Les Français d’Amérique !
On pense certes souvent aux Québécois. On se souvient régulièrement des Cajuns de la Louisiane et de leur savoureuse musique qu’on écoute pourtant bien peu chez nous. On a, par contre, tendance à oublier ceux sans qui la Louisiane ne serait pas le pays des Cajuns, à savoir les Acadiens.
L’Acadie est un bout de terre que les Européens croient connaître sans pour autant pouvoir le situer. Un coin du monde dont le nom fait rêver, véhiculé dans un amalgame symbolique et diffus par la chanson et le langage. Cette région a vécu une saga digne d’une ballade, un périple qui se chante plus qu’il ne se raconte. C’est l’histoire d’une terre d’Amérique, des luttes entre les puissances européennes pour se l’arracher, des drames des petites gens venus s’y installer. C’est aussi l’histoire d’une culture francophone bringuebalée d’un bout à l’autre de la grande Amérique du Nord. C’est, aujourd’hui, des provinces maritimes du Canada à la Louisiane américaine, deux peuples frères ou cousins s’exprimant haut et fort, dans un langage coloré original qui transpire un savant mélange des terres d’Europe et de celles du New Brunswick ou des bayous du sud des Etats-Unis.
De la colonie au “grand dérangement”.
C’est en 1524 que l’explorateur italien Giovanni da Verrazzano baptise une partie du littoral atlantique canadien “Arcadie”. La végétation abondante lui rappelle l’Arcadie de la Grèce antique vantée par les poètes. Au 17e siècle, le mot devient Acadie pour désigner les colonies françaises de cette partie orientale du Canada, ce qu’on appelle aujourd’hui les Maritimes. Par droit de conquête, l’Acadie est anglaise depuis 1613, mais ni la France ni la Grande-Bretagne ne semblent vraiment s’y intéresser. Seuls les colons y débarquent. Les premiers Français y furent présents dès 1604; venant de Picardie et de Normandie, ils s’installent dans ce qui est aujourd’hui le New Brunswick et Nova Scotia. Les Anglais suivent en 1629. L’intérêt des deux puissances européennes commence à se manifester à partir de 1625. L’Acadie a été concédée, en 1621, à l’Ecossais William Alexander, mais il n’y prête attention qu’en 1629 pour y installer une colonie écossaise - d’où l’apparition de ce nom encore utilisé dans le sud des Provinces maritimes : Nova Scotia ou Nouvelle-Ecosse. Les Français commenceront à asseoir plus officiellement leurs installations dès les années 30 du même siècle. Ce qui montre combien la cohabitation entre Français et Anglais fut, dès le début, une donnée majeure de l’histoire de l’Acadie. Mais les deux puissances sont trop affairées en Europe. Les guerres qui y font rage les occupent outre mesure et les colons du Canada doivent organiser leur coexistence un peu misérable sans soutien particulier au milieu d’une multitude d’intérêts internationaux tactiques pour cette région. En 1667, cependant, le traité de Breda signe le retour de l’Acadie dans les possessions françaises. Mais la colonie est faible et les Anglais s’y conduisent comme chez eux, notamment dans des domaines économiques comme la pêche. Les colons français subissent, traitant avec les Amérindiens et avec les habitants de la Nouvelle-Angleterre, à défaut de pouvoir compter sur un soutien de la France.
Qui plus est, les terres d’Acadie servent souvent de champs de bataille aux conflits entre le Québec et les colonies anglaises. Dès le début du XVIIIe siècle, l’Angleterre entend se réapproprier la région. Petit à petit, la France perd du terrain. En 1713, le traité d’Utrecht consacre la cession de l’Acadie à l’Angleterre; seules quelques terres restent françaises (l’île du Cap-Breton qui portait alors le nom d’île royale). Mais les colons ne bougent pas pour autant, ils demeurent sur leurs parcelles. S’en suivra alors une sorte de jeu odieux entre Anglais et Français; les premiers essayant par tous les moyens d’obtenir des seconds un serment d’allégeance inconditionnel à la couronne britannique. Les Français tentent de ruser et de prêter un serment qui leur autoriserait une certaine neutralité. Le contexte s’aggrave, les conflits se multiplient tant en Europe, pour le trône d’Autriche, qu’en Amérique du Nord où les Anglais veulent faire place nette. Dès 1754, les Anglais décident de chasser les Français qui n’acceptent pas le serment d’allégeance inconditionnel à l’Angleterre. C’est l’époque où le maquisard Beausoleil Broussard lance des attaques contre les Anglais (la ville de Broussard sera créée en Louisiane en son honneur en 1765). Commencent alors les déportations.
