Labels : sortir de l’étiquette
Quand on écoute beaucoup de musiques, poussé comme par la combinaison d’un plaisir de la découverte et d’une recherche assez profondément ancrée d’étonnement et d’émotions fortes, il arrive de temps en temps qu’on se sente particulièrement en phase avec ce que, par facilité linguistique, l’on nomme, par un anglicisme, un label de disques. Ce qui étymologiquement ne devrait être qu’une étiquette, qu’une marque, qu’un nom et un logo prend alors de l’épaisseur et quitte le monde plat de ses deux dimensions et de sa réalité strictement commerciale pour devenir un signe de ralliement, un gage de confiance et la porte d’entrée d’un monde (musical, mais pas uniquement) fascinant et singulier. Dès lors, pour l’auditeur conquis, par une sorte de retournement apparent, une certaine fidélité et un certain abandon (toujours cette idée de confiance: pouvoir se laisser tomber en arrière dans le vide, du bord d’une table, parce qu’on sait qu’on sera retenu, accueilli par des bras tendus, qu’on ne se cassera pas la colonne vertébrale sur le sol) deviennent les étapes d’une multiplication foisonnante de plaisirs et d’excitations souvent insoupçonnés. Quelques couacs et déceptions ne sont bien sûr pas exclus mais ils sont a priori plutôt bien vécus parce qu’eux aussi font partie intégrante de ce pacte non-signé de parcours commun.
De piste d’envol en piste d’envol
Mon propre itinéraire musical (en direct ou en différé, par la découverte de musiques plus anciennes), ma vision intime de l’histoire des musiques populaires des années 1960 à 2010 est ainsi partiellement jalonnée d’une série de petits « tunnels temporels » (« pistes d’envol temporaires » serait peut-être un terme plus parlant). C’est-à-dire de courtes périodes – généralement de quelques années; rarement plus – correspondant pour moi (et parfois pour quelques autres, mais cela reste fort subjectif) aux états de grâce de quelques firmes de disques particulièrement inspirées : Folkways dès l’articulation des années 1950 et 1960, là où se tissaient les filiations entre les musiques étymologiquement folk des États-Unis et du monde et les premiers revivals qui y puiseront sève et inspiration; ESP Disk aux confins du free-jazz et d’un néo-folk foutraque et irrévérencieux, environ de 1964 à 1968; Rough Trade de 1977 à 1979 quand, surtout en 45t ils exploraient les plus excitantes zones franches du post-punk (Swell Maps, Raincoats, Cabaret Voltaire, Feelies, Kleenex, etc. ); le petit label californien Shrimper qui de 1992 à 1995, sur cassettes et 45t, brandit la bannière d’un certain artisanat autodidacte et bricolé (lo-fi) comme une éthique et un champ de possibles plutôt que comme un style, une étiquette ou un cahier des charges à respecter etc. Plus récemment, d’environ 2003 à 2008, on était une poignée à croire, dur comme fer, qu’une certaine scène bordelaise – et parfois joyeusement bordélique – gravitant autour du petit logo de cycliste au poing levé des Potagers Natures (Api Uiz, Radikal Satan, Chocolat Billy etc. ) ne proposait non pas un curriculum vitae irréprochable, ni un chapelet de chefs d’œuvres ou une école du bon goût mais quelque chose de plus excitant et de plus fondamentalement vivant; devant ainsi un autre de nos « meilleurs labels du monde ».
