ENTR'ACTE COMPACT (GBR), 2009. Enregistrement 2006-2007.
La propagation rapide – d'abord dans les pays occidentaux aisés - des connexions Internet à haut débit n'a pas que des conséquences – souvent spectaculaires – sur les modes de diffusion de la musique. A plus petite échelle, au sein d'une partie de la communauté des musiciens, ces mêmes techniques peuvent servir, en amont, au processus même de création musicale - par exemple en permettant à des musiciens très éloignés géographiquement les uns des autres de travailler ensemble.
Le modus operandi n'est pas neuf et existait avant même l'avènement d'Internet, du temps des facteurs, des colis postaux, des enregistreurs 4 ou 8 pistes, des cassettes… Pour ne reprendre que deux exemples – les premiers qui me reviennent à l'esprit, dans deux styles différents des musiques d'Helix : en 1995, sous le nom de Hissanol, Andy Kerr (ex-NoMeansNo, établi en Hollande) et Scott Henderson (resté au Canada), sortent "4th & Back – Amsterdam, Victoria", recueil de chansons rock/pop construites par allers-retours ("back and forth") postaux de cassettes au-dessus de l'Océan atlantique ; plus près de nous, en 2008, dans le champ des musiques post-improvisées, le facétieux banjoïste Eugene Chadbourne et le joueur de guzheng David Saït juxtaposent dans "Auspicious Fish – Postage Paid Duets – Vol. I" deux improvisations solos enregistrées en des lieux et des moments différents.
Le projet "EARLabs 3" a d'abord été initié le long d'un axe Tilburg (Pays-Bas) – Kansas City, comme un duo entre Jos Smolders, un ex-étudiant en architecture de l'Université technique de Delft, revenu à ses amours d'enfance : la manipulation expérimentale de la bande magnétique et Christopher Mc Fall, enregistreur de field recordings, travaillant lui aussi toujours d'abord sur bande magnétique avant de digitaliser ses sons via un ordinateur. Puis, la droite s'est muée en triangle par l'adjonction d'un troisième point et l'invitation faite à Sascha Neudeck - biochimiste basé à Vienne en Autriche, enregistreur lui-aussi de field recordings et ré-inventeur d'instruments et de logiciels musicaux– de se joindre au projet. Deux compositions initiales préparées par chaque participant ont été échangées via un serveur informatique puis (re)montées / (re)mixées plusieurs fois par les autres musiciens, jusqu'à atteindre un résultat mutuellement satisfaisant pour tous. Ce n'est pas dit, mais je soupçonne que les titres des plages (jsj, sjs, csc… ), construits à partir des initiales des prénoms de trois complices (Jos, Sacha, Christopher… ) traduisent le processus de transformation de chacun de ces morceaux – comme la trace codée d'entre les mains de qui la matière sonore est passée et repassée.
Au bout de sept mois de travail, les trois paysagistes sonores sont arrivés à sculpter un très beau disque où les éléments lents et persistants (nappes, larges horizons sonores, fog électro-magnétique… ) sont particulièrement bien ponctués de micro-évènements courts, granuleux et surprenants. Si un élément n'a pas été invité dans ce projet, c'est clairement l'ennui.
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Philippe Delvosalle
février 2009