Musiques du monde, World Music, sono mondiale, world beat ? On a tendance à oublier que derrière ces diverses appellations récentes évoluent encore des musiques qui sont les expressions traditionnelles des peuples de la terre. Les discographies sont pourtant là pour nous le rappeler. Mais quelles discographies ? Les disques qui sont au « top » des ventes dites world music sont de plus en plus souvent des productions de variétés exotiques ou les œuvres de quelques grands chanteurs internationaux qui occupent le devant de la scène. Ces disques sont les quelques arbres qui cachent une énorme forêt. Celle de tous les producteurs qui prennent des risques pour offrir au public une véritable rencontre, hors normes. C’est à dire en dehors des conventions du show business et du marché de la musique. Parce qu’ils savent qu’il n’existe pas une seule et même oreille humaine sur terre. Pas plus qu’il n’existe une seule façon de s’exprimer par la musique.
Les collections de disques de musiques traditionnelles sont, mine de rien, assez nombreuses et souvent d’une qualité étonnante. Parmi les dernières nées dans la discrétion d’une démarche nécessairement marginalisée face au déferlement des produits musicaux, il faut citer Colophon records et sa série intitulée “Collection de musiques populaires du Monde”. Ce label belge est né au sein du Consortium 6 novembre, un consortium d’ONG de Développement qui, avec le soutien de la DGCI (Direction Générale de la Coopération Internationale), a décidé la création de cette collection “pour contribuer, par la culture, au rapprochement et à la compréhension des populations défavorisées” mais également pour sauvegarder des “patrimoines immatériels menacés par les déséquilibres économiques”. En d’autres termes, voici un label sous la houlette d’une association sans but lucratif dont le but principal est de montrer au public que coopération veut aussi dire compréhension des cultures des autres, approche et respect des différences.
Pour Colophon, l’équation Nord-Sud demande un équilibre dans la perception mutuelle des cultures et non une consommation passive de celles du sud par ceux du nord ! La formule n’est pas banale. Ces militants des musiques du monde s’en vont sur le terrain rencontrer et enregistrer des musiciens dont chants et musiques collent encore à la vie quotidienne. Des rencontres proposées sur disque, sans prétention, sans discours ethnomusicologique mais plutôt avec un commentaire humain et politique. On entre en ces musiques par leur situation géographique, économique, sociale, par leur rôle au sein de cet amalgame, par ce qui leur reste encore de fonctions essentielles dans le déroulement d’une vie souvent ardue. Eddy Pennewaert, créateur et cheville ouvrière de la collection s’intéresse personnellement à ces musiques pour leur authenticité et leur humanité :
"L'"authenticité", parce que ces musiques dites traditionnelles sont l'expression identitaire de groupes ou de populations, saisies à un moment donné, dans leur continuité et leur cohérence sociale, culturelle et historique. L'"humanité", car dans leur infinie diversité et leur incroyable foisonnement, toutes ces musiques sont extrêmement, et avant tout, humaines. Si j'écoute des chants vietnamiens, auxquels je ne comprends en principe rien, je peux éprouver - parfois il faudra plusieurs tentatives - une émotion particulière (quelle qu'elle soit d'ailleurs) comparable à celle que peut susciter, aux antipodes, une ballade péruvienne des Indiens Aymara, par exemple. Sonorités, instruments et répertoires, tout nous rappelle dans ces musiques notre condition humaine, condition dont nous avons peut-être ici un peu perdu le chemin et le sens..."
Là où certains labels proposent des disques accompagnés de commentaires musicologiques mais sans le moindre renseignement sur les conditions de vie de leurs protagonistes, Colophon choisit la démarche inverse parce que ces musiques sont plus intéressantes pour ce qu’elles transpirent que pour ce qu’elles inspirent aux chercheurs occidentaux. L’un n’exclut sans doute pas l’autre, mais la volonté ici affirmée est celle de nous parler de l’homme et des raisons de son chant.
