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LA MBIRA, INSTRUMENT DE MUSIQUE DU PEUPLE SHONA


Si nous avons choisi de consacrer une partie majeure de ce travail à la mbira et à son importance pour le peuple shona, c’est que rarement un instrument a aussi inextricablement fait partie des traditions et de la culture d’un peuple. On peut dire que la mbira est l’emblème, la fierté du peuple shona. Cet instrument a un rôle de sauvegarde des fondements religieux, mais est également omniprésent dans le quotidien des Shonas car sa fonction musicale a aussi un contenu philosophique et thérapeutique et, en même temps, il est un moyen de se divertir.
Il faut dire aussi que la société shona est détentrice des lamellophones les plus parfaits et les plus sophistiqués. En effet, à chaque sous-groupe shona correspond un instrument lamelliforme approprié.
Habituellement, la mbira est jouée dans une calebasse qui sert de caisse de résonance et joue le rôle d’amplificateur.
Commençons par un petit mot d’explication sur le peuple shona.
C’est une tribu bantoue qui est établie sur le haut-plateau du Zimbabwe depuis le Xe siècle. Elle est principalement installée dans ce pays, mais elle habite également certaines régions du Mozambique et de la Zambie. Actuellement, il y a environ quatre millions de Shonas qui parlent différents dialectes.


PETITE HISTOIRE DE LA MBIRA


La mbira est un des instruments africains les plus anciens. De nombreuses légendes circulent au Zimbabwe concernant ses origines. La mbira trouve ainsi ses racines dans la mythologie
africaine et dans la littérature historique des Shonas. La plupart des musiciens s’accordent néanmoins pour dire que l’origine de la mbira est un mystère, les nombreuses histoires provenant de l’histoire orale et du folklore des Shonas ne faisant que refléter la mystique qui entoure l’instrument et révéler les profondes associations existant entre la mbira et d’autres aspects de la culture shona.
Des découvertes archéologiques suggèrent qu’elle était jouée au XVe siècle et probablement aussi au Xe siècle quand le peuple shona s’est installé au Zimbabwe. Il est néanmoins établi que cet instrument était joué au XVIe siècle à la cour de Munhumtapa. À l’époque, les musiciens jouaient de la mbira pour les rois et les devins shonas.
À la fin du XIXe siècle, quand le pays est colonisé et prend le nom de Rhodésie, les colonisateurs interdisent l’instrument. Par là, ils veulent supprimer l’héritage culturel africain. Les missionnaires considèrent d’ailleurs que cet instrument est diabolique.
Pendant la guerre d’indépendance, dans les années 70, de nombreux groupes commencent à jouer les morceaux traditionnels sur des guitares. Ils créent ainsi un nouveau style appelé chimurenga. C’est Thomas Mapfumo qui initie ce mouvement. Il imite les mbira avec des riffs saccadés et répétés, accompagné par une basse électrique, des cymbales et un tambour basse. Cette musique devient la musique de la lutte pour l’indépendance de la Rhodésie. Interdite, elle est pourtant diffusée et rallie de nombreux individus à sa cause. Dès l’indépendance du Zimbabwe dans les années 80, la mbira est rétablie dans son statut social. Le chimurenga va aussi opérer un retour vers les mbira traditionnelles, tout en gardant la modernité apportée dans les années 70.
Aujourd’hui se côtoient divers styles musicaux où la mbira a un rôle primordial: qu’il s’agisse de la musique sacrée ancestrale ou d’une musique moderne comportant des apports occidentaux, le lamellophone reste toujours l’instrument par excellence du peuple shona et, par extension, du Zimbabwe. Cette popularité a également fait franchir les frontières à la mbira (et aux autres lamelliformes) et, actuellement, on la retrouve jouée dans toutes sortes de musiques et dans de nombreux pays.

