Les instruments à vent sont considérés comme les plus
anciens de l'histoire de la musique. Leur origine se situe à l'âge
de la pierre.
Il est évidemment impossible de remonter l'histoire jusqu'à cette
époque pour déterminer la provenance du shakuhachi ,
mais plusieurs pistes semblent indiquer qu'il a été introduit
au Japon il y a plus de mille ans. L'instrument proviendrait d'une flûte
chinoise, nommée hsia. D'aucuns supposent que l'ancêtre
du shakuhachi aurait cheminé à partir de l'Égypte,
parcourant la route de la soie, passant par l'Iran et l'Inde, avant d'arriver
en Chine.
Les échanges diplomatiques et culturels entre le continent chinois et
le Japon étant courants, on peut penser que cette flûte fut introduite
au Japon - on parle tantôt du VIe, tantôt du VIIIe siècle -
avec d'autres instruments de musique et qu'ils étaient destinés
à être joués lors de représentations à la
Cour.
Le shakuhachi, dont la forme de l'époque était bien différente
de celle que l'on connaît aujourd'hui, faisait alors partie de l'orchestre
gagaku. Ce genre, qui subsiste encore aujourd'hui, est une musique
de divertissement qui peut être dansée.
Cet instrument a d'ailleurs été supprimé lors de la chute
de l'empire et de la réforme musicale qui s'ensuivit au IXe siècle.
Mais, heureusement pour nous, son histoire ne s'arrête pas là.
C'est encore par le biais de la Chine que cette flûte réapparaît
au Japon.
Cette fois, le contexte est tout à fait différent. Un moine, descendant
de l'école Fuke de Chine (branche du bouddhisme zen), réintroduit
le shakuhachi au Japon en même temps que l'école et sa
philosophie font leur entrée dans le pays. Le grand maître Hottô
arrive au Japon dans le courant du XIIIe siècle. Il emporte dans ses
bagages, non pas le shakuhachi tel qu'on le connaît actuellement,
mais une longue flûte fine qui s'apparente à la flûte chinoise
Xiao.
Le shakuhachi réapparaît donc au Japon, non plus comme
instrument de cour, mais comme instrument religieux.
L'histoire du shakuhachi s'obscurcit lors de l'ère Edo (1615 - 1868)
où se mêlent samouraïs, moines et méditation zen.
L'arrivée au pouvoir des Tokugawa (naissance de l'ère
Edo) ne fut pas une excellente nouvelle pour tout le monde : suite à
la défaite de leur clan, nombre de samouraïs ont perdu leur rôle
- celui-ci consistant à défendre leur clan. Ils étaient
alors sans maître et devenaient des ronins, des samouraïs errants.
Ces samouraïs sans fonction ont alors intégré l'ordre bouddhiste
et sont devenus des moines.
Ces moines-guerriers appelés Komusô (moines du vide) étaient
des moines itinérants.
Il faut souligner une de leurs particularités : ils portaient de
larges paniers sur leur tête pour symboliser leur détachement spirituel
du monde.
Le gouvernement Tokugawa désirait contrôler cette masse de ronins,
susceptibles de chercher à assouvir leur vengeance et sauver l'honneur
de leur clan défait, il a donc décidé de mobiliser ces
énergies positivement. Ces moines furent alors regroupés autour
de temples, ce qui provoqua la naissance officielle de l'ordre de la secte bouddhiste
zen Fuke.
Les moines Komusô jouèrent un rôle important dans le maintien
de l'ordre établi.
Ils devinrent les espions du gouvernement et jouissaient de nombreux privilèges :
ils étaient libres notamment de passer les différents points de
contrôle sans entrave.
C'est à ce moment-là que le shakuhachi acquit sa forme
définitive, non pas pour des motifs esthétiques, contrairement
à ce que l'on pourrait croire, mais pour des raisons bien plus pragmatiques.
On pense en effet que ces moines-guerriers, ne pouvant plus porter d'épée,
ont fabriqué leurs flûtes dans un bambou très épais
et dur pour se protéger, leur permettant d'avoir une solide massue à
portée de main. Le shakuhachi était donc à la
fois un instrument de musique et une arme défensive.
À l'époque, seuls les moines étaient autorisés à
en jouer. C'est d'ailleurs de cette manière que ces mendiants demandaient
l'aumône.
Le shakuhachi était donc strictement réservé
à un usage religieux. Les non-religieux pouvaient jouer d'un instrument
semblable, nommé hitoyogiri, qui va être supplanté
par le shakuhachi.
On ne peut d'ailleurs pas dire à proprement parler que le shakuhachi
était un instrument de musique.
Il était en effet lié à la pratique de la méditation.
La secte Fuke prétendait appliquer la doctrine du bouddhisme zen dans
le domaine musical. Le shakuhachi était joué en solo
(un duo pouvait survenir exceptionnellement) et le souffle de la flûte
était considéré comme une voie menant à l'illumination.
Un terme indiquait le fait de jouer au shakuhachi : suizen. Littéralement,
cela veut dire : « souffler le zen ».
