ajouté une caisse de résonance faite d'un bidon - c'est
le cas de l'étonnant instrument dont jouait la chanteuse Mama
Sana. La valiha a souvent un jeu très raffiné et
la discographie vaut le détour parce que les sons, les techniques de
jeu et les manières de chaque musicien méritent une écoute
attentive.
À l'origine, l'instrument est fait d'un bambou, une portion coupée
entre deux nœuds; soit un tuyau dont les cordes sont soulevées de
l'écorce même du bambou. Elles ne sont donc pas des cordes, fils
ou autres câbles ajoutés à l'instrument. Elles font partie
du corps même de la valiha dont on écarte de fines bandelettes
soulevées par de petits chevalets en calebasse. C'est ce qu'on appelle
un instrument idiocorde. Certes, cette facture est la plus ancienne et a beaucoup
évolué depuis. Mais elle existe encore en certains endroits de
l'île et son histoire est essentielle dans la mesure où elle atteste
des origines lointaines.
On sait, en effet, que Madagascar a connu des vagues successives de peuplement
depuis le début de l'ère chrétienne. Des migrations indonésiennes
ont été prouvées tant par l'étude des vents et des
courants que par la présence de la pirogue à balancier en certains
endroits de l'île. Or, la cithare tubulaire en bambou est un instrument
très ancien que l'on trouve parmi les minorités ethniques en Indonésie
et au Vietnam - le mot valiha viendrait du sanskrit vadhya signifiant
instrument de musique. Dans les hautes terres Palawan des Philippines, par exemple,
on joue la cithare pagang. Au Vietnam, on trouve les cithares tubulaires
gông ou dding dhüt respectivement chez les peuples
Srê et Ma. D'autres instruments du même type sont joués chez
les Jörai et les Êdê, au Vietnam également.
C'est donc de l'Asie que serait venue cette facture d'instrument. Les musiciens
fraîchement débarqués n'ont pas eu de mal à trouver
des bambous et à fabriquer les instruments qu'ils connaissaient déjà.
Nombre d'instruments de musique ont voyagé de la sorte, au point de s'implanter
dans d'autres cultures et même d'y devenir un instrument emblématique.
Il est vrai que si l'on trouve divers types de factures de cithares sur le sol
africain, surtout les cithares sur radeau ou planche en Afrique centrale; par
contre, on n'y trouvera aucune cithare tubulaire, mais bien certaines cithares
sur bâton, c'est-à-dire des instruments dont le corps est un morceau
de bois sur lequel sont tendues les cordes. Mais ici encore, on décèle
souvent des origines lointaines, notamment indiennes.
On ne peut résoudre toutes les questions susceptibles de se poser face
à ces instruments et à leurs origines possibles. D'autant qu'on
est parfois tenté d'admettre aussi la théorie qui veut que les
êtres humains pensent à fabriquer la même chose de la même
manière, sensiblement du moins, à des endroits différents,
sans avoir eu le moindre contact entre eux.
Toujours est-il que si effectivement, comme tout semble le démontrer,
la valiha a des origines asiatiques, elle s'est imposée à
Madagascar et y a vécu plus d'une vie. Parce qu'elle s'est prêtée
à l'inventivité des générations successives qui
en ont modifié ici le corps, là les cordes et leur système
d'attache ou encore leur nombre, le type d'accord, etc.
Alors,
on a vu apparaître des valiha à cordes métalliques;
on a vu le bambou remplacé par le raphia ou par le bois. Parfois l'extrémité
inférieure de l'instrument est posée sur un bidon vide qui sert
alors de caisse de résonance. Parfois, comme dans le cas de ce qu'on
appelle alors marovany, c'est une caisse entière ou un bidon
qui devient le corps de l'instrument le long duquel sont tendues les cordes.
Si la valiha tubulaire connaît un réseau de cordes disposées
tout autour du tuyau, par contre le marovany a les cordes tendues
sur deux faces parallèles correspondant aux deux mains du musicien. Mais
le principe est le même.
Il suffit de la matière première : bambou, raphia, bois tendre,
bidon, caisse de bois, planches rabotées et assemblées, cordes
végétales, cordes de métal tels que des câbles de
freins de vélo détressés… C'est l'environnement qui
suscite l'inventivité.
Ce qui nous permet de rappeler que la valiha et le marovany font
partie de cette extraordinaire famille des instruments dont les cordes sont
tendues sur toute la longueur de la caisse. Ce qui différencie les cithares
des luths est donc l'absence de manche. La valiha fait partie des
cithares à cordes pincées, comme le qanun arabe, la
cithare autrichienne, l'épinette des Vosges, le kantele
finlandais, l'autoharp américain… Par contre, rappelons
que certaines cithares se jouent en frappant sur les cordes avec des mailloches;
c'est le cas du tympanon, du cymbalum hongrois, du santur
iranien ou indien, du hackbrett suisse… Enfin, n'oublions
pas que dans les subtils développements de factures qu'ont connus tous
ces instruments, il aura « suffi » qu'on ajoute des claviers
aux uns ou aux autres pour créer, d'un côté, les clavecins
et épinettes ou claviers à cordes pincées, et, d'un autre
côté, les pianos et autres claviers à cordes frappées.
À Madagascar, la valiha est un instrument utilisé dans
de nombreuses formes musicales. Elle accompagne le chant, elle sert à
la musique de danse, elle est utile dans les cérémonies de tromba
ou de bilo, cultes de possession de certains peuples de l'île. Elle peut
aussi jouer des pièces instrumentales de divertissement.
La musique est un vecteur puissant qui permet de communiquer avec les ancêtres
ou avec les esprits mais elle peut aussi être jouée en dehors d'un
contexte cérémoniel complexe.
Valiha demeure un terme générique pour désigner
les cithares propres à Madagascar. Les Merina ont tendance à les
fabriquer avec une section de bambou. Les Betsimisaraka utilisent de la tôle
pour fabriquer une caisse sur laquelle ils tendent des fils de câbles
de freins de vélo. Les Antandroy fabriquent plutôt le marovany
et ceux de Tamatave appellent d'ailleurs ce même instrument maro
tady ce qui, dans leur parler, signifie « nombreuses cordes »
exactement comme marovany.
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