MATAMORE, jeune étoile hyperactive mais discrète de l’indie pop en Wallonie et à Bruxelles
Matamore, ce n’est pas seulement un label sympathique servant de plateforme d’épanouissement et de piste d’envol aux nouveaux songwriters sensibles (Half Asleep, Raymondo) et aux groupes de nos régions ciselant des compositions émouvantes et prospectant les nuances naturelles d’une électricité pop, bucolique et mélodieuse (Some Tweetlove, V.O, We vs Death...). Même si jusqu’à ce jour chaque disque édité par le label a la capacité de nous faire fondre le cœur, justement parce qu’il s’agit à tous les coups de musiques et de chansons à cœur ouvert.
Matamore n’est pas un label pop ordinaire où les albums se succèdent, où une sortie chasse l’autre, où les albums se fondent rapidement dans un catalogue de produits interchangeables tournant tous plus ou moins à la même couleur un an après une parution tapageuse.
Non ! Chaque disque est une mûre réflexion, une sorte d’accouchement. Pas seulement un reflet, mais la marque profonde d’une individualité à un moment crucial de son existence. À réécouter sans cesse leurs albums, je réalise que leur grâce, leur simplicité, la sincérité de leur expression musicale, les histoires qu’ils racontent n’ont pas pris une ride. D’accord, ils sont encore jeunes, mais pour moi, ils illustrent quasi à chaque plage soit une émotion cruciale dans un parcours de vie, soit un sourire de connivence en forme de cœur léger.
Ce sont des compositions qui ont du sens, et comme le souligne autrement un musicien de Some Tweetlove, elles s’épanouissent, sur scène et sur disque, au sein d’un label qui a lui-même du sens et une philosophie de vie, à commencer par un sens particulier des relations humaines.
Matamore n’est pas seul au monde dans sa Wallonie natale. En parcourant aisément son site Internet, on prend connaissance de toutes les connexions que l’équipe a tissées en quelques années. Les liens sont étroits avec quelques labels frères en Europe. Ces petites maisons disséminées sont autant d’auberges relais pour les différents catalogues, la diversité des lieux de concert. La distribution des disques Matamore est aujourd’hui discrètement assurée jusqu’au Japon par Plop ou à Taiwan par Silent Agreement, au Canada, etc.
Plus prosaïquement, il faut savoir qu’en Belgique les albums du label coûtent une dizaine d’euros seulement (voir le site www.matamore.net) et que l’entrée aux concerts organisés par Matamore dépasse rarement cinq ou six euros.
Plusieurs titres du label sont déjà épuisés, ils sont pour la plupart accessibles dans les centres de prêt de la Médiathèque et toutes leurs plages sont téléchargeables sur le site de la Médiathèque.
Pierre-Charles Offergeld
MATAMORE, 2003. Enregistrement 2002.
En 2003 sort le premier disque du label Matamore. Il s’agit d’un split album, deux groupes se partagent la même plaque. We vs Death est un quintet instrumental venant d’Utrecht. Comme leur alter ego
bruxello-liégeois Tom Sweetlove, ils enchaînent amoureusement des compositions sadcore, émocore où cuivres et violons pour les uns et mélodica, boucles et percussions légères pour les autres, viennent tapisser de douceur des mélodies orageuses faisant la part belle aux guitares électriques.
D’un côté comme de l’autre, on distingue un fin travail des batteurs, mais cette belle nonchalance électrique émanant des guitares de Tom Sweetlove, couplée à un jeu de basse très nuancé, forme le point d’orgue de cet album. Xanax Tobin est une mélodie intemporelle, une émotion universelle.
MATAMORE, 2004.
Second titre du label Matamore, le premier album de Raymondo étant paru en 2004. Il s’y déroule quelque chose de simple et de tendre. Une guitare claire, finement bossa nova, sonne discrètement, faisant corps avec la voix nonchalante de Christian Nolf. Une nostalgie franche et sobre alterne avec un jeu plus allègre, des airs réconfortants tachés de soleil et de batterie. Dans Raymondo, il y a juste ce qu’il faut de trompette, une batterie svelte et nette sur laquelle on peut s’appuyer et les guitares, toujours bien devant, ne jouent pas les dures mais elles ont des couleurs indispensables, un peu gouttes de pluie, un peu taches de soleil. Le chant est détendu comme une caresse, rassurant comme une main sur l’épaule. Du bout des lèvres, il raconte les plaisirs et déplaisirs de l’existence.
MATAMORE, 2005.
L’univers de V.O. c’est un peu celui d’un Raymondo en excursion. Sous un air de farniente, c’est une pop élégante et complexe pour des vacances éternelles. Les orchestrations gambadent, le chant est
léger comme une brise d’été, un peu d’électricité vient tonifier un petit monde acoustique singulièrement bien arrangé. On pense parfois à Syd Barrett, parfois aux Beach Boys, mais surtout aux vacances.
« Emmené par une bande de musiciens stakhanovistes, V.O. est un projet unique, une judicieuse superposition d’expérimentations sonores couplée aux talents mélodiques d'une voix céleste. Boris Gronemberger, actif au sein de Raymondo et guitariste attitré de Françoiz Breut, s’adjoint les services de son frère Dimitri, de Cédric Castus (Raymondo), de Frédéric Renaux, de Julien Paschal (Chacda, Sharko), et plus récemment de Thomas Van Cottom (ex-Venus et Rawfrücht) pour livrer une œuvre mémorable et intemporelle. Tel un funambule, V.O. évolue sur une corde tendue, en équilibre entre Tortoise et Lambchop, une intimité contenue entre Low et Robert Wyatt comme seul balancier. Certes, les références existent mais elles semblent dérisoires pour définir les arrangements luxuriants qui fleurissent dans la galaxie V.O. »
MATAMORE, 2005. Enregistrement 2003.