Une démarche qui suscite bon nombre d’interrogations dans les milieux autorisés ou non. Eddy Pennewaert le rappelle lui-même : « Au tout début du projet nous passions pour de doux dingues. Les milieux ONG et de l'éducation au développement que nous côtoyions habituellement étaient très perplexes. Quant au milieu "musical" dont nous étions alors totalement étrangers, il nous considérait comme des rigolos qui tout au plus arriveraient peut-être à produire un ou deux CD de "musiques du monde" dans un "marché" déjà saturé. Ceci dit, Colophon a eu aussi quelques appuis, et non des moindres, aussi précieux qu'indéfectibles. Au Ministère de la Coopération d'abord, où ce projet de sensibilisation par la culture, et par la musique en l'occurrence, suscite toujours un intérêt certain en tant qu'alternative aux actions de sensibilisation plus traditionnelles qui, il faut bien le reconnaître, s'essoufflent un peu. Mais les premiers qui ont compris toute la portée de cette action éditoriale, certes expérimentale mais novatrice, se sont les musiciens et les communautés du Sud avec lesquels nous réalisons ces disques. Le processus d'édition d'un CD est perçu par ces populations - généralement minoritaires et défavorisées - comme une reconnaissance explicite de leur culture menacée. Enfin, pour ces oubliés de la terre, c'est aussi une opportunité de pouvoir "donner en retour" de l'aide apportée quelque chose qui, à leurs yeux, n'a pas de prix : une parcelle de leur culture ».
Et mine de rien, avec patience, méthode et peu de moyens, Colophon a sorti vingt cinq disques compact à ce jour. Un look visible et attrayant, des livrets en français et anglais situant peuples et musiques, donnant des précisions sur chaque plage ainsi que quelques photos; l’ensemble est loin d’être bricolé. Tout est fait sur le terrain et c’est donc le côté vivant de ces musiques qui est exposé ici. Comme un grouillement musical qui nous vient des recoins de la planète : depuis les townships d’Afrique du Sud jusqu’aux bhajans et aux chants de la mousson au Rajasthan. En passant par les folias du Brésil, les yaravi du Pérou, le taarab du Kenya, les chants du peuple Darkhad de Mongolie, la musique et la lutte chez les Béja du Soudan, les mélodies villageoises du Cambodge, les chants d’amour et de résistance des Erythréens, les musiques des hauts plateaux de Bolivie, la harpe de Myanmar, les chants des femmes mandingues du Sénégal…
Toute la collection est proposée également en téléchargement. Quelques références pour débuter :
- Brésil. Folias. Ballades et chants populaires. Grupo de Folia-de-Reis de Casa Branca. (Col.CD106) - MH5907
- Bolivie. Wayra, musiques des Indiens Yampara et Charkas (Col.CD109) - MG8580
- Afrique du Sud. Kanala, Hollandse liedjies. Petites chansons hollandaises et autres chants métis du Cap (Col.CD105) - MK1620
- Erythrée. Golagul, chants d’amour et de résistance (Col.CD102) - MK9492
- Congo. Ituri. Mafili. Musiques et chants des Baali de la forêt équatoriale (Col.CD124) - MM5091
Etienne Bours
Pour en savoir plus : www.colophon.be
Colophon : chroniques détaillées
Les folias du Brésil : hommages populaires aux Saints.
Brésil, Minas Gerais : Folias, ballades et chants populaires. Grupo de Folia-de-Reis de Casa Branca.
