Dans les années 70, la vielle à roue a été redécouverte
puis revalorisée grâce à l'apport de nombreux facteurs d'instruments
qui l'ont sophistiquée techniquement. Des musiciens passionnés
ont collecté un peu partout afin de (re)constituer un répertoire
d'airs traditionnels à danser. Ce mouvement a donné naissance
à une nouvelle génération de musiciens et de compositeurs
qui a pu s'emparer de l'instrument pour élaborer un langage musical d'aujourd'hui
et ainsi sortir la vielle à roue de ses sentiers battus .
Des quarante dernières années de redécouverte qui se sont
écoulées, on peut voir se dégager plusieurs courants qui
ne sont pas forcément opposés et qui, parfois même, sont
complémentaires. En effet, nombreux sont les viellistes [1]
qui se libèrent et naviguent ainsi entre toutes les tendances.
D'abord, il y a les traditionalistes, ceux qui s'attachent à faire revivre
une certaine musique pour vielle jouée depuis « toujours ».
Les puristes de cette tendance tombent, malheureusement, souvent dans les clichés
d'une musique anachronique et ne montrent aucun intérêt pour une
évolution. Et puis, il y a toute une série de gens dans ce milieu
des musiques traditionnelles qui surprennent en faisant évoluer la manière
de jouer, l'instrument lui-même et qui, à l'occasion, composent
des airs d'aujourd'hui dans la lignée du répertoire traditionnel.
En France, la vielle à roue a plusieurs foyers bien vivaces qui entretiennent
et enrichissent la tradition, dont les principaux sont le Morvan, le Limousin
et l'Auvergne. Les viellistes Marc Anthony et Patrick Bouffard font partie de
ces infatigables joueurs de bals et créateurs d'une nouvelle musique
déjà traditionnelle.
L'Angleterre est avant tout représentée par le talent du vielliste
de renommée internationale Nigel Eaton.
En Belgique, la vielle à roue, bien qu'elle soit bien représentée,
n'est pas mise à l'honneur comme il est de coutume dans certaines régions
de France. Elle intervient principalement comme élément d'ensemble.
L'Autriche, l'Allemagne, le Danemark, l'Espagne, la Hongrie, l'Italie (Piémont), la Norvège, le Portugal, le Québec, la Russie, la Suède, la Suisse et l'Ukraine présentent indéniablement un intérêt pour la vielle à roue, mais cet intérêt se traduit de manière très confidentielle du point de vue discographique.
Certains viellistes, comme Claude Flagel, Pascal Lefeuvre, Robert Mandel, Michèle
Fromenteau, Stevie Wishart, Riccardo Delfino ou encore Matthias Loibner, se
sont replongés dans l'histoire de la musique classique pour en faire
ressortir les joyaux de la musique savante composée pour vielle à
roue au Moyen Âge et à l'époque baroque. Par leur intermédiaire,
on a ainsi redécouvert des œuvres fort intéressantes de compositeurs
médiévaux anonymes, de Thoinot Arbeau (XVI e siècle), et
de compositeurs du XVIII e siècle comme Jean Hotterre, Esprit-Philippe
Chédeville, Nicolas Chédeville, Charles Buterne, Michel Corrette,
Wolfgang Amadeus Mozart, Jean-Baptiste Dupuits, Jean-Noël Marchand, Charles
Bâton, Philippe De Lavigne, Joseph Bodin de Boismortier ou encore Joseph-Denis
Doche.
Des musiciens ont choisi de voir l'instrument comme un porte-parole des musiques
contemporaines, sans vouloir à tout prix le rattacher à ses racines.
Certains d'entre eux, issus de la scène des musiques expérimentales,
se sont intéressés à la vielle en tant que symbole, qu'objet
sonore. Ainsi, le guitariste Keiji Haino, dans son album, The 21st Century
Hard-Y-Guide-Y Man , impose à la vielle un traitement électronique
d'une puissance particulièrement amplifiée, ne jouant que sur
le bourdon, le triturant. Avec les membres du groupe Machine for Making Sense,
l'Australienne Stevie Wishart, qui a une formation classique à la base,
a, elle aussi, travaillé plus particulièrement sur le son et les
improvisations live. Dominique Regef expérimentait déjà
à l'époque où il jouait avec le groupe Malicorne. Écoutez
l'impressionnante Chasse qu'il exécute, uniquement à
la vielle, sur le disque Le Bestiaire , en 1979. Aujourd'hui, il évolue
lui aussi sur la scène des musiques improvisées et s'est forgé
une solide expérience en confrontant cet instrument hors normes à
des domaines tous azimuts : musique traditionnelle, musique des troubadours,
rock, techno-rock, musique contemporaine écrite, free-jazz, danse, théâtre.
