Selon les pays et les époques, la vielle à roue a reçu
une grande variété de dénominations. On distingue cependant
quelques grandes tendances. En latin médiéval, l'instrument reçut
le nom de symphonia (« accord des voix », en
grec) qui passa en français au Moyen Âge sous diverses formes :
simphonie, cyphonie, chiphonie … Il est à l'origine des
dénominations de la vielle en espagnol, zanfona ou zanfonia
, et en portugais, sanfona . D'un autre côté, le
nom de la lyre antique fut appliqué à la vielle à roue :
lira tedesca (en italien), drehleier (en allemand), draailier
(en néerlandais). L'appellation vielle , que la vielle à
roue partage avec la vielle à archet, apparut en français à
la fin du Moyen Âge et supplanta chiphonie . En Angleterre, on
a choisi le terme hurdy-gurdy qui est sans doute onomatopéique
et dont le sens primitif fut peut-être « chahut ».
La vielle à roue est une création européenne. On la connaît
en France dès le Moyen Âge. On retrouve des traces de sa première
forme - l' organistrum - dans l'iconographie religieuse de la première
partie du XII e siècle. Utilisé à l'église, cet
instrument était manœuvré par deux joueurs assis côte
à côte. L'un tournait la manivelle actionnant la roue, l'autre
manipulait des deux mains les touches du clavier.
La vielle à roue proprement dite, mue par un seul joueur, date du milieu
du XIII e siècle. Elle avait sa place bien marquée parmi les nombreux
instruments des ménestrels qui agrémentaient les fêtes de
la noblesse.
Aux XVe et XVIe siècles, on constate une étrange ambiguïté
dans le statut de l'instrument. Car, si une série d'éléments
donnent à penser que la vielle était appréciée de
la haute société, d'autres la placent dans les bas-fonds, dans
des cadres horribles et même démoniaques. Les artistes la représentent
dans les mains d'anges, de rois, de grands personnages. Cet intérêt
manifesté pour la vielle au XVI e siècle est à l'origine
de divers perfectionnements techniques. À la même époque,
elle apparaît aux mains de mendiants aveugles et misérables. Une
vielle géante, par exemple, est utilisée pour torturer des damnés
dans « Les jardins des délices » de Jérôme
Bosch.
Au XVIIe siècle, seul le milieu populaire conserve l'usage de la vielle.
L'instrument servait à faire danser, à créer une musique
de fond lors de repas de fête par exemple ou encore à accompagner
le chant du joueur qui était soit un musicien normalement intégré
à la société, soit un mendiant, bien souvent aveugle.
Parallèlement à son utilisation dans le milieu populaire, la vielle
à roue a la grande faveur de l'aristocratie française au XVIIIe
siècle. Elle devint un instrument de salon, prisé des grandes
dames. Des compositeurs, tels Michel Corrette, Esprit-Philippe Chédeville,
Joseph Bodin de Boismortier, Jean Hotteterre, Vivaldi et Mozart, lui consacrent
des œuvres et les artisans déploient une grande activité
pour la perfectionner et mieux la décorer. Au XVIIIe siècle, l'engouement
pour la vielle fut tel que les facteurs de cet instrument ne pouvaient honorer
leurs commandes. Certains d'entre eux eurent l'idée d'utiliser des caisses
de luth pour aller plus vite dans leur travail; le plus connu, Charles Bâton,
le faisait avec talent et ajoutait une tête sculptée au chevillier
. Ses instruments étaient très recherchés. C'est ainsi
qu'on assista à cette époque à la disparition d'un grand
nombre de luths anciens.
Le XIXe siècle voit apparaître les petits Savoyards, jeunes musiciens
ambulants et mendiants, venant de la Savoie déshéritée,
qui parcouraient l'Europe en jouant de la vielle pour gagner leur vie. Pourtant,
c'est à cette époque que la vielle perd peu à peu son audience.
Supplantée notamment par l'orgue de Barbarie, elle finit par disparaître
presque complètement au début du XXe siècle.
Avec le mouvement folk des années 60-70, la vielle à roue connaît
un étonnant regain de faveur. Et depuis 1976, grâce aux Rencontres
Internationales de Luthiers et Maîtres Sonneurs de Saint-Chartier,
les nouveaux luthiers ont fait évoluer la fabrication de l'instrument
offrant ainsi des possibilités de jeu plus étendues.
La vielle à roue a connu en Europe une diffusion très large. On
la retrouve encore aujourd'hui en Russie, en Ukraine, en Pologne, en Tchécoslovaquie,
en Hongrie, en Espagne, au Portugal, en Autriche, en Allemagne, en Scandinavie,
en Grande-Bretagne, en Hollande, en Belgique et en France. Son emploi est rare
en Roumanie et en Italie.
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[1] L'histoire et la terminologie
sont tirées, en partie, de MOISES L., La vielle à roue ,
in L'orgue, la chanson, la cornemuse, la vielle à roue : un
patrimoine européen , Musée de Louvain-la-Neuve, du 13 septembre
au 3 novembre 1985, Musée 12, Louvain-la-Neuve, 1985, pp. 82-95. et de
YACOUB G., Les instruments de musique populaire et leurs anecdotes, MA
É ditions, Paris, 1986, p. 128-131.
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