(Colophon Records Col.CD106) - MH5907
Au Brésil, les folias sont les fêtes religieuses populaires. On rend hommage aux Saints ou aux Rois mages. Dans ce dernier cas, on parle alors de folia-de-reis ou reisado. A l’occasion de ces fêtes répandues dans le Brésil rural, on chante et on danse. Il existe notamment des chants de quête que les musiciens entonnent de maison en maison, entre la veille de Noël et le six janvier. On entre dans chaque maison pour chanter et exécuter des danses mimées. Symboliquement, on amène dans chaque famille l’enfant Jésus ou les Rois mages. En échange, on reçoit des présents, de la nourriture et des boissons. On chante également sur les parvis des églises ou devant les crèches. Ces folias sont arrivées au Brésil avec les Portugais au XVIè siècle. Elles ont été pratiquées dans les églises d’abord. Les Jésuites s’en sont même servi pour évangéliser les Indiens. Mais elles finirent quand même par être interdites dans les édifices religieux et durent se trouver une existence dans les rues. Fêtes et musiques de pauvres, c’est de toute façon à même le pavé et entre les maisons des villages que cette culture pouvait s’épanouir. Les folias sont affaire de petites gens, agriculteurs et travailleurs. Ils se rassemblent en groupe comme celui de Casa Branca dans le Minas Gerais, avec leurs accordéons, guitares et cavaquinho et bien sûr quelques percussions comme le tambourin pandeiro ou un tambour plus grave. La troupe évolue quasi déguisée, en tout cas chargée de symboles tels que masques, drapeaux et bâtons. Il n’est pas rare qu’un clown fasse partie de la bande; il griffe chaque porte de maison visitée avec un éperon. Et partout, ces musiciens chantent. Auparavant, ces chants étaient d’inspiration religieuse, plongeant leurs racines dans les textes de l’Evangile. Aujourd’hui, on chante la vie quotidienne, l’amour, la trahison, le déracinement dans les grandes villes. La folia religieuse accueille la chanson sociale, ancienne tradition des repentistas, chantres improvisateurs. Et cette ancienne coutume européenne de chants de quête liés aux fêtes religieuses se métisse, se transforme, se mélange à d’autres traditions populaires dont certaines ont également leurs origines en Europe, comme ces jeux improvisés qui se sont répandus sur le territoire sud-américain.
L’enregistrement nous met en contact avec les habitants d’un petit village de cette région du sud du Brésil. On suit le groupe de folias dans son répertoire comme s’il nous emmenait dans ses pérégrinations. Les musiciens s’annoncent d’abord puis les chanteurs alternent diverses chansons qui racontent leurs vies et leurs espoirs. Il règne ici une nostalgie très lusitanienne, la fameuses saudade des Portugais s’est répandue au plus profond de leurs colonies. Les voix alternent et chantent souvent en réponses. C’est de musique populaire qu’il s’agit et certains ne sont guère de grands chanteurs alors que d’autres, à leurs côtés, ont un style et une voix dignes d’intérêt. Mais la musique ici se transpire, elle fait encore partie du paysage, un paysage auquel on s’accroche, parce qu’il risque de se modifier, parce que les occupations évoluent avec les changements de société. Ce genre de petit village se transforme inexorablement en lieu de tourisme de fin de semaine et les travaux et les fonctions de chacun s’en ressentent, comme risquent de s’en ressentir les traditions anciennes. Alors, ces voix, ces rythmes de guitares, ces phrasés d’accordéon s’imposent comme un témoignage communautaire, comme une respiration. Musique sociale, religieuse, populaire, traditionnelle, à la fois portugaise et brésilienne, la folia est tout cela : une musique dure, un peu frustre, qui sent la poussière et le soleil et qui est accidentée comme une vie de paysan. Colophon, une fois de plus, propose une musique qui ne triche pas, loin des feux de la rampe et des clichés faciles des musiques nouvellement à la mode que nous consommons entre branchés parce que notre sono se fait volontiers mondiale. Ici, on va au fond de l’expression, en ce sens qu’elle n’est pas conçue pour nous et que nous ne pouvons que l’aborder en essayant de comprendre son contexte.
GOLAGUL
Erythrée, Mer Rouge : Chants d’amour et de résistance.