Ramasser ce qui tombe
Si en Belgique francophone on ne découvre les Potagers Natures que vers 2003-2004 via les premiers concerts belges de Radikal Satan et le creusement d’un tunnel secret reliant Bordeaux aux points chauds de Louvain-la-Neuve (squat 111, écuries de la Ferme du Biéreau), la structure existe déjà alors, en bord de Garonne, depuis trois ou quatre ans. « Le terme Les Potagers Natures est tombé de la bouche d'un ami un après-midi perdu d'été en 1999, je crois. Il est tombé et je l'ai ramassé car j'étais à côté de lui. A sa gauche plus exactement. Nous étions tous les deux assis devant son ordi, pour mettre en place une compilation CD-R de nos formations bancales et sans avenir. C'étaient des compilations aux pochettes toutes différentes, faites main, et avec des petits textes poétiques et naïfs de présentation au dos. » (texte de janvier 2006 archivé ici). De mars 2000 à août 2002, à petite échelle, par multiples de 110 disques, une poignée d’amis et de complices sort ainsi notamment un LP de Happy Wizz (Api Uiz) au titre programmatique (Musique brute, non travaillée mais structurée – PoNa 01, 110 ex.) et quatre compilations aux intitulés tout aussi clairs : Observatoire d’une musique populaire à Bordeaux (PoNa 02, octobre 2000, 110 ex.); Recensement n°2 d’une musique qui respire (PoNa 04, avril 2001, 220 ex.); Troisième recensement d’un artisanat musical (PoNa 06, janvier 2002, 220 ex.) et Quatrième création collective (PoNa 07, août 2002, 330 ex.). Placée dès le début sous le signe du collectif, la démarche des Potagers Natures touche donc à ce terme fort utilisé, mais pas toujours à bon escient, de « scène » : la rencontre, sur un territoire d’abord circonscrit et à un moment donné, d’un nombre d’individus généralement assez restreint, développant par la densité de leurs interactions (amicales, créatives, critiques, etc.) un « tout » qui (même instable et parfois approximatif, bancal ou fragile) dépasse et déborde assez généreusement la somme des « parties » isolées qui le constituent. Les Potagers Natures sont comme une molécule en reconfiguration régulière, marquée par la grande variété des champs d’énergie que s’échangent les atomes qui se retrouvent à en faire partie. Musicalement, pour ne reprendre que deux exemples, Ian Saboya, fougueux guitariste très apprécié par ses pairs de The Ex, joue par exemple dans Api Uiz, Chocolat Billy, Les Baigneurs, Le Chant de l’amour triomphant etc. (liste non exhaustive) tandis que le très félin batteur Jonathan Burgun joue lui dans Radikal Satan, Chocolat Billy, Erez Martinic et a accompagné ponctuellement Le Ton mité, etc. (ici aussi, la liste est surement pleine de trous). Mais cette perméabilité et ces interconnections entre projets musicaux n’est que la pointe la plus visible de l’iceberg: les échanges se trament aussi au niveau du graphisme (pochettes sérigraphiées, affiches, « graphzines » etc.), de sorties conjointes avec d’autres labels de même obédience (Galerie Pache, en tête), de distribution parallèle de ces disques (« en dépôt dans quelques magasins sympas ou dans les cartons de quelques colporteurs ambulants – ‘distros’ » – opus cit.), d’organisation de concerts, etc.
De concerts…
Les Potagers Natures sont clairement plus qu’un label. Il me parait clair qu’au moins sous trois aspects la donnée «concerts» y est aussi importante – voire plus – que les objets « disques ». D’abord parce que, parallèlement à leurs productions discographiques, les activistes des Potagers Natures ont, du début des années 2000 à nos jours, organisé des dizaines de concerts à Bordeaux pour palier à la disparition d’un lieu qui leur tenait particulièrement à cœur (« Fin 2001 le bar rock ‘Jimmy’ ferme ses portes après la mort du gérant, privant Bordeaux d’une salle mythique qu’égrenaient les groupes les plus improbables venus de toutes parts. Petit à petit, naturellement, la nécessité s’est imposée de prendre en charge nous-mêmes l’organisation de concerts pour les groupes en tournée qui n’avaient donc plus trop d’endroit pour jouer à Bordeaux »). Ensuite, parce que c’est précisément par les concerts au-delà de Bordeaux, par les tournées, que de nouveaux contacts se tissent, que les idées évoluent et qu’économiquement / financièrement les disques s’écoulent (bien), de la main à la main, quasi sans intermédiaires, à un prix plus proche de leur coût de revient (de mémoire, moins de 10 euros pour un album il y a quelques années) qu’habituellement, ailleurs. Puis, enfin parce que, de Radikal Satan à Chocolat Billy, en passant par Api Uiz et une grande partie des autres noms du catalogue, les musiciens des Potagers Natures sont avant tout des musiciens live. Que c’est là, dans le rapport direct du musicien à l’auditeur, dans leur présence partagée et les allers-retours des d’énergies qu’ils s’envoient et se renvoient, que s’échafaude ce qu’il y a de plus fondamental au cœur de la démarche des Potagers. Les disques en proposent une trace ou une alternative, souvent précieuse mais rarement de la même intensité.