En 1755, c’est l’épisode tragique du “grand dérangement”. Les Français sont chargés sur des navires et déportés vers d’autres colonies américaines ou vers la France et l’Angleterre. Beaucoup arrivent en Louisiane, peuplée déjà par un autre groupe francophone composé des survivants de l’occupation française de la région et des Français qui avaient fuit les révoltes d’esclaves d’Haïti. Certains de ceux-ci arrivèrent d’ailleurs avec leurs esclaves, ce qui explique l’existence d’un parler créole sur ces terres d’Amérique. C’est en Louisiane que les Acadiens déportés deviendront, petit à petit, des “Cadiens” ou des “Cajuns”, déformation créolisée du mot acadien, donnant ce nom à toute la culture francophone de cette partie des USA.
D’autres sont contraints de rentrer en France mais, l’histoire étant un perpétuel mouvement de balancier, beaucoup reviendront après 1763 rejoindre une terre avec laquelle ils avaient pactisé. En 1763, en effet, le Traité de Paris reconnait le territoire aux Anglais qui acceptent un retour de colons français à certaines conditions.
Le Canada finira par compter sept millions de francophones dont six au Québec. Mais, si le Québec est une des dix provinces de la fédération canadienne, l’Acadie n’est que le nom d’une ancienne colonie française, devenue aujourd’hui région perdue dans l’immensité des Provinces maritimes. Certains considèrent que l’Acadie est répartie entre le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, l’île du Prince Edouard mais également Terre-Neuve où vit encore une petite communauté acadienne. Soit une population de quelque 285.000 francophones parmi les plus de deux millions d’anglophones de ces quatre provinces. Le cœur de l’Acadie est sans conteste le Nouveau-Brunswick dont un tiers de la population est d’origine française.
En Louisiane : “Laisse le bon temps rouler”.
En 1803, les Américains acquièrent la Louisiane et les quelque 5.000 Acadiens établis dans les bayous du Mississippi deviennent citoyens américains au même titre que leurs voisins français, créoles, indiens, espagnols ou afro-américains. Ils sont aujourd’hui plusieurs centaines de milliers d’Acadiens de Louisiane, pour la majorité dans le sud-ouest de la région. Garder une culture, une langue, une façon de vivre, dans cette immense société américaine, ne fut pas simple. La population acadienne y est extrêmement isolée et l’américanisation de leur société a progressé comme un rouleau compresseur. En 1968, sous l’impulsion d’un ancien membre du Congrès, d’origine acadienne, le Codofil fut créé, institut destiné à promouvoir la langue française. Les Cajuns se sont donc accrochés à leur identité, au français, à leur religion catholique et, même si les jeunes sont plus américains qu’il y a un siècle, la musique cajun et son environnement semblent avoir passé avec un certain succès de nombreux caps difficiles.
Au Savoy Music Center à Eunice, chez l’accordéoniste Marc Savoy, on se réunit tous les samedis matin pour jouer violon, accordéon, piano, guitare et ti-fer (triangle) autour d’un boudin traditionnel et d’un café ou d’une bière. Là, punaisé sur un mur, j’ai trouvé un petit texte écrit par Marc Savoy lui-même et je vous en donne ici l’intégralité :
“So you tell me that you can’t speek french even though you have lived in a french speaking area all your life. You say you have never learned how, because no one ever showed you. Yet, somehow you managed to become a normal, stereotype, clone of “anywhere USA” even though no’one ever showed you that either. Bullshit ! I’ll tell you why you can’t speek french. It’s because, as you were growing up, you were so busy pursuing mundane trivia and making fun of those who did speak french that you could never find time to recognize the beauty of your heritage. You turned your back on a hot bowl of gumbo in favor of a cold tasteless american hot-dog. Now that cajun culture attracts worldwide attention, you have decided to be cajun also. That’s fine but don’t make a second mistake and try to take credit away from the people who kept the torch lit when cajun was a dirty word. I pledge myself not to let that happen”.
