
« BIEN QU’AYANT DÉJÀ LARGEMENT MÉRITÉ DE NE PLUS JAMAIS RIEN FAIRE… »
(courrier promotionnel du label, mars 2011)
« J’ai la mémoire qui flanche, je ne me souviens plus très bien »…Cela devait être vers 1992 ou 1993, vers la fin de mes études à Paris; je crois me rappeler que Francisco Lopez (rien à voir avec le musicien électronique madrilène du même nom; le pseudonyme du chanteur parisien était déjà Flóp à cette époque) et son comparse de toujours, le saxophoniste Étienne Jaumet, pas très contents de l’aura de leurs chansons sur la cassette qui leur servait de « démo », en ces temps d’avant les CD-R et d’avant Myspace ©, avaient insisté pour plutôt venir me jouer quelques morceaux en live acoustique (guitare, sax, voix) en appartement. Plus ou moins à la même époque, que ce soit via la cassette démo incriminée ou via une autre de ces cartes de visites concertantes à domicile, le jeune Flóp avait été rendre visite à Dick Annegarn – qu’il admirait beaucoup – sur sa péniche « La Gueuze » arrimée en bord de Marne, dans la banlieue Est de Paris. L’auteur-compositeur hollando-bruxellois avait fort encouragé son fils spirituel à poursuivre dans la voie qu’il s’était choisie, à tenir bon, à maintenir le cap.
Mais, bien sûr, l’évolution musicale de Flóp, au cours de ces années d’avant ses premiers disques, ne s’est pas modelée que par filiation, qu’au contact de ses aînés. Le chanteur entretenait alors aussi des rapports d’amitié et d’échanges musicaux avec d’autres « vingtenaires » débutants – Wilfried* ou Herman Düne p.ex. – évoluant dans une scène lo-fi / indie rock parisienne autour de structures telles que les labels Prohibited, Ruminance, Ubu et Ubik, de fanzines tels que Hyacinth ou Bardaf! ou de quelques émissions fédératrices d’une radio libre telle que Aligre FM. Profitant, par l’achat ou l’emprunt, de l’accès relativement facile à une série d’enregistreurs quatre pistes et de la découverte de Gramofonove Zavody, une usine de pressage de vinyles en République tchèque, tout ce petit monde sort ses premiers 45t vers 1996 – 1998 (Péloueyre, groupe du futur French sur Ubik en 1996; Herman Düne sur Ruminance en 1998). Wilfried* et Flóp publiant quant à eux leurs premiers 17cm en 1997 sur l’éphémère micro-label Chlorophylle du premier. Le six titres Zéro An dont la face A s’ouvre par la chanson « Les mots tuent » (« J’ai découvert, le savais-tu ? / Que les mots tuent »), qui n’hésite pas à aussi manier poisons (« curare ») et gaz de combats (« sarin »), attire aujourd’hui notre attention non pas par la voix de Flóp, assez proche de ce qu’elle deviendra, mais par ses sonorités lo-fi (boites à rythmes, petits synthés cheap, solos de guitare électrique un peu fluets venant entrelarder le morceau sus cité).
Parce que, dix à treize années plus tard, ce qui frappe à l’écoute de pas mal des albums des Disques Bien, même si l’on reste loin des orchestres symphoniques et des studios d’enregistrements les plus côtés et les plus coûteux, c’est le soin et la délectation manifeste consacrés aux arrangements. La plupart de ces disques se présentent comme les albums d’une personne, d’un leader (Flóp, French, François Tarot, M-Jo, même Tante Hortense, etc. ) mais celui-ci n’est jamais seul et il n’est pas rare (à l’exception p.ex. de La jeune fille dans sa chambre de François Tarot ou de Mieux de Tante Hortense, enregistrés quasi « en famille ») de compter de dix à presque quinze invités et intervenants à ses côtés. Chœurs, saxes et flûtes, cornets, clarinettes et didjeridoos, violoncelles, glockenspiel et pianos, synthés et harmoniums, guimbardes et appeaux, clochettes et grelots, reco-reco et cuica (instruments de percussion brésiliens), gamelan, sarod et tablas viennent, d’un disque à l’autre, enrichir la palette sonore des productions du label. Sur la plupart de ces opus, c’est même de chanson en chanson, que les apparitions d’invités (régulièrement pour un morceau) parent la tonalité générale de l’album de reflets changeants qui en cassent l’éventuelle monotonie. Les albums Flóp et Tout le tremblement et le double CD Bi de French – sont même précisément bâtis sur l’idée des relations entre le chanteur soliste et le chœur pour le premier, et des jeux d’allers/retours entre un album Hétéro [-clite], enregistré « sur une période de dix ans en divers endroits, avec divers matériel et sur divers supports »et un album Homo [-gène] « mis en boîte » sur un temps plus resserré et dans des conditions d’enregistrement plus constantes, qui impliquent deux rapports différents aux interventions extérieures (plus changeantes / plus fidèles), pour le second.