Des expressions comme « ichio jobutsu » (atteindre l'éveil
par un seul son) ou « chikuzen ichinyo » (le bambou - c'est-à-dire
la flûte - et le zen ne font qu'un); le fait que l'instrument soit
appelé zenki ou sengu, c'est-à-dire outil du
zen, permettent d'un peu mieux comprendre l'importance qu'il avait pour ces
moines.
Les komusô jouaient donc au shakuhachi au lieu de réciter
les chants sutra et les règles de jeu en étaient strictes. Elles
constituaient une voie par laquelle obtenir le contrôle de soi et l'illumination
spirituelle.
La musique de ce répertoire de méditation, créé
par les moines de la secte Fuke, fut appelée « honkyoku ».
C'est un répertoire qui sera organisé et systématisé
par la suite et qui deviendra le répertoire classique par excellence
pour le shakuhachi.
L'enseignement était strictement interne. La tradition voulait que l'héritier
d'une école transmette les arcanes de son héritage à un
ou deux disciples afin que l'enseignement ne disparaisse pas. Ces disciples
étaient à leur tour chargés de transmettre l'héritage.
L'enseignement de base était destiné aux membres de la secte et
l'enseignement fondamental à quelques initiés seulement.
C'est ainsi que la tradition continua à se transmettre jusqu'à
nos jours.
Une des particularités de l'école Fuke était son hétéroclisme.
En effet, il existait plus de cent-vingt temples au Japon à l'époque
et chaque temple avait son propre répertoire. Les différents temples
situés dans les différentes provinces du Japon ont transmis des
pièces de nom identique mais de contenu souvent différent. Les
raisons en sont simples : afin de préserver les arcanes, les pièces
n'étaient souvent transmises que partiellement aux moines venus d'autres
temples. De plus, il n'existait pas jusqu'à récemment, de partitions
écrites et la mémoire peut être capricieuse.
L'école principale à cette époque était celle de
Kinko. Créée pendant l'ère Edo, elle est fondée
par Kinko Kurosawa au XVIIIe siècle. Il rassemble différentes
pièces des différents temples pour constituer un corpus. Il met
de l'ordre dans le répertoire, toujours central actuellement, en fixant
la forme musicale de trente-six morceaux. Cette première systématisation
va connaître de nombreux développements et de nouvelles compositions
de différentes écoles vont être intégrées
dans le répertoire classique. C'est ainsi que, petit à petit,
le honkyoku, de répertoire de méditation va devenir musique d'art.
Mais l'histoire du shakuhachi ne s'arrête pas là. Elle
va au contraire encore connaître quelques développements majeurs.
Le gouvernement Tokugawa fut renversé en 1861. Cet événement
marqua la fin de l'ère Edo et le début de l'ère Meiji (1868 -…).
Le nouveau gouvernement établit un décret en 1871 qui abolit la
secte Fuke en raison de son implication et de son rôle actif dans le gouvernement
précédent. Beaucoup de temples furent détruits ou démantelés.
Dans le même mouvement, le shakuhachi ne fut plus réservé
aux moines de la secte. Tout le monde dès lors avait la possibilité
d'en jouer.
Le shakuhachi perdit donc son caractère religieux et tomba
dans le domaine profane.
Contre toute attente, il ne disparut pas, mais sa popularité augmenta
pendant toute l'ère Meiji.
C'est ainsi qu'à côté du répertoire classique honkyoku
pour shakuhachi joué en solo, le shakuhachi va être
joué dans d'autres styles de musique. On peut d'ores et déjà
parler de l'ensemble instrumental sankyoku (musique de chambre). Ce style est
devenu populaire au milieu de la période Edo, mais ce n'est qu'après
le début de la période Meiji que le shakuhachi a fait
partie de cet ensemble.
Ce dernier comprend, outre la flûte en bambou, deux autres instruments :
le koto (cithare) et le shamisen (luth). Sankyoku veut dire
« musique à trois ». Ce style est devenu un des
plus populaires au Japon.
Les écoles se sont également développées, et ont
enrichi, chacune à leur façon, le répertoire du shakuhachi.
Nous avons déjà parlé de l'école Kinko. Celle-ci
ne s'est pas contentée de travailler sur le répertoire honkyoku,
elle a également développé le répertoire gaikyoku,
partie jouée par le shakuhachi dans le sankyoku.
Une autre école importante, quoique plus tardive, est l'école
Tozan. Celle-ci n'a incorporé aucune pièce classique. Son répertoire
est principalement constitué de compositions du fondateur de l'école :
Nakao Tozan et des membres de cette école. Celle-ci a contribué
à moderniser le répertoire du shakuhachi dans tous ses
aspects, notamment en composant des pièces qui ne sont plus destinées
à un shakuhachi seul. C'est ainsi que le shakuhachi
a pu se rapprocher de genres musicaux occidentaux (jazz, pop…) et être
un instrument qu'on retrouve actuellement dans de nombreux styles musicaux.
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