Marc Savoy, December 1987.
“Alors vous me dites ne pas savoir parler français même si vous avez passé votre vie dans une région francophone. Vous dites ne jamais avoir appris, parce que personne ne vous a jamais montré. Pourtant, vous avez réussi à devenir un clone normal, stéréotypé, de “n’importe où aux USA” alors que personne ne vous a jamais montré ça non plus. Foutaises ! Je vais vous dire pourquoi vous ne savez pas parler français. C’est parce que, en grandissant, vous étiez si occupés à de futiles mondanités et à vous moquer de ceux qui parlaient français que vous n’avez jamais trouvé le temps de reconnaître la beauté de votre héritage. Vous avez tourné le dos à un bol de gumbo chaud au profit d’un hot-dog américain froid et sans goût. Maintenant que la culture cajun attire l’attention du monde entier, vous avez décidé d’être cajun aussi. C’est bien mais ne faites pas une seconde erreur en vous attribuant le mérite qui revient à ceux qui maintenaient le flambeau quand cajun était un mot vulgaire. Je m’engage personnellement à empêcher cela”.
Et Savoy avait affiché ce petit mot à côté du célèbre discours de Chef Seattle en 1854, intitulé “My words are like the stars that never change”.
Une chanson de Dirk Powell et Christine Balfa, intitulée “C’est tout perdu” et chantée par le groupe Balfa Toujours, parle de la même thématique, rappelant qu’il faut profiter de sa culture quand on a la chance de l’avoir encore :
Les paroles de Marc Savoy, de Dirk Powell ou de Christine Balfa sont à l’image de l’ensemble de leurs démarches, une implication totale dans la défense d’une culture qui n’est pas seulement musicale mais dont chanson et musique véhiculent parfaitement l’histoire. Il suffit, pour s’en convaincre, de se pencher sur une discographie étonnamment riche et de se rendre compte que, du plus jeune au plus vieux, on est capable de saisir accordéon ou violon et de faire danser la valse ou le two-step. Alors que les anciens ne sont pas prêts de poser l’archet, les gamins s’en saisissent pour jouer le répertoire ancestral autant que les nouvelles compositions. Le fais-dodo des fins de semaine continue de faire le plein, sorte de bal où se joue encore cette musique d’origine française mâtinée d’accents américains et d’influences de la musique old time. On y “laisse le bon temps rouler”. Il faut voir les Cajuns danser les danses de figures ou quadrilles, parfaitement organisés sur un immense plancher où les femmes virevoltent sur elles-mêmes, laissant apparaître des dessous complètement recouverts (puritanisme et catholicisme obligent) aux couleurs souvent américaines et étoilées. Il est vrai qu’il est plus facile de rencontrer des danseurs de plus de quarante ans mais les jeunes sont là qui jouent accordéon, violon ou guitare. Quant au français, il se chante et se parle encore même s’il doit se battre pour survivre. Ce français est rugueux et calleux comme les mains des chasseurs d’alligators; il décrit la vie sans façon, à coup d’images fortes et de mots trafiqués par le temps et les métissages.
“Oh, c’est la valse de la belle, habillée dans sa robe déteindue et haillonnée. C’est comme ça j’l’avais vue longtemps passé, en bas du grand chêne vert; une orpheline qu’elle était” (extrait de “La valse de la belle “ par Shirley Bergeron).
En Acadie, d’Evangéline à aujourd’hui.
Mais, on l’a vu, l’Acadie n’a pas perdu tous ses Français; dès 1763, beaucoup sont revenus sur les terres dont on les avait chassés. Par vagues successives, ils quittèrent à nouveau la France vers l’est du Canada et parfois vers d’autres régions de cet immense pays.
