ENTR'ACTE COMPACT (GBR), 2008. Enregistrement 2002-2003.
Les liens que Lionel Marchetti (France, 1967) tisse avec le cinéma sont multiples et conséquents. Dès les années 1990-92, avant même d'avoir gravé les premières pierres d'une discographie aujourd'hui imposante, le public peut entendre ses musiques de films e.a. pour le réalisateur Pierre-Jean Giloux avec lequel il travaillera régulièrement jusqu'en 2003. Ou, de 1996 à nos jours, quelque part entre l'installation, le concert et la projection, le projet du "Cube" dans lequel, pendant une relativement longue durée (de six à douze heures), Marchetti et ses complices de la structure Metamkine sculptent, mixent, tissent, fondent et domptent bribes sonores, rais de lumière et images cinématographiques projetées sur les quatre parois verticales du parallélépipède en toile. Public à l'extérieur, improvisateurs à l'intérieur.
Puis, au-delà même de ces évidences cinématographiques, des pans entiers de la musique de Marchetti – même lorsqu'ils vivent leur vie détachés du moindre photogramme, du moindre pixel d'image vidéo – ont à voir avec ce qu'il est désormais à la fois commode et évocateur de nommer du "cinéma pour l'oreille". Mais, comme le rappelait Benoit Deuxant ailleurs sur ce site : "(…) si le principe du cinéma pour l’oreille est aujourd’hui acquis, que cela ne nous empêche pas de poursuivre l’analyse. Car il y a film et film (…)", précisant à propos de l'album "Noord Five Atlantica" qu'il venait d'écouter : "(…) ce disque n’est ni un western ni un drame psychologique. Il serait plutôt à ranger quelque part entre Tati et Tarkovski (…) ".
Evoluant peut-être cette fois plutôt entre Dreyer et Tarkovski, entre Franju et Bela Tarr, "Livre des morts" est "film ET film", cinématographique à la puissance deux. C'est d'abord la musique du long métrage du même nom réalisé par Eric Pellet en 2004. Une oeuvre diffusée hors des circuits de l'industrie et du commerce du cinéma et dont beaucoup d'auditeurs à venir du disque sortant aujourd'hui sur le label londonien Entr'Acte n'auront rien vu – ou, en tout cas, pas vu plus que les nonante-sept secondes d'images de jeunes hommes dormants dans un bus postées sur une plate-forme de partage de vidéos par Lionel Marchetti lui-même. Du coup, "Livre des morts" accède par sa réédition discographique à une seconde vie, devient un second film, sans images. En tout cas, sans autres images que celles que la composition sonore - très évocatrice - ne projette, cette fois sur nos tympans plutôt que sur nos rétines. Complice régulier de Marchetti, le philosophe-peintre-compositeur-écrivain Olivier Capparos (France, 1968) - qui affirme trouver dans la création radiophonique le moyen de synthétiser ses différents champs d'activités – présente le "Livre" (/ le film / le disque) comme "un itinéraire rituel à travers des paysages réels et imaginés, des films inexistants et des pensées involontaires". Et c'est bien cela que l'on entend au cours de cette sorte de long travelogue, fantastique et fantomatique, dans un au-delà mystérieux. "Filmé" en des images floues et à gros grain, non directement déchiffrables, plutôt que dans une définition d'image dont la précision imposerait trop son interprétation au "spectateur" (/ auditeur).
Pour rassembler en une seule expression ses deux profils / ses deux pratiques – "compo." (musique concrète) et "impro." – Marchetti aime parler d'un "art du haut-parleur". Dans une rencontre publique entre lui-même, Capparos, Guy-Marc Hinant (Sub Rosa), Dominique Lohlé (Observation des musiques électroniques) et les étudiants de l'Ecole de recherche graphique (ERG, Bruxelles) autour d'un de ses disques précédents, "Equus", il précisait : "Le haut-parleur est aussi une sorte de tombeau. Le son est enfermé entre quatre planches et en sort comme un fantôme. Fantôme parce que ce sont des traces du passé qui resurgissent et sont comme vivants à nouveau. Le haut-parleur est un trou noir sur le passé, qui reproduit ce qui est passé et, comme une photographie vue pour la première fois, conserve et vole quelque chose de l’être photographié. Le haut-parleur fixe… et il contient également un voile sur la membrane, c’est un corps recouvert qui reproduit des voix sans corps. Le haut-parleur est un haut lieu fantomatique" (retranscription sur le blog salutpublic.be). "Livre des morts", contrée peuplée de fantômes. > sur notre site, portrait de Lionel Marchetti par Benoit Deuxant
Philippe Delvosalle
février 2009