Découvrir

I. UN PEU D'HISTOIRE  [1]

 

1. TERMINOLOGIE


Selon les pays et les époques, la vielle à roue a reçu une grande variété de dénominations. On distingue cependant quelques grandes tendances. En latin médiéval, l'instrument reçut le nom de symphonia (« accord des voix », en grec) qui passa en français au Moyen Âge sous diverses formes : simphonie, cyphonie, chiphonie … Il est à l'origine des dénominations de la vielle en espagnol, zanfona ou zanfonia , et en portugais, sanfona . D'un autre côté, le nom de la lyre antique fut appliqué à la vielle à roue : lira tedesca (en italien), drehleier (en allemand), draailier (en néerlandais). L'appellation vielle , que la vielle à roue partage avec la vielle à archet, apparut en français à la fin du Moyen Âge et supplanta chiphonie . En Angleterre, on a choisi le terme hurdy-gurdy qui est sans doute onomatopéique et dont le sens primitif fut peut-être « chahut ».


2. LES PHASES IMPORTANTES


La vielle à roue est une création européenne. On la connaît en France dès le Moyen Âge. On retrouve des traces de sa première forme - l' organistrum - dans l'iconographie religieuse de la première partie du XII e siècle. Utilisé à l'église, cet instrument était manœuvré par deux joueurs assis côte à côte. L'un tournait la manivelle actionnant la roue, l'autre manipulait des deux mains les touches du clavier.

La vielle à roue proprement dite, mue par un seul joueur, date du milieu du XIII e siècle. Elle avait sa place bien marquée parmi les nombreux instruments des ménestrels qui agrémentaient les fêtes de la noblesse.

Aux XVe et XVIe siècles, on constate une étrange ambiguïté dans le statut de l'instrument. Car, si une série d'éléments donnent à penser que la vielle était appréciée de la haute société, d'autres la placent dans les bas-fonds, dans des cadres horribles et même démoniaques. Les artistes la représentent dans les mains d'anges, de rois, de grands personnages. Cet intérêt manifesté pour la vielle au XVI e siècle est à l'origine de divers perfectionnements techniques. À la même époque, elle apparaît aux mains de mendiants aveugles et misérables. Une vielle géante, par exemple, est utilisée pour torturer des damnés dans « Les jardins des délices » de Jérôme Bosch.

Au XVIIe siècle, seul le milieu populaire conserve l'usage de la vielle. L'instrument servait à faire danser, à créer une musique de fond lors de repas de fête par exemple ou encore à accompagner le chant du joueur qui était soit un musicien normalement intégré à la société, soit un mendiant, bien souvent aveugle.

Parallèlement à son utilisation dans le milieu populaire, la vielle à roue a la grande faveur de l'aristocratie française au XVIIIe siècle. Elle devint un instrument de salon, prisé des grandes dames. Des compositeurs, tels Michel Corrette, Esprit-Philippe Chédeville, Joseph Bodin de Boismortier, Jean Hotteterre, Vivaldi et Mozart, lui consacrent des œuvres et les artisans déploient une grande activité pour la perfectionner et mieux la décorer. Au XVIIIe siècle, l'engouement pour la vielle fut tel que les facteurs de cet instrument ne pouvaient honorer leurs commandes. Certains d'entre eux eurent l'idée d'utiliser des caisses de luth pour aller plus vite dans leur travail; le plus connu, Charles Bâton, le faisait avec talent et ajoutait une tête sculptée au chevillier . Ses instruments étaient très recherchés. C'est ainsi qu'on assista à cette époque à la disparition d'un grand nombre de luths anciens.

Le XIXe siècle voit apparaître les petits Savoyards, jeunes musiciens ambulants et mendiants, venant de la Savoie déshéritée, qui parcouraient l'Europe en jouant de la vielle pour gagner leur vie. Pourtant, c'est à cette époque que la vielle perd peu à peu son audience. Supplantée notamment par l'orgue de Barbarie, elle finit par disparaître presque complètement au début du XXe siècle.

Avec le mouvement folk des années 60-70, la vielle à roue connaît un étonnant regain de faveur. Et depuis 1976, grâce aux Rencontres Internationales de Luthiers et Maîtres Sonneurs de Saint-Chartier, les nouveaux luthiers ont fait évoluer la fabrication de l'instrument offrant ainsi des possibilités de jeu plus étendues.
La vielle à roue a connu en Europe une diffusion très large. On la retrouve encore aujourd'hui en Russie, en Ukraine, en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Hongrie, en Espagne, au Portugal, en Autriche, en Allemagne, en Scandinavie, en Grande-Bretagne, en Hollande, en Belgique et en France. Son emploi est rare en Roumanie et en Italie.


DES INSTRUMENTS DÉRIVÉS (OU COUSINS) DE LA VIELLE À ROUE
 

Au XVIIIe siècle, un instrument appelé vielle organisée comportait un système à manivelle qui actionnait, non seulement la roue, mais aussi un soufflet relié à une série de flûtes en bois.

En Allemagne, on a vu apparaître, à la fin du XVIII e siècle, un instrument inventé par Hans Haiden. Il s'agit du geigenwerk , qui a l'apparence d'un clavecin. Chaque touche du clavier met une corde en contact avec une des roues actionnées par une manivelle située derrière l'instrument.

En Scandinavie on trouve dès le milieu du XIV e siècle des bas-reliefs représentant des nyckelharpas sorte de vièles à archet munies d'un clavier de sautereaux (comme la vielle à roue) et de cordes sympathiques. Cet instrument a évolué jusqu'à nos jours et est aujourd'hui très utilisé dans la musique traditionnelle suédoise et dans la musique ancienne.

On peut citer une invention récente, le gizmotron , par deux musiciens anglais, Kevin Godley et Lol Creme. C'est un dispositif qui s'adapte sur une guitare électrique; un clavier abaisse six petites roues sur les cordes de l'instrument; ces roues sont mises en rotation par un axe relié à un petit moteur électrique. Cet accessoire permet d'obtenir des sons longs de cordes frottées. Le guitariste Jimmy Page en a joué sur plusieurs de ses morceaux.

 


[1] L'histoire et la terminologie sont tirées, en partie, de MOISES L., La vielle à roue , in L'orgue, la chanson, la cornemuse, la vielle à roue : un patrimoine européen , Musée de Louvain-la-Neuve, du 13 septembre au 3 novembre 1985, Musée 12, Louvain-la-Neuve, 1985, pp. 82-95. et de YACOUB G., Les instruments de musique populaire et leurs anecdotes, MA É ditions, Paris, 1986, p. 128-131.