 

UN RITUEL DE POSSESSION


C’est sans doute au cours de rituels de possession nommés bira que la mbira joue son rôle le plus spectaculaire et le plus important.
La musique jouée lors de ces rituels provient exclusivement d’un type bien précis de mbira appelé mbira dzavadzimu, littéralement mbira des esprits des ancêtres. C’est la mbira la plus ancienne. Cette cérémonie se joue à l’aide d’au moins deux mbira.
Dans cette culture, il est coutumier de rassembler la famille pour procéder aux rites de possession ancestrale. Les mbira sont censées attirer l’esprit d’un ancêtre qui revient en prenant possession du corps d’un médium au cours d’une cérémonie qui dure au moins une nuit entière. Habituellement, le rôle de médium est joué par un des membres de la famille. À un moment donné, la musique de la mbira attire l’esprit de l’ancêtre et l’invite à posséder le corps du médium à travers lequel il s’exprime, il donne conseil, il aide, il prévient. Quand le médium tombe en transe après avoir dansé au son de la musique mbira, le processus de transfert commence. L’esprit se substitue progressivement au médium dont la personnalité disparaît. Les membres de la famille lui présentent alors leurs doléances et sollicitent sa sagesse. Dans la culture shona, les membres décédés de la famille font partie intégrante de la société à laquelle ils ont appartenu physiquement. On a souvent recourt à ces rites pour tenter de résoudre des problèmes comme les sécheresses, les maladies…
Cette cérémonie se déroule en deux parties. Dans la première partie, les mbira sont accompagnées de chants, de battements de mains et de hochements de hosho, hochets ou petite calebasses séchées. Quand l’esprit arrive, c’est le moment des consultations. La musique devient plus douce et les joueurs de mbira improvisent davantage sans l’accompagnement des hochets, pour que l’esprit puisse s’exprimer. Cette deuxième partie s’appelle le matare, moment essentiel de la cérémonie mbira, où l’esprit donne des conseils individuels ou communautaires. C’est le pouvoir de la mbira. Toutes ces règles doivent être observées et strictement conservées pour que l’esprit de l’ancêtre mort puisse faire son apparition.
Le chant est le troisième élément de cette musique. Il vient s’associer aux mbira et aux hosho. À l’occasion de la bira, les musiciens et les villageois se partagent trois façons différentes de chanter: mahon’era, huro et kudeketera.
Le type mahon’era est un chant grave, doux, qui utilise des syllabes plutôt que des mots; le huro est un chant dans un registre plus haut qui produit des lignes mélodiques; le kudeketera est le chant verbal qui se base sur la poésie shona et sur des textes improvisés. Le chant est dérivé des modèles mélodico-rythmiques des instrumentaux mais il est aussi improvisé et participe à la polyphonie du morceau.
À cela se rajoute le bruissement de coquillages, de pièces métalliques ou de capsules accrochées à la caisse de résonance de l’instrument. Ce bourdonnement est considéré comme clarifiant l’esprit des pensées et soucis afin que la musique mbira puisse remplir la conscience des participants. Il ajoute de la profondeur et peut être entendu comme chuchotements, chants, vent ou pluie, frappes, battements.
Les joueurs de mbira sont encore aujourd’hui des musiciens professionnels qui travaillent à la demande à travers le pays. Quand les Gwenyambira, joueurs de lamellophone mbira, improvisent certaines variations, ils ne sont pas toujours pleinement maîtres de leurs instruments. Le génie-esprit se substitue, temporairement pendant la période de transe, au joueur de mbira. Une maturité et une personnalité spirituelle forte sont indispensables pour être un professionnel de la mbira. Les Gwenyambira ont comme occupation principale durant leur vie entière de se consacrer à jouer. Ils sont tenus en haute estime.
L’apprentissage de l’instrument est aussi révélateur de l’importance de la mbira et de l’enchevêtrement du monde des esprits avec le monde réel. Les esprits jouent un rôle important dans le processus d’apprentissage. Ils investissent notamment les rêves du jeune musicien, le guident et l’encouragent. La pratique est importante, mais la part d’inné est cruciale: tout le monde ne peut pas jouer de la mbira. À ce niveau, les esprits ont également «leur mot à dire».
L’imitation est également un processus d’apprentissage capital. Étant donné que rien n’est écrit, c’est en regardant au-dessus de l’épaule du musicien que le jeune joueur apprend.
La musique de la mbira existe depuis plusieurs millénaires, ce qui laisse présupposer que l’instrument est lui aussi très ancien. Le répertoire lié à cet instrument compte environ une cinquantaine, voire une centaine de morceaux transmis à la postérité et reconnus capables de susciter des effets transcendants sur l’assistance. Un certain nombre de pièces sont des classiques de la tradition; elles sont toujours jouées parce qu’elles ont ce pouvoir de créer le lien entre vivants et morts. Si elles existent encore aujourd’hui, c’est parce qu’elles sont transmises oralement de génération en génération. Le choix des morceaux joués dépend de l’esprit qui sera invoqué: pour un membre de la famille, on jouera les morceaux qu’il a aimés de son vivant; lorsqu’il s’agit de faire venir un chef, on utilisera plutôt des pièces relativement anciennes du répertoire; quand c’est Makwombwe, le génie-esprit le plus puissant du peuple shona, qui est sollicité, ce sont les pièces les plus anciennes qui vont être interprétées.
Rares sont les nouvelles pièces qui sont intégrées dans le répertoire. Quand une nouvelle pièce est créée, elle doit être approuvée par les esprits et, dans certains cas, un nom lui sera donné par ceux-ci.
Chaque pièce du répertoire traditionnel comprend une section «meneuse» -kushaura-, qui produit l’essence mélodique de la pièce et une seconde section - kutsinhira- qui s’entrelace avec la première et contraste au niveau du rythme. La seconde partie n’imite pas la première, on pourrait plutôt dire qu’elle lui répond en formant une variation complexe de la mélodie jouée par la partie meneuse. Étant donné que les joueurs de mbira disent entendre la musique continuellement, le morceau peut être entamé à n’importe quel moment. Le second joueur, quant à lui, peut intégrer le jeu n’importe quand également. On ne peut pas vraiment dire qu’un morceau ait un début et une fin. Les séquences émergent et disparaissent successivement. Un morceau de mbira est composé d’un thème mélodique et rythmique dont l’exécution des strophes avec des variations improvisées nécessite plus ou moins de créativité. Chaque pièce peut être clairement identifiée mais, chaque fois, c’est une nouvelle performance qui est la juste expression du moment présent. Même si le répertoire est très ancien, on ne peut pas dire qu’il est figé. Bien au contraire, au sein de chaque séquence, les possibilités sont nombreuses quant aux mélodies et aux rythmes. Le tout donne une musique cyclique aux rythmes et mélodies entremêlées propice à la méditation et à la transe. C’est ce processus kaléidoscopique -l’oreille n’entend pas tous les sons produits- qui est le fondement transcendantal de la musique mbira.
Assister à une bira ou, ce qui est plus aisé pour nous, écouter cette musique, est toujours impressionnant: l’ensemble des mbira sonnant en même temps crée une trame répétitive et obsédante qui a influencé plus d’un musicien contemporain.