(Colophon Records Col CD 102) - MK9492
“Je veux la paix pour les écoliers, pour tous mes amis, pour notre peuple, pour les arbres et les animaux de notre pays”
(“Selâm”, chant Tigré)
On en parle peu ou pas du tout, surtout culturellement et musicalement! L’Erythrée, pour beaucoup, n’est qu’une province, et pour les plus informés une ancienne province, de l’Ethiopie. On a oublié l’installation en cette région de l’Italie fasciste qui s’en servait comme tremplin pour envahir l’Ethiopie entière. On a oublié la réunification entre Erythrée et Ethiopie déclarée par les Nations Unies après la défaite des Italiens. On se souvient à peine de la guerre de trente ans qui s’en suivit, pour s’achever au début des années 90 par l’indépendance de cette ancienne province éthiopienne. Mais l’actualité est redevenue brûlante depuis juillet 1998 opposant à nouveau les deux pays sur un conflit frontalier. Cette histoire douloureuse n’a jamais empêché les peuples d’Erythrée de chanter, au contraire. Il existe pourtant extrêmement peu d’enregistrements de musiques traditionnelles réalisés sur place. On a vu, tout au plus, deux ou trois excellents CD présenter des musiques d’Ethiopie parmi lesquelles les populations de cette province du nord tenaient une place relativement conséquente (notamment le “Music from Ethiopia” de chez Topic TSCD910). Plus récemment, par contre, l’une ou l’autre publication a attiré notre attention sur les musiques actuelles, les expressions urbaines des peuples qui se partagent la langue et la musique tigrigna (Buda 82965-2) ou encore celles des chanteurs erythréens en exil en Europe (Rags Music RPM012-2). Mais ces deux CD proposent ces nouvelles musiques souples, chaudes, chargées de guitares et de cuivres, gonflées d’accordéon, par-dessus luths et lyres de la tradition. Des musiques originales et passionnantes qui sont cependant très proches de ce que les nouvelles expressions de l’ensemble de l’Ethiopie et surtout d’Addis Abbaba sont aussi. Cette nouvelle édition de Colophon (la seconde dans une série qu’on espère longue) est donc un événement parce que cet enregistrement vient combler une lacune évidente. Aucune publication ne fut, jusqu’ici, consacrée entièrement aux traditions de la région. Nous voici, dès lors, auprès des Afar, Tigré et Saho, peuples de la plaine de Zula. Nous sommes au cœur des traditions, celles qui plongent encore aux racines de l’oralité tout en s’alimentant du présent et de ses événements significatifs. Une tradition en mouvement, en prise directe sur la vie quotidienne et son lot de combats, d’espoirs et de fatalités. Les chants sont simples, répétitifs, basés sur des schémas à réponses reprises par un chœur. Le leader, homme ou femme, lance son propos sur rythme de claquements de mains et de percussion kobero, les autres reprennent, insistant sur la même rythmique, rendant chaque expression obsédante, lancinante. Les femmes ponctuent souvent de leurs youyous, excitant l’ensemble. C’est une caravane musicale qui passe, comme un chant du désert, long, rebondissant, ondulant comme une dune de rythmes et de voix. On ne peut s’empêcher de penser aux autres peuples des déserts ou des savanes d’Afrique. Il y a ici un territoire musical proche de celui des Touaregs et autres Berbères. Parfois, les fins de phrases se font insistantes, accentuées par une interjection, un hèèèè prolongé, qui rappelle les hommes Peuls et leurs chants de séduction. C’est l’Afrique dans son dénuement, sa parure la plus simple. Ca sent le sable et le travail. L’essentiel réside évidemment dans le propos de ces chants qui n’ont rien d’innocent. L’histoire, voire la politique, anime plus d’un chanteur. “D’une main, il vous tuait, de l’autre il vous nourrissait” dit un chant Saho à propos d’Haile Sélassié. On retrouve également cette volonté affirmée de préserver une culture propre “Nous ignorons si nous mourrons aujourd’hui ou demain, mais nous devons préserver notre culture pour les suivants” chantent les Tigré. Chants de guerre et chants d’amour se côtoient, poussés par un même élan, celui de l’espoir, celui d’une certaine force, celui d’une rage de vivre et d’en maintenir le rythme au son de la voix ou du tambour. Un disque important, vrai; une musique et une production qui ne trichent pas !
Mongolie. Lac Khövsgöl. Tengis. Chants du peuple darkhad. Chichgedin Oianga
(Colophon Col.CD111) - MY4078
Le pays des cinq museaux.
