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Les oiseaux du monde à travers la musique classique

 

Il sort de nos corps emplumez

Des voix plus divines qu'humaines

Qui tiennent les soucis charmés

Et font dormir les peines

Nous vous appellons à tesmoins

Que si nos voix font des merveilles

Nos luths ne pénetrent pas moins

Les cœurs que les oreilles

Gardez de vous abuser tous

Ce serait chose bien estrange

Si les corbeaux et les hiboux

Chantaient comme des anges

Nous sommes des dieux déguisés

Qu'en ce lieu ces beautés attirent      

Et c'est pour nos cœurs embrasés

Que nos bouches soupirent

 

Estienne Moulinié «  Consert de différents oyseaux  »

 

 

Oiseau divin, oiseau messager, oiseau symbole… Toute l'histoire de la musique classique occidentale est peuplée de chants d'oiseaux, de pépiements, d'onomatopées qui sont autant de tentatives plus ou moins heureuses d'imiter le langage vif et coloré de la gent ailée.

Curieusement, alors que les oiseaux sont innombrables dans leur variétés, les musiciens classiques – et les poètes qui sont leur source d'inspiration – n'en retiendront que quelques uns, leur conférant une symbolique assez simple et compréhensible par un public sensible aux conventions. Les spécimens ainsi retenus le seront en raison de l'heure et de la saison où leurs chants se font entendre ainsi qu'en raison de leurs agissements particuliers.

Ainsi le coucou occupe-t- il dès le Moyen-Âge une place particulière dans le bestiaire ailé. Il est évoqué au 13 ème siècle dans un rondeau anglais « Summer is icumen in » et se glisse ironiquement   dans un lied d'Oswald von Wolkenstein à l'aube du XVème siècle. On le retrouve dans les chansons mais aussi dans la musique instrumentale où son cri narquois peut, comme dans les œuvres pour clavier de Pasquini ou Kerll, servir de base à de grandes pièces virtuoses.

Sa popularité n'a d'égale que celle du rossignol qui, comme lui, domine le Panthéon des oiseaux-musiciens. N'est-il pas un des oiseaux-phares du Printemps, un des chantres privilégiés des causes amoureuses et des émois nocturnes. Les poètes et musiciens de la Renaissance l'évoqueront, amoureux le plus souvent, vainqueur parfois. Les classiques et les romantiques y recourront à maintes reprises et particulièrement dans la mélodie, autant d'ailleurs que les compositeurs du XXème siècle. Citons, à titre d'exemple, Grétry, Liszt, Bizet, Rimski-Korsakov, Hahn, Roussel ou Krenek sans oublier la magie du « Chant du Rossignol » de Stravinsky qui fait s'opposer un vrai rossignol à un rossignol mécanique. Et que dire des « rossignols enrhumés » de Maurizio Kagel ?

L'alouette et   l'hirondelle ont pour mission d'annoncer l'une l'aube qui se lève, l'autre la naissance du printemps… même si une seule hirondelle ne suffit pas à confirmer le retour des beaux jours. Découvrons le « Second divertissement chinois » du Père Amiot (XVIIIème siècle). On y trouve un « chant de l'hirondelle » qui n'est autre qu'une transcription d'une musique autochtone par un esprit occidental   lequel,   à une époque où l'enregistrement sonore n'existait pas, a voulu porter en Europe un témoignage des musiques d'ailleurs. Ecoutez cette mélodie traditionnelle énoncée à la flûte, doublée ensuite par le violon et, enfin, le clavecin. Si le chant de l'oiseau n'est guère reconnaissable, l'intérêt porté à l'époque pour une musique extra-européenne mérite d'être souligné.

D'autres hirondelles et alouettes hantent les partitions classiques,   plus souvent pour le symbole qu'elles représentent que pour leur chant. Il faut attendre les musiciens contemporains pour que la particularité de leur langage constituent un enrichissement dans l'acte musical créateur.

Le canari fait son apparition à l'époque baroque. Rien dans l'œuvre de Telemann « Ode funèbre pour la mort d'un canari versé dans les arts » ne rappelle les vocalises et les trilles de ce prisonnier des cages mais il atteste sur le mode comique de l'attachement à l'animal captif et du plaisir que procurent ses sifflements mélodieux .