Parmi ceux qui expérimentent, on rencontre des personnalités certes
plus modérées, mais néanmoins tout aussi intéressantes.
Ces viellistes s'attachent aux arguments mélodiques et rythmiques qu'une
vielle à roue porte si bien originellement, mais n'hésitent pas
à les passer au travers de prismes qui n'ont plus de liens directs avec
les musiques traditionnelles. Ils osent faire de leurs vielles un fruit de leur
imagination jouant « jazz », improvisant, adaptant des
œuvres qui n'ont pas été écrites pour l'instrument
au départ, confrontant l'instrument à tous les styles, aux traditions
du monde entier, sans œillère aucune. On peut les considérer
comme des « redécouvreurs » de la vielle à
roue qui élaborent un répertoire moderne de l'instrument. Valentin
Clastrier, Gilles Chabenat et Pascal Lefeuvre sont les grands maîtres
de cette tendance.
La particularité de certains artistes est de lier la vielle à
la voix, comme il était de coutume à l'époque des trouvères
et des troubadours.
La vielliste Isabelle Pignol, fondatrice du groupe Dédale avec son frère
(l'accordéoniste Norbert Pignol) a ressenti le besoin de développer
un travail vocal (chant classique, chant jazz, chant traditionnel et improvisation)
afin d'élargir ses horizons. Elle réunit maintenant toutes les
couleurs de la voix et de la vielle dans la plupart de ses créations.
D'autres artistes, chanteurs à la base, comme Ethan James, François
Hadji-Lazaro ou encore Jean-François Dutertre ont choisi de recourir
à la vielle comme accompagnement de leur chant.
Certains joueurs de vielle collaborent avec des artistes de variétés,
de chanson française, de pop ou de rock : une touche par-ci et par-là,
quelques ornementations. Ils suivent le principe de donner un cachet à
telle ou telle musique, une substance instrumentale collée à un
style qui n'a pas forcément de rapport avec elle au départ. En
effet, soit par goût, soit par nécessité alimentaire, ces
virtuoses participent à des projets de renommée internationale
à caractère parfois fort commercial. Ainsi on peut voir Gilles
Chabenat participer à des albums studio et live du groupe corse I Muvrini
ou encore à l'album Chansons pour les pieds de Jean-Jacques
Goldman. Valentin Clastrier, quant à lui, joue régulièrement
avec le chanteur breton Denez Prigent et le couple malien Amadou et Mariam.
On peut encore citer Nigel Eaton qui a prêté main-forte, sur scène
et en studio, à Loreena McKennitt, ainsi qu'à Jimmy Page &
Robert Plant (ex-leaders de Led Zeppelin) sur l'album No quarter .
Sans aucun doute, ces projets parfois assez pauvres du point de vue musical permettent à ces maîtres de la vielle à roue d'investir dans des projets plus personnels ou de faire des rencontres moins payantes mais plus riches musicalement. En effet, certaines de ces collaborations dépassent le simple collage, la simple superposition et sont un réel partage entre le vielliste et l'artiste pour lequel il joue. On pense par exemple à la rencontre entre Gilles Chabenat et Gabriel Yacoub ou encore entre Dominique Regef et Rosina de Peira ou Beñat Achiary.
[1] Si, dans le milieu des musiques traditionnelles, il est de coutume d'utiliser le terme « vielleux » pour désigner le joueur de vielle , certaines personnalités qui ne veulent pas lier la vielle uniquement au répertoire traditionnel insistent sur le fait qu'il faut préférer le terme « vielliste ».
Découvrir > Instruments de musique> La vielle à roue > Les différentes approches de l'instrument aujourd'hui