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2. Oiseau symbole, oiseau métaphore (suite)

Début de Oiseau symbole.

 

Mais la trilogie ainsi nommée n'est pas seule à entrer dans le jeu des amours humains. Beaucoup d'oiseaux représentent le sexe du mâle : le merle en tête (mais également le moineau, le perroquet…). Et quand on chante que le merle qui a perdu une plume, une patte, etc, ne chantera plus, c'est une autre métaphore sexuelle. Comme le sont finalement un très grand nombre de chansons apparemment innocentes mais aux doubles sens pourtant évidents. Et c'est souvent l'oiseau, quel q u'il soit, qui représente le sexe masculin. Quand on chante « elle me l'avait toudi promis une belle petite gayolle pour mettre mon canari », ou encore « quand m'canari saura chanter il ira voir les filles », il est clair que le canari n'est pas un petit oiseau innocent, pas plus d'ailleurs que la petite cage qui lui a été promise. Le répertoire français rassemblé par Marc Robine donne d'ailleurs un exemple proche, venant de Vendée, mais par contre autrement plus explicite. La chanson s'appelle « L'oiseau volage » et commence comme ceci :

 

« C'est un petit oiseau,   Isabeau,
c'est un petit oiseau, Isabeau
l'oiseau est trop volage
il pourrait s'envoler
prête-la-moi, ta cage
il pourrait s'envoler

L'oiseau fut pas dedans, bonnes gens (bis)
Qu'il commence à s'étendre
Prendre du mouvement,
Bonnes gens,
Prendre du mouvement

Pendant c'temps-là, la belle (bis)
Prend du réjouissement,
Bonnes gens
Prend du réjouissement … » (voir note 8)

Un certain nombre d'oiseaux représentent le sexe de l'homme mais la femme a les siens, par exemple la perdrix. Et quand on parle de caille, c'est souvent de jeune fille mais surtout de jeune fille coquine qu'il s'agit. On dit d'ailleurs toujours « chaude caille ». Du côté anglo-saxon, on peut estimer que les exemples du même genre sont nombreux. Quand dans la célèbre chanson « Corinna, Corinna », le chanteur se plaint que son amie n'est guère à ses côtés alors qu'il possède un oiseau qui siffle, un oiseau qui chante (« I got a bird that whistles and I got a bird that sings »), on peut légitimement supposer que la métaphore est la même.

Encore faut-il se souvenir du fait que l'oiseau n'est pas le seul à endosser tant de rôles sexuels et amoureux écrits par les humains. L'âne, par exemple, est souvent employé pour représenter un homme plutôt lubrique, ou du moins assoiffé d'amour.

 

Cependant, l'oiseau n'a pas à se plaindre de sa place de choix dans cette imagerie populaire. Il est là depuis si longtemps qu'il est impossible de savoir pourquoi et comment il fit son entrée dans telle ou telle tradition orale. Certaines régions semblent particulièrement riches en cette matière symbolique – la plupart des régions rurales le furent probablement mais les recherches et publications ont été menées avec plus de conviction et d'efficacité en quelques endroits seulement. A ce titre, le Tarn est un lieu pour lequel la documentation détaillée et passionnante ne manque pas. Là comme ailleurs, très tôt, les enfants s'en vont jouer dans la nature, ils cherchent à entendre puis à approcher les oiseaux. Ils désirent les imiter, s'amusent à décoder des mimologismes. Puis ils s'essayent au dénichage, à la capture ou à la chasse, parfois méchante. Daniel Fabre parlait de « La voie des oiseaux » que devait suivre le garçon dans son apprentissage de la vie (D. Fabre in « L'Homme » n°99, XXVI (voir note 3), pp 7-40)(voir note 2). De cette époque dont se souvient d'ailleurs également Jean-Louis Etienne, enfant du Tarn, datent les premiers émois, les premières observations, imitations et autres connivences avec les langages des oiseaux. C'est un passage initiatique qui est à la base d'un univers sémantique et de son maintien dans la société. Les enfants ne sont pas les seuls à l'entretenir, ils apprennent à comprendre ce que les adultes continuent de divulguer. Ils décodent petit à petit ce que les autres disent d'abord sans doute loin de leurs oreilles. Mais les oiseaux sont là pour traduire, puisque c'est de leur langage qu'il s'agit.   D'abord on apprend à comprendre le corbeau qui regarde un petit oiseau manger une musaraigne en croassant : « est-y gras, est-y gras » et la réponse de l'oiseau « y'a qu'la piau, y'a qu'la piau » (voir note 9) ; après, par contre, on peut aller jusqu'à interpréter des mimologismes nettement plus audacieux. Cet exemple du Limousin cité par Josiane Bru (voir note 2) est édifiant : c'est un loriot qui avise un jeune homme faisant l'amour avec une jeune fille et qui lui chante : « se l'aviai, la viraia'i » (si je l'avais, je la retournerais). Beaucoup d'autres exemples truculents émaillent ces recherches publiées par Modal.

Les oiseaux n'allaient cependant guère se contenter de ces rôles symboliques endossés à travers le monde pour répondre aux envies et frustrations des hommes et des femmes. Représenter l'amour, l'adultère, symboliser la vie à la campagne, représenter tous les messagers possibles et imaginables, furent comme autant d'étapes dans une imagerie populaire et poétique. Mais, comme on l'a déjà vu, l'oiseau est tout cela et bien plus encore. Il est un symbole de liberté, d'espoir, il est capable d'endosser toutes les aspirations de l'homme. Y compris des aspirations sociales et politiques, des volontés de changement, des soifs de liberté. Il peut aussi être utilisé comme symbole dans le langage, fut-il poétique et musical, d'une lutte sociale, d'une résistance face à l'histoire.