Si le premier album d’Half Asleep Palms and Plums est toujours disponible auprès du micro-label français Another Record, le second album est déjà épuisé. Enregistré en toute intimité à la maison en 2003, d’abord édité à Paris sur Hinah. Réédité et remasterisé par l’équipe Matamore en 2005. Une révélation en Belgique, un havre d’intimité divulguée, un carnet de poésies acoustiques. Le projet musical de Valérie Leclercq est centré sur des éléments essentiels, sa voix exprimant tout doucement des choses graves, une guitare acoustique, parfois incroyablement rythmique, prolongement naturel de sa sensibilité, une batterie décharnée et un piano squelettique, émouvant, évoquant l’aura introspective de Nico. La voix de Valérie Leclercq accède aussi à cette proximité, ce ton confidentiel, qui demeure presque à l’intérieur d’elle-même. Un grand disque romantique.
MATAMORE, 2006. Enregistrement 2005.
C'est un petit bijou qui dégage bien d'autres sentiments que de la tristesse, en fait peu de tristesse si on rentre vraiment dedans.
Moi il me réconforte, il me caresse, il me tend ses bras, je sens les hautes herbes de mes courses dans les champs de mon enfance quand je me retrouvais soudain surpris, entouré d'orties, une rivière un peu menaçante à traverser et j'ai aussi à plusieurs reprises le sentiment d'être tombé dans un étrange jardin d'enfants où la bienveillance, la tendresse et la chaleur mélodiques alternent avec des petits évènements troublants où les manèges et autres engins familiers virent merveilleusement au surnaturel.
Je dois dire que cette basse qui continue à fondre par petits bonds au cœur du vertige de L'homme fier, c'est du miel pour moi. Cette curieuse batterie qui galope en boitant derrière Jean-Paul III, ces guitares qui nous veulent du bien et souvent ces incursions du paranormal, ces instruments à vent qui soufflent le printemps. Il est printanier ce disque. Marchin, on dirait Bambi qui se lève et qui s'étonne d'y arriver. À chaque plage, un curieux mélange de mélodie et de trouble sentimental.
Il est riche et je n'ai pas fini d'en faire le tour comme un bon petit jardin, un jardin discret qu'on risque de traverser sans le voir si on ne passe pas au bon moment.
Conclusion
Certes, un petit label en quantité de production, six noms, sept albums, bientôt un nouveau-né en mars 2007 déjà nommé Soy Un Caballo. Mais un label aux idées larges, qui multiplie ses activités, trouve sa place dans le tissu des micro-labels et suscite les rencontres et les évènements musicaux en Wallonie et à Bruxelles depuis le début du nouveau millénaire.
Matamore, à l’origine en 2000, c’est un webzine culturel indépendant initié par un étudiant luxembourgeois résidant à Liège, Hélio P. Camacho. Lieu d’échanges et de commentaires de playlists entre des centaines de personnes éparpillées dans le monde, le site s’élargit rapidement à des chroniques de disques et de concerts et devient aussi un solide forum de discussion.
En 2002, ce forum incite quelques « Matamores » (ainsi se reconnaissent les amateurs de playlists) déjà actifs dans le petit monde de l’indie rock wallon, à se regrouper autour de Camacho pour donner de nouvelles dimensions à Matamore. Ce sont Maxime Lê Hung, fondateur du label JauneOrange, Michaël Demeyere, organisateur du Rhâââ Lovely Festival à Fernelmont et Didier Goudeseune, ex-chroniqueur à Rif Raf et instigateur des festivals First Steps et False Alarms à Louvain-la-Neuve.
Ils organisent les Matamore Evenings, puis les Matamore Nights, concerts éparpillés dans tous les lieux culturels de nos régions, diversifiant sans relâche la programmation musicale autour du rock en Wallonie.
Outre l’implication de la communauté Matamore dans la programmation de plusieurs éditions du Rhâââ Lovely Festival, citons aussi leur participation aux soirées et festivals Dictapop à Bruxelles et leur contribution à certains concerts Recyclart également à Bruxelles, leurs collaborations avec les acteurs de la Ferme du Biéreau dans le Brabant wallon et à Liège avec les organisateurs de La Zone notamment.
Matamore organise aussi l’idioLABO, festival consacré aux musiques expérimentales d’ici et d’ailleurs. Si la première édition en 2005 était itinérante, Bruxelles, Anvers et Liège, la troisième édition eut lieu à Liège en 2006 sur une péniche bien amarrée.
À la Médiathèque, on se rappellera avec bonheur la tournée organisée par la structure GANG en mai 2005. Chaque centre de prêt accueillait un concert d’artistes signés sur un des labels wallons et bruxellois (Matamore, Stilll, Carte Postale, Top 5, Humpty Dumpty, Idiosyncratics, Mandaï Distribution), unis en une plateforme commune donnant plus de voix à leurs créations et favorisant échanges et rencontres avec un public diversifié et diurne.
Un agenda de concerts en première page du site, des chroniques d’albums, un rappel des événements passés et à venir, l’évocation des collaborations amicales et professionnelles, un forum de discussion, la communauté…
Le label Matamore ne s’arrête pas là.