Leur résistance ne fut pas une histoire simple. Les Acadiens qui vécurent la charnière entre le 18e et le 19e siècle connurent une existence précaire, sans représentativité, sans véritables droits.
Fait historique d’un romantisme rare, c’est le long poème “Evangeline” qui vint galvaniser leur volonté. En 1847, le poète américain Henry Wardsworth Longfellow, ému par l’histoire des Acadiens, écrit la saga d’Evangéline Bellefontaine, jeune acadienne séparée de son fiancé Gabriel Lajeunesse, victime du grand dérangement. Evangéline part à sa recherche à travers les colonies, poussant jusqu’en Louisiane. Elle finira par le trouver, finissant sa vie à Philadelphie. Cette héroïne symbolique vient au bon moment ressouder cette communauté acadienne et lui donner la force de combattre et de s’imposer dans les secteurs politique, économique et culturel.
Evangéline est une véritable épopée populaire, un long poème de près de quatre vingt pages qui cimente soudainement l’éveil des Acadiens. Ils ont en elle l’héroïne symbolique qu’il leur fallait. Elle va devenir le personnage central de nombre de chansons, poèmes, histoires des Acadiens.
(extrait de la chanson “Evangéline” écrite par Michel Conte et chantée par Isabelle Roy ainsi que par Marie-Jo Thério).
De son côté, Angèle Arsenault chante également un texte intitulé “Evangéline acadian queen”:
Tandis que le groupe Loup Noir chante “Gabriel”, une ballade à succès arrosée d’accordéon et de violon qui rappelle Gabriel vers l’Acadie :
La conscience collective des Acadiens s’ébroue. On réorganise un enseignement en français, des journaux voient le jour, on se rassemble autour d’un drapeau, d’une fête nationale (le 15 août), d’une devise (“L’union fait la force” !). Des Institutions se créent et les Acadiens s’imposent doucement. Mais le XXe siècle n’est pas simple pour autant. Comme le dit la Sagouine, célèbre personnage d’Antonine Maillet, auteur acadienne, “les temps étiont rendus point aisés. Entre la dépression et la guerre, y a eu un temps mort où c’est qu’i’ se passait pus rien entoute”…”Avant qu’a’ s’amenit, la guerre, je crois ben que le Bon Dieu en parsoune arait été dans l’embarras si je l’avions questiouné sur les genses d’en-bas. Je crois ben qu’il arait point été capable de toute nous noumer. Y a pus parsoune qu’avait l’air de saouère que dans notre boute y avait encore du monde en vie. Parce que les darniéres ânnées, tout ce qui sortait d’en-bas, c’était des sarcueils d’enfants. Ceuses-là qu’arriviont pas à mouri’ restiont terrés coume des marmottes dans leu trou jusqu’à ça que le printemps ersoude. Ben notre printemps, ç’a été la guerre” (1).
Mais le mouvement reprendra de plus belle et les Acadiens vont se rendre indispensables, participant à la vie économique (dominée par la forêt et la pêche), sociale, religieuse (ils sont catholiques et actifs) et bien sûr politique. Ils verront d’ailleurs pour la première fois un premier ministre acadien au gouvernement du New-Brunswick en 1960 en la personne de Louis Robichaud. Epoque importante où est créée l’Université de Moncton et où la province est reconnue officiellement bilingue. A l’instar du Québec, l’Acadie connaît une révolution tranquille. Les années 70 voient surgir une chanson acadienne engagée avec des groupes comme 1755 et Beausoleil Broussard (du nom du maquisard ayant lutté contre les Anglais vers 1750), avec Angèle Arsenault, Edith Butler et déjà le travail de Zachary Richard, chanteur de Louisiane particulièrement influencé par la double culture et auteur d’une chanson poignante intitulée “Réveille” (Patrick Griolet, auteur de “Cadjins et Créoles en Louisiane” en donne le texte complet sous le titre “Le grand dérangement”).