LA MBIRA ET LES FEMMES


Pendant très longtemps, la mbira fut exclusivement réservée aux hommes. Jouer de la mbira implique d’être toujours sur la route et, dès lors, parce qu’elles devaient rester à la maison pour s’occuper des enfants et du foyer, les femmes ne pouvaient en faire usage. De plus, ce travail est un des plus difficiles: il faut avoir une excellente endurance physique et psychologique pour arriver à invoquer les esprits et pouvoir jouer plusieurs jours et nuits successivement sans interruption. À ce jour, au Zimbabwe, il n’existe qu’une poignée de femmes artistes de la mbira. Certaines artistes, comme Stella Chiweshe, se sont aujourd’hui érigées au rang de star.


LÉGENDES SUR L'ORIGINE ET LE FABRICATION DE L'INSTRUMENT


Voici un récit sur l’origine de la mbira raconté par Muchatera Mujuru, musicien.
D’après Mujuru, la mbira apparut pour la première fois dans un lieu que l’homme blanc n’a jamais visité, un lieu appelé «Zimba Risina Musuwo» (Maison sans portes), situé au nord de Rusape dans la direction des Monts Darwin. D’abord, le son de la mbira jaillit mystérieusement d’un large rocher près d’une maison circulaire en pierre, sans porte. Les gens se rassemblaient chaque fois qu’ils entendaient la musique de la mbira provenant du rocher. Une voix désincarnée raconta aux gens le nom de chaque chanson qui était jouée. Les gens pensaient que la voix était celle de Chaminuka, l’esprit shona le plus important et un grand faiseur de pluie. Plus tard, Chaminuka prit possession d’un homme appelé Nyadate par lequel il raconta aux gens comment fabriquer la mbira. Les gens apprirent ensuite à jouer en écoutant le rocher. Nyadate informa les gens que la musique mbira était la musique préférée des esprits. Plus tard, il disparut dans la mer. Et on ne le revit jamais plus.
On dit également que les touches de la mbira étaient construites à partir du fer fondu provenant des mines des montagnes et collines sacrées où les chefs shonas étaient enterrés. Chaque touche représente ainsi un esprit.