Au nord-ouest de l’immensité mongole, dans la province de Khövsgöl, vivent les Darkhads, l’une des vingt ethnies mongoles. Convertis au bouddhisme lamaïque dès le XVIIe siècle, ils n’en sont pas moins restés attachés aux valeurs chamaniques, valeurs qui d’ailleurs sont revenues avec force depuis la chute de l’Union soviétique. Les familles vivent traditionnellement de l’élevage de ce qu’ils appellent les cinq museaux, soit les chevaux, moutons, chèvres, chameaux et yacks. Dans cette région nordique aux hivers extrêmement rudes, seuls les animaux à fourrure épaisse et à la condition robuste parviennent à résister. Les chèvres donnent d’ailleurs le cachemire pour lequel un mouvement de mode s’est développé au point de bouleverser l’économie des Darkhads. Dans cet univers à la fois magnifique et intransigeant, le peuple vit entre la sédentarisation des uns et le nomadisme des autres, construisant un système d’échanges de biens et de valeurs. Mais ils vivent aussi entre tradition et modernité, dénuement et richesses nouvelles, croyances ancestrales et distractions télévisées. Un univers qui rejaillit sur les expressions musicales, tant il est vrai que la musique d’un peuple est le reflet de son évolution. Ce disque, comme la plupart des disques qui méritent l’appellation “Musiques populaires” ou “Musiques traditionnelles”, représente parfaitement la difficulté de la démarche qui consiste à produire, pour un marché occidental, un “produit culturel” pointu qui prétend emmener l’auditeur à la découverte d’une musique pratiquée à des milliers de kilomètres de son confort et notamment de celui de sa chaîne stéréo. Il est impossible, impensable, d’entrer dans une écoute convenable de ces musiques sans lire l’entièreté du livret qui l’accompagne, du moins quand c’est le cas comme ici. Principalement parce que les musiques d’un peuple comme les Mongoles sont indissociables d’un environnement sonore, d’un contexte de vie, d’une façon de voir et d’expliquer l’univers... La vièle à tête de cheval, ou morin huur, est le violoncelle des steppes, il est l’accompagnateur des chants longs, il est celui qui évoque le galop et le hennissement du compagnon indispensable de l’éleveur, il est la gravité musicale sur laquelle on développe le magtaal, chant en hommage aux montagnes, aux rivières, aux troupeaux. Le chant diphonique, qui permet à l’homme de moduler les harmoniques par-dessus un bourdon grave, est la quintessence de la relation entre homme et nature. On dit que cette double voix est l’imitation d’une rivière coulant entre deux montagnes. C’est dans ce chant, ou xoomij, que l’homme se fond dans son environnement, dans un élan tant musical que chamanique ou sacré. La voix des chanteuses, comme le montre ici Donsolmaa Oyünshimeg est une voix de tête, poussant les aiguës à l’extrême, modulant les vibrations dans la bouche ou le nez, jamais dans la gorge, apportant à l’édifice musical mongol son autre limite, à l’opposé du chant diphonique le plus grave connu en certains endroits sous le nom de kargyra. Qu’ils s’agissent des chants lyriques ou chants longs ou, au contraire, des chants courts que sont les chants de travail et de jeux ou autres formules musicales moins lyriques, ces différentes voix dominent, souvent secondées de la chaleureuse présence du morin huur. Ce disque révèle aussi la présence de l’accordéon, rarement, sinon jamais, enregistré sur disque dans la discographie consacrée à la Mongolie. Pourtant l’instrument a gagné la steppe, on l’y voyait également dans le film Urga. Il s’est d’ailleurs répandu dans l’ensemble des anciennes républiques soviétiques et dans les régions de Chine. Il n’est dès lors pas étonnant qu’il ondule sur la steppe également. Il vient souvent alimenter une chanson plus populaire, moins liée aux traditions ancestrales mais véhiculant une structure de chant plus internationale avec alternance de couplets et refrain. L’accordéon ne se limite pas à cette musique nouvelle, il entre dans la tradition, exactement comme il le fait en Asie Centrale, y compris dans les répertoires classiques. Et il se montre très habile aux côtés de la vièle à tête de cheval. Cet enregistrement nous permet dès lors une approche des musiques mongoles qui est à la fois proche de ce qu’on rencontrait sur d’autres disques, à savoir les voix de gorge et voix aiguës et le répertoire traditionnel, mais aussi différent en ce sens qu’on appréhende plus nettement certains changements tant dans l’instrumentation que dans le type de répertoire. Un témoignage de plus pour montrer cette étroite relation entre les expressions musicales et la vie quotidienne d’un peuple.
