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SARAVAH

 

« Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire »

Cette devise délicieusement subversive du label Saravah a été empruntée par Pierre Barouh à « La vie secrète de Dali par lui-même ». Comme le disait Barouh dans un interview accordé au magazine Paroles et Musique en 1986 : « Cette phrase n’est pas un éloge de la paresse, c’est une subversion de l’esprit, une réflexion sur le travail, ses inhibitions et une marque de l’évolution de nos mentalités ». C’est effectivement dans cet esprit que cet acteur, auteur, compositeur, interprète, crée son label dans les années 60. Il s’agissait d’éditer la bande originale du film de Lelouch « Un homme et une femme ». Barouh y avait mis son grain de sel et la chanson « Chabadabada » devint un énorme succès. Jacques Higelin, dans le même dossier du même magazine, dira d’ailleurs que « Saravah n’a été possible que par cette chanson. Il (Barouh) a mis ce pognon au service des autres. Un outil au service de la création, et non pas, comme dans les grandes maisons de disques, un outil au service de la production… ».
Le directeur dilettante de ce nouveau label laisse carte blanche à ses artistes; il leur demande de prendre leur temps, d’utiliser au maximum les possibilités du studio et de travailler sans se sentir obligé de produire. Si ce n’est pas satisfaisant, on ne sort pas de disque, un point c’est tout. Inutile de dire qu’on le prenait pour un fou et qu’on le ferait plus encore maintenant. Mais le bonhomme nous a sorti plus de quatre vingt titres.
"Les deux premiers, je les ai sortis d’une manière chafouine, en me cachant, honteusement, presque à la sauvette...". Et l’histoire de commencer réellement avec Brigitte Fontaine, Areski et Jacques Higelin. Le ton est donné. Fontaine fait de suite de la provoc., Higelin se découvre parce que Barouh l’a découvert et dévoile rapidement son énorme talent. La machine est en route mais elle ne ressemblera jamais à une machine. Leur autre devise n’est-elle pas "Les rois du slow bizz" ?
D’affinité en affinité, le catalogue s’ouvre à la chanson, au jazz, à la musique brésilienne, au chant corse, au banjo américain, au rock et même à la chanson belge en la personne de Maurane. De toute évidence Barouh travaille avec ceux qu’il aime, il s’amuse, il voyage, il bouge en « nomade et sédentaire qui fréquente la terre... ». Une terre parfois lointaine, comme le Japon où Saravah devient un must; les disques de Brigitte Fontaine s’y vendent à plus de 100.000 exemplaires.
Le label se fait terre d’accueil pour David McNeil, Jean-Roger Caussimon, Pierre Louki, Gérard Pierron, Mahjun, puis Françoise Kucheida, Allain Leprest, Elisa Point, Fred Poulet, Le Coq… Mais aussi Nana Vasconcelos et son berimbau, Barney Wilen, Steve Lacy, Maurice Vander, Michel Graillier, Pierre Akendengue, Jack Treese (voir aussi Portrait Jack Treese)… et tant d’autres.
En 2006 Saravah fête ses quarante ans. Barouh a quand même trouvé le temps de laisser quelques traces personnelles gravées au fil des saisons sur ce label qu’il consacra surtout aux autres. S’appliquant à lui-même ses propres devises, il n’a produit qu’une poignée d’albums gorgés de ses chansons délicates, reflets de sa vie et de ses amours pour le monde et pour ses habitants. Mais il a aussi écrit pour les autres : Yves Montand, Françoise Hardy, Nicole Croisille
Et l’aventure n’est pas finie. Mais il est urgent de lui faire la fête et de s’intéresser à un label décidément hors normes, petit catalogue qui fait la nique au marché arrogant cravaché par les multinationales.
Étienne Bours