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HISTOIRE DU KANTELE

Isabelle Delaby, Médiathécaire Musiques du Monde, WSP

Kantele

 

Le kantele est une cithare finlandaise dont la caisse triangulaire est en forme d'aile. Les cordes sont pincées avec les doigts, la caisse étant plaquée contre le corps ou posée sur une table.
Il a été érigé en symbole national en Finlande mais ce type de cithare est également répandu dans les pays baltes, où l'instrument a reçu d'autres noms.
Ce sont les romantiques qui, au XXe siècle, ont exacerbé l'identité nationale et donné toute leur importance au kantele et au Kalevala (épopée finlandaise célèbre).

L'histoire du kantele débute bien avant cette période, mais il faut malheureusement se contenter de suppositions en ce qui concerne ses origines. L'ancienneté du kantele serait au moins équivalente à celle des runes. La cithare existerait bien avant le début de notre ère et serait deux ou trois fois millénaire.

Les certitudes, par contre, sont bien maigres : les plus anciens instruments connus datent en effet du XVIIe siècle.

La provenance de l'instrument est tout aussi difficile à établir. Trois théories s'affrontent. La première affirme que ce sont les Slaves qui ont introduit les cithares dans ces régions. La deuxième propose une provenance finlandaise, en raison de leur mention dans le Kalevala (cf. encadré). La troisième développe l'idée d'un berceau asiatique.
Une seule chose semble sûre, les cithares baltes ont toutes une origine commune.

À l'origine, le kantele était utilisé pour accompagner le plus ancien style musical de Finlande : les chants des runes. Ces anciens poèmes finnois datent de deux ou trois mille ans et n'ont aucune structure strophique. Ils sont chantés ligne après ligne - il n'y a ni couplet, ni refrain - soit en solo, soit avec réponses d'un chœur.
C'est en Carélie, à l'est du pays, que ce style a survécu le plus longtemps. Les runes étaient encore chantées au début du XXe siècle lors de mariages.

Avant le XIXe siècle, alors que ces chants étaient courants, le kantele était creusé dans une seule pièce de bois et muni de cinq cordes. On ne trouve pas de traces de fabricants professionnels.
Il apparaît plutôt que tout homme adulte était capable de le façonner. Le procédé de fabrication devait être assez simple et ne nécessitait que peu d'outillage : une hache, une scie, un couteau et un ciseau à bois. Il n'y avait aucune préférence pour un type particulier de bois et il était possible de le construire en trois, quatre jours.
Le kantele traditionnel n'était pas limité à un groupe particulier de musiciens professionnels, au contraire. Les techniques de jeu étaient fort individuelles, développées indépendamment par chaque musicien. De nombreuses sources pointent le fait que chaque foyer détenait un kantele, ce qui laisse supposer qu'un instrument était en possession de tout chef de famille. Le son n'était pas très puissant. D'habitude, il était joué devant des petits groupes mais, très souvent, on ne le jouait que pour soi. Tout cela laisse suggérer une sorte de relation personnelle entre un musicien et son instrument.
Considérant ce qui vient d'être dit et le fait que, traditionnellement, les femmes et les enfants ne jouaient pas du kantele, on peut penser qu'il était au moins un signe de maturité ou un attribut d'un certain niveau d'initiation. Mais ces suppositions ne sont, pour le moment, étayées par aucune preuve.
Voici quelques pistes concernant la nature sacrée de cet instrument : le kantele était parfois béni par un prêtre; il était également d'usage de l'emmener avec soi lors d'un pèlerinage. Divers contes traditionnels montrent qu'il existe un lien entre l'instrument et les rites mortuaires, et certains éléments de décoration pointent également sa fonction rituelle. Mais rien ne permet non plus d'aller au-delà de ces quelques éléments.

La position - dominante avec les chants de runes - du kantele dans la musique folklorique finnoise s'est trouvé diminuée par le violon à partir du XVIIIe siècle et ensuite par l'accordéon au siècle suivant. Le kantele ne disparut pas complètement, mais son répertoire et sa forme changèrent.
En ce qui concerne la forme et la fabrication de l'instrument, on distingue trois périodes.
D'abord, il y a deux siècles - on l'a vu - il était fabriqué dans une seule pièce de bois et possédait cinq cordes. Ensuite, il a été construit à partir de différentes pièces de bois, le nombre et la façon d'attacher les cordes a aussi changé. C'est ainsi que vers la première moitié du XIXe siècle, il existait des instruments qui avaient jusqu'à vingt cordes.
Le troisième grand changement eut lieu en 1920. Paul Salminen (1887-1949) produisit un kantele avec un mécanisme à levier semblable à celui qui est utilisé pour les harpes de concert actuellement.
La transformation est liée à l'introduction en Finlande de musiques et danses européennes. Là où le kantele n'avait pas complètement disparu, il était joué pour des menuets, des quadrilles et, à partir du XIXe siècle, pour des valses, des polkas…
Au XIXe siècle, les romantiques ont érigé le kantele et le Kalevala - on en reparlera plus bas - au rang de symbole national.
C'est ce nationalisme qui a conduit à l'indépendance de la Finlande par rapport à la Russie en 1917.
À la fin du XIXe siècle, il y avait encore quelques musiciens qui voyageaient à travers le pays pour faire des concerts dans les demeures de la petite noblesse ou lors d'événements à célébrer. Mais le déclin du kantele a continué au début du XXe siècle et il ne restait quasiment plus de musiciens en 1950.
Le répertoire au début du XXe siècle consistait presque entièrement en arrangements de chansons folkloriques. Il y avait très peu de musiques composées spécifiquement pour lui. Tout cela a provoqué un questionnement important par rapport à l'instrument : le kantele restera-il un instrument de musique ou deviendra-il uniquement un symbole national ?
Heureusement, le « revival » des années 80 a ressuscité l'engouement pour le kantele, notamment grâce à l'anniversaire des 150 ans du Kalevala en 1985. De nombreuses initiatives ont été prises pour mettre en avant le « vieux » kantele traditionnel à cinq cordes.
Son introduction comme instrument d'école a été décisive.
Ce mouvement a été précédé par l'introduction de cours de kantele au conservatoire au début des années 70 et par l'admission de l'instrument, grâce à Martti Pokela, à l'Académie Sibelius.
C'est aussi à partir des années 80 que des compositions spécifiquement destinées au kantele sont apparues. Un nouveau répertoire s'est alors développé.
Actuellement, que ce soit le kantele traditionnel à cinq cordes ou d'autres formes plus modernes - les kantele de concert ont entre trente-six et trente-neuf cordes - l'instrument continue à faire des adeptes et commence même à franchir les frontières.
Une affaire à suivre ?