L'Irlande, par exemple, connaît une tradition poétique ancienne qu'on appelle «aisling ». Un terme qui, en gaélique, signifie « vision ». Il s'agit d'un texte ou chant allégorique destiné à voiler un propos souvent politique ou patriotique (parfois simplement poétique) sous une métaphore animée. Le système le plus fréquent consiste à déguiser l'Irlande elle-même sous les traits d'une femme. Mais il est des cas où les poètes irlandais ont recouru à l'image de l'oiseau pour lui confier les traits d'un homme dont le peuple espérait l'aide dans la lutte contre l'Angleterre. A la fin du XVIIIè siècle, les Irlandais ont tourné leurs espoirs vers la France. Un espoir qu'ils placeront en Napoléon, ennemi d'Albion, et donc libérateur potentiel. Napoléon est alors devenu héros de ballade sous les traits d'un passereau, le verdier (the green linnet).

 

« Curiosity led a young native of Erin

to view the gay banks of the Rhine

where an Empress he saw and the gold that she was wearing

all   over with diamonds did shine

No goddess in splendour was ever yet seen

To equal this fair maid so mild and serene

In soft accents she cried, O my linnet so green

Sweet Boney, will I e'er see you more ? »

 

« La curiosité poussa un jeune Irlandais

à visiter les jolies rives du Rhin

Il y rencontra une Impératrice et l'or dont elle était parée

Etincelait de mille diamants

Jamais il n'avait vu déesse assez splendide

Pour rivaliser avec cette belle dame si douce et sereine

De son accent délicat, elle se lamenta, Oh mon verdier,

Mon doux, mon gentil, te reverrai-je jamais ? »

(Chanté par Dolores Keane sur le disque des Chieftains « Bonaparte's retreat » - Shanachie SH79026)

Cette chanson qui souligne la personnalité de Napoléon prédit déjà sa défaite.

Tout héros du peuple irlandais est susceptible de demeurer dans la légende et l'histoire par ces métaphores. Les Wolfe Tones ont chanté « The blackbird of sweet Avondale » pour rendre hommage à James Stuart Parnell, né à Avondale dans le Wicklow. Fin du siècle passé, Parnell gagna le titre de « roi sans couronne de l'Irlande » parce qu'il mena une lutte farouche pour le Home Rule (autonomie interne irlandaise) et pour une meilleure administration des terres, en faveur des Irlandais. Emprisonné puis relâché, il eut un immense pouvoir que seule une sombre affaire de mœurs, exploitée par ses opposants, finit par ternir. Il reste cependant un de ces grands hommes de l'histoire irlandaise qui ont su mener le conflit sur le terrain politique. Cette fois, c'est sous les traits du blackbird, le merle, que les Irlandais reconnaissent leur leader. Une fois de plus, le chanteur se décrit rencontrant une femme sur les bords d'une rivière. Elle se lamente et pleure la disparition de son merle d'Avondale. Mais le merle a été utilisé comme symbole bien avant le personnage de Parnell. Dans les années 1700, la chanson « the blackbird » ou « the royal blackbird » cachait sous ce nom le Prince Charles Edward Stuart. C'était une chanson jacobite ; les Jacobites étant les partisans de la dynastie des Stuart, nombreux en Ecosse mais également en Irlande après la bataille de la Boyne où fut défait James II (Stuart) dont la politique était plutôt favorable à l'Irlande (Stuart était par ailleurs converti au catholicisme). La bataille de la Boyne, en 1690, fut à la fois une guerre de pouvoir et une guerre de religions. La victoire des protestants fut cinglante et est encore fêtée annuellement par les Orangistes d'Ulster. Guillaume d'Orange, nouveau roi d'Angleterre, s'y opposait en effet à James II, roi catholique chassé d'Angleterre et venu en Irlande combattre les villes anti-Jacobites (Derry et Enniskillen). Pour le chanteur Paddy Tuney qui chante une version de « blackbird », l'oiseau représente le fils de James II, Charles Edward, prétendant au trône et catalyseur des aspirations irlandaises. Une fois de plus, les différentes versions de la chanson décrivent une femme se lamentant sur la disparition du merle.

 

« I will go as stranger through peril and danger

and seek out my blackbird where'er he may be »

« Je m'en irai, étrangère à travers périls et dangers

à la recherche de mon merle où qu'il soit allé »

Ainsi donc, chanter le merle peut être une ballade gentille, chanson pop innocente inspirée par l'oiseau, une chansonnette à connotation sexuelle devenue chanson populaire à énumération, presque comptine pour enfants, ou encore chanson sociale d'inspiration politique. Mais ce ne sont là que quelques exemples parmi une multitude de possibilités et d'exploitations expressives à partir du chant ou du comportement d'un seul animal.

Et d'ailleurs, en Irlande, comme en beaucoup d'autres pays, il n'est point besoin de paroles pour chanter un oiseau. Ces animaux ont inspiré une foule de musiques et airs de danses. « Blackbird » est un hornpipe célèbre, « The lark in the clear air » est un air, « Skylark » est un   reel, etc, etc.

Conclusion