Débats d’idées, recul critique et chasse aux faux-semblants
Je m’en voudrais de conclure cette présentation des Potagers Natures sans aborder un aspect qui, vu de loin pourrait paraître détaché de la production de leurs musiques mais qui, même s’il ne leur a pas rapporté que des amis (ou, justement, parce qu’il ne leur a pas... ), me semble un pan vraiment important de leur démarche et de leur présence publique dans cet espace où musique, art, culture, politique et urbanité se rencontrent – pas toujours en bons termes: l’exigence critique. Se revendiquant entre autres de labels rock tels qu’Amanita en France ou Alternative Tentacles aux États-Unis, mais aussi du cinéma de contestation sociale de René Vautier ou des Éditions Maspéro dans les années 1960, deux chevilles ouvrières des Potagers Natures, dans un long échange avec le dessinateur de bande dessinée JC Menu, un des fondateurs de L’Association, dans L’Éprouvette, sa somme en trois volumes sur le retard catastrophique de la critique écrite en BD, font le constat d’un retard encore plus profond dans le champ de la musique : « Bref, il ne s’agit pas seulement de créer des niches mais aussi, et c’est quelque chose à quoi nous tenons beaucoup, de faire exister une critique qu’on souhaite par conviction ‘ardente’ (en arrivant à faire, comme on dit, de l’attaque/défense), démarche qui (comme tu as pu le constater) est loin de faire consensus parmi nos pairs » (Les Potagers Natures / JC Menu : « Dialogue de DIY comparé » in L’Éprouvette n°3, L’Association 2007). Dans l’espace bordelais cette exigence passe notamment par le fait de pointer du doigt, dans une série de textes polémiques, les faux-semblants d’une série de lieux et d’entreprises qui du rock n’ont gardé que l’imagerie en le vidant de son contenu (écoles de rock à perspectives carriéristes, salles de spectacles à visées juste commerciales etc. – l’équivalent de certaines initiatives rock de la Communauté française, plus près de chez nous, en Belgique francophone ?). « Pour prendre des exemples concrets à Bordeaux, les gens qui traînent dans le milieu alternatif, et malgré qu’on devrait s’attendre à y rencontrer des personnalités plus aptes à réagir contrairement à des milieux plus ‘endormis’, revendiquent rarement des exigences éthiques, et du bout des lèvres. C’est comme si on était arrivé à nous inculquer une mentalité où la critique n’est pas perçue comme une démarche gratifiante, mais comme un truc de snob ou de bourgeoisie intellectuelle. L’emprise du système qui nous domine est donc perceptible, dans l’incapacité des gens qui s’y opposent, à se juger assez pour améliorer un système alternatif, qui deviendrait par conséquent plus efficace et plus sain. C’est vrai aussi pour le milieu du punk DIY bordelais, où c’est encore plus flagrant puisque au symbolisme exacerbé de l’opposition (vêtements, iconographie, sonorités), est associé un pragmatisme politique limité, immobile et très peu ingénieux. Quelque soit le style de musique, c’est radical, voire extrémiste, d’exprimer clairement ses idées à propos du fonctionnement de certains labels, groupes ou salles de concerts. Bordeaux est comme une grande famille, dont on souhaite préserver les membres en évitant les sujets qui fâchent, les sujets ‘sérieux’. La plupart des gens sont incapables d’assimiler que la critique d’une activité; même la critique la plus dure, n’implique pas forcément la critique des individus eux-mêmes. Ce tabou a pour conséquence de rendre les situations statiques, interminablement répétitives et ennuyeuses. » (texte de 2004, en entier ici).
« Rendre les situations statiques, interminablement répétitives et ennuyeuses » : voilà au moins clairement un procès qu’on ne pourra faire aux Potagers Natures, eux qui les ont rendues mouvantes, déconcertantes, en régulière reconfiguration et très souvent fort excitantes, fécondes et remotivantes.
Philippe Delvosalle
Mars 2011
À lire: Les Potagers Natures / JC Menu : « Dialogue de DIY comparé » in L’Éprouvette n°3, L’Association 2007