  La virtuosité de l' « oiseau des îles » séduira davantage de petits maîtres tel Poliakin   qui nous a laissé pour le salon un morceau d'anthologie particulièrement « kitch ». Il partage le privilège de ce type de compositions, où tout se trouve dans l'effet facile, avec Eugène Damaré. Ce dernier se fait le champion de   pièces de bravoure où   roucoulent tourterelle, alouette et autre merle blanc. Un répertoire qui fut celui des kiosques d'autrefois avec toute la nostalgie et la naïveté qu'il exhale…     

On reconnaîtra à François Couperin, outre la grâce infinie de ses pièces pour clavecin, la diversité qu'il offre à ses auditeurs… Fauvettes plaintives, linotte effarouchée, rossignol en amour et rossignol vainqueur.. Des titres qui évoquent certain compositeur du XXème siècle. Avec le « Chardonneret » d'Antonio Vivaldi,   nous clôturons quasiment la liste des volatiles sélectionnés par   les compositeurs   avant le   XX ème siècle.

Enfin, Messiaen vint et avec lui le plus prodigieux archivage et la plus fantastique transcription qui soit des chants d'oiseaux du monde entier. Qu'ils soient « exotiques » ou de chez nous, le « Catalogue d'oiseaux » d'Olivier Messiaen est autant un sommet de la composition contemporaine que l'expression d'une mystique personnelle où les beautés de la Création occupent une place primordiale.         

La musique vocale et particulièrement le Lied se réfèrent constamment à l'oiseau. Il serait impossible d'énumérer ici les nombreuses mélodies dans lesquelles, le plus souvent,   l'imitation de la nature passe au second plan, le premier plan étant – rappelons-le – davantage   symbolique. L'oiseau apporte un message et sa présence n'est souvent évoquée que par quelques accords fugitifs.

Les vraies imitations sont moins nombreuses mais on peut en trouver à toutes les époques. Ainsi, l'admirable « Chant des oiseaux » de Clément Janequin dans lequel les onomatopées forment la trame d'une étonnante polyphonie. Dans l'air « Sweet Bird », extrait de « l'Allegro, il moderato ed il penseroso » de Haendel, le dialogue entre la soprano et la flûte-oiseau est d'une tendresse bouleversante. On notera aussi dans une « Ouverture » de Graupner un curieux passage désigné sous le titre de « Uccellino chiuso » où se fait entendre quelque canari dont la cage a été obscurcie d'un voile.

Au cours des siècles, l'évocation du chant des oiseaux se fait plus réaliste. On les entend dans la « Symphonie Pastorale » de Beethoven, dans les « Quatre saisons » de Vivaldi comme dans les « Saisons » et « La Création » de Haydn.

Le développement de l'orchestre symphonique conduit à une reproduction de plus en plus fidèle non seulement du chant mais aussi des bruissements d'ailes, de la volubilité des hôtes de nos campagnes et jardins dont on perçoit maintenant les évolutions dans l'espace . La première moitié du XXème siècle verra l'éclosion d'un répertoire d'où émergent certains « classiques », tels les « Oiseaux » ou les « Pins de Rome »  d'Ottorino Respighi.

La musique contemporaine ouvre des voix nouvelles avec l'introduction des instruments électroniques. Le « Cantus Arcticus » de Einojuhanni Rautavaara est une œuvre-clé du répertoire   inspiré par les chants d'oiseaux. Ceux-ci ont été captés dans leur milieu naturel et sont diffusés lors de l'exécution de l'œuvre, servant de matériau de base à une fresque symphonique particulièrement impressionnante. Plus intimiste, l'oiseau-prophète de Jacques Lenot nous rappelle que si les siècles passent, le chant de l'oiseau reste immuable et qu'il distille au long de l'année ses humeurs tristes ou joyeuses et sa poésie délicate. Puisse notre siècle en préserver toute la beauté à travers la sauvegarde de notre patrimoine naturel.

La liste qui suit est une sélection, non dépourvue d'arbitraire, une ouverture vers un répertoire particulier où l'oiseau est diversement présent. Il   existe bien d'autres œuvres dont le rapport à l'oiseau n'est pas explicite. Tout simplement, le timbre des instruments, les trilles, les glissandi éveillent en nous   le sentiment du monde ailé. Ainsi, en ouvrant cœur et oreilles,   découvrirons-nous peut-être dans le « finale » du second concerto pour piano de Brahms   un passage où le soliste traduit l'envol soudain d'une nuée d'oiseaux. Les voies d'accès à la musique classique sont innombrables et font directement appel à notre sensibilité profonde. Pourquoi les oiseaux ne deviendraient-ils pas nos guides les plus précieux ?

 

Musicalement et ornithologiquement vôtre !

 

Pierre Watillon