Au-delà d’un sens du slogan et de la formule (« L’artiste seul décide du contenu de son Disque Bien » très clairement inspiré par le « The artists alone decide what you will hear... » du légendaire label new-yorkais ESP Disk ou « Ce disque est garanti de haute qualité artistique et technique malgré sa modicité »), d’une ligne graphique assurée pour une bonne demi-douzaine de pochettes (jusqu’aux trois dernières sorties en date) par les dessins de David Scrima et d’une certaine jonglerie langagière dans l’écriture (à nuancer selon les signatures), c’est aussi ce sens de « famille élargie » qui fait le label. En exagérant à peine, on pourrait affirmer que Flóp et Étienne Jaumet jouent sur presque tous les disques. Mais aussi la choriste M-Jo, le guitariste Christophe Rodomisto, le percussionniste Eddy Godeberge, le multi-instrumentiste Vincent Mougel ou le clarinettiste François Tarot réapparaissent sur au moins trois ou quatre disques du catalogue, tandis que les visites impromptues de « stars » comme Arnaud Fleurent-Didier , Vincent Segal, Neman (Herman Düne, Zombie Zombie) ou Lori Sean Berg (Berg sans nipple) préviennent les risques de consanguinité de ce petit monde en montrant ses ouvertures sur le monde extérieur.
Dans les jours à venir sortent deux nouveaux disques (non encore écoutés par ici). Maison cube, le premier album d’Émmanuelle Parrenin depuis presque trente-cinq ans (cf. son cultissime Maison rose de 1977) propose un lien de filiation entre la collecteuse de chansons rurales traditionnelles et une poignée de ses fans en âge d’être ses fils mais aussi la rencontre entre plusieurs familles d’instruments (épinette des Vosges, vielle à roue et harpe, d’un côté; synthés et autres machines électroniques, de l’autre). Et Hortênsia du Samba de Tante Hortense en compagnie du trio Revista do Samba marque encore un rien plus clairement sur la planisphère l’existence d’un courant marin Marseille – São Paulo déjà perceptible sur les disques précédents du Marseillais (cf. les percussions brésiliennes évoquées deux paragraphes plus haut).
Les Disques Bien : une certaine conscience de l’histoire et de la géographie.
Philippe Delvosalle
Avril 2011
Les Disques Bien à La Médiathèque :
- FLÓP : Le Revenu (2005)
- TANTE HORTENSE : Mieux (2005)
- Jim YAMOURIDIS : Travelling Blind (2008)
- François TAROT : La jeune fille dans sa chambre (2008)
- FLÓP : Flóp et Tout le tremblement (2009)
- TANTE HORTENSE : Plus cher (2009)
- FRENCH : Bi (2009)
- M-JO : Mes propriétés (2010)
- Émmanuelle PARRENIN : Maison cube (2011) – en cours d’acquisition
- TANTE HORTENSE & REVISTA DO SAMBO : Hortênsia du Samba (2011) – en cours
« Famille élargie » : autour des Disques Bien :
- FLÓP : Le Désordre (Jour & Nuit, 1998)
- TOOG (avec Étienne JAUMET) : 6633 (Le grand majistery, 1999)
- HERMAN DÜNE : Turn Off The Light (Prohibited, 2000)
- FLÓP : Rechute (Disques Mange-tout, 2000)
- HERMAN DÜNE : They Go To The Woods (Shrimper, 2000)
- WILFRIED* : Songs For Mum & Dad (Prohibited, 2002)
- ZOMBIE ZOMBIE : A Land For Renegades (Versatile, 2007)
- WILFRIED* : D’ailleurs (Honey, It’s Me, 2008)
- Étienne JAUMET : Night Music (Versatile, 2009)