Bolivie. Wayra. Musiques des Indiens Yampara et Charka. Comunidad Pachamama.
(Colophon Col.CD109) - MG8580
Le problème majeur lorsqu’il s’agit d’aborder les musiques des peuples des Andes est un problème d’image, une question de stéréotype. L’Européen, dans son bagage de certitudes toutes faites, entend immédiatement ces musiques jouées dans nos rues et dans nos couloirs de métros. Dès qu’on lui dit Indiens de l’Altiplano, il voit très nettement ces groupes de musiciens serrés les uns contre les autres, ondulant au rythme des flûtes et charangos, soudés entre eux comme s’ils étaient revêtus d’un seul et même poncho. C’est vrai, il faut le reconnaître, que ces nombreux groupes venus d’Equateur, Pérou et Bolivie, se sont éparpillés de Barcelone à Paris, Londres, Liège ou Copenhague, pour y distiller une musique uniformisant les formes et les différences. Les chanteurs et musiciens qui tentent encore de donner une lecture plus profonde des traditions indiennes vous diront qu’ils souffrent de ces musiques de rues qui se vendent comme de l’artisanat vite fait. Plus vrai encore, les programmateurs, les professionnels de la musique, les organisateurs de festivals ont rangé le tout dans le même panier, se disant qu’il ne reste de ces musiques que ces chants et danses joués sur nos trottoirs, tous quasi identiques et déjà bien implantés dans la mémoire musicale de tout un chacun. Et ces professionnels ne prennent surtout pas le risque d’analyser ces nouvelles expressions “métropolisées”. Et les Andes d’être balayées de nos horizons lointains! Pourquoi s’en préoccuper encore puisqu’elles se répandent sur nos pavés ? Et pourtant. La chanteuse Quechua Luzmila Carpio mène un combat de haut niveau pour réhabiliter les chants saisonniers de son peuple et lorsqu’un professionnel daigne faire la démarche de l’écouter, il en sort sans voix. Et où croyez-vous que cette grande dame de la chanson puise ses inspirations, sinon chez elle, dans le Potosi, ou encore sur les disques de collectage que quelques Américains ou Européens ramènent de cette terre ? Un disque comme celui que propose Colophon précisément. A savoir des musiques rencontrées à même le sol des Quechua, des musiques qui sentent la terre, qui ponctuent le calendrier, qui transpirent l’histoire. Des musiques qui disent la mémoire d’un peuple, ses métissages, ses attachements. Une démarche qui représente autre chose que le déracinement des musiciens parcourant nos villes européennes parce que les musiciens ici enregistrés veulent sauver l’essentiel sur place, en diffusant et en enseignant ces répertoires parmi les leurs. On chemine alors sur ces sentiers poussiéreux où se jouent d’étonnantes flûtes ayant chacune un rôle, une place définie, une fonction irremplaçable. De carnaval en fêtes de Saints, de musiques festives en pratiques cérémonielles, de nativité en culte de la terre mère Pachamama, on évolue dans un monde dont le sens s’exprime aussi par la musique. Et l’on retrouve ici certains airs qui ont inspiré Luzmila Carpio dans son travail actuel, à savoir des airs qui collent aux moments de l’année, au cycle agraire, aux animaux élevés. Déjà métisse, toujours indienne, cette musique est la source même de ce que nous entendons si souvent chez nous, une source non tarie, toujours claire parce que entretenue par de subtils gardiens. Alors, à choisir, et quelque soit évidemment le plaisir que nous avons à entendre ces musiques andines d’Europe, mélanges de nueva cancion et d’airs indiens ou métis, il est plus que conseillé de s’en retourner vers cette source et d’aller comprendre qu’il est encore des endroits où musiques, chants, travaux journaliers, mais aussi lutte identitaire enracinée dans un combat quotidien, vont de pair.
Etienne Bours