De notre côté de l’Atlantique, on entendait venir ces chansons porteuses d’histoire et de grands espaces mais on mélangeait allègrement la chanson québécoise et celle d’Acadie, mettant le tout dans le même sac.
Aujourd’hui : l’Acadie et la Louisiane.
Aujourd’hui, ça chante et ça joue sans cesse chez ces cousins des terres américaines. Le français se bat avec l’anglais, coincé d’un côté comme de l’autre par un langage truculent, éponge des temps, miroir des réalités. En Acadie, on parle chiac, langage de la rue, extraordinaire amalgame de français, anglais et vieux français. Un parler sur lequel cracheraient certainement les cerbères de la langue de Voltaire, mais un parler vrai, transpirant l’histoire et la racontant mieux que tout historien qui ne dira jamais “j’t’expecte sur le corner” au lieu de “je t’attends au coin” ! ! Le chiac, c’est l’anglais et le français qui partouzent comme des enragés, se moquant des oreilles des honnêtes gens. “Ce matin, le temps était boring quand j’suis sortie prendre ma smoke”, me disait la propriétaire de l’auberge pour me signaler que le temps était maussade quand elle était sortie fumer sur sa galerie ! Une langue qui dit : “Te worry pas pour moi, j’ai payé mes bills” (t’inquiète pas pour moi j’ai payé ma facture) ou encore “Enjoyez-vous” (amusez-vous) est une langue qui en dit long sur la région, son peuple et sa vie, tout simplement. Ecoutez la chanson “A Moncton” de Mari-Jo Thério, vous aurez un bel exemple de chiac. En Louisiane, on pratique des parlers qui se différencient souvent localement. Le français s’est également acoquiné avec l’anglais, sans perdre la couleur du créole, et le vocabulaire étonnant se rencontre à chaque coin de rue. “Faire une petite saucée”, c’est rendre visite; “guimbler”, c’est jouer; “faire du lard”, c’est grossir… La chanson est évidemment truffée d’exemples très différents selon les origines des chanteurs.
(J’ai pris la voiture et j’ai conduit le blues, tout le long ou au moins aussi loin que puisse m’emmener la voiture)
(chanson “J’ai vu Lucille”, enregistrée par Alan Lomax en 1934)
(Tu sais ma chère, j’ai été à Patoutville, mais je n’ai pas eu de chance, j’ai été à Patoutville, j’ai eu trois pneus crevés et un qui n’avait plus d’air)
(Chanson “Un té pas gain de l’air”, enregistrée par Alan Lomax en 1934)
Musicalement, les deux régions évoluent sans oublier leurs traditions et sans se copier l’une l’autre. L’Acadie, plus éveillée que jamais, fonce à deux vitesses, développant chanson nouvelle et musiques de tradition en parallèle. On remarque d’ailleurs un mouvement intéressant entre les générations. Les anciens, ceux qui font de la musique et de la chanson depuis dix, vingt ou trente ans, entendent aujourd’hui écrire et créer une chanson actuelle. Les plus jeunes prennent violon et accordéon et s’attaquent avec une fringale rare à la tradition et son subtil mélange de danses d’origines écossaise, irlandaise et française. Le clivage apparaît assez nettement, même s’il n’est pas absolu. Beaucoup de chanteurs composent ou interprètent des chansons nouvelles qu’ils vous balancent dans un contexte très rock, voire folk-rock ou country-rock, guitares en avant. C’est à croire qu’en Acadie, deux personnes sur trois jouent de la guitare et la troisième applaudit. Et si, par hasard, une quatrième personne devait apparaître, soyez sûr qu’elle joue du violon. L’Acadie d’aujourd’hui se rassemble autour de ses chanteurs et musiciens, dans une convivialité rare, dans un besoin festif de partager quelque chose de commun. Le résultat est tangible : de plus en plus de chanteurs ou de groupes, de plus en plus de disques et une masse de chansons qui parlent du pays, des gens, de la pêche, de la lumière, des espoirs, de l’histoire. Une chanson qui se partage entre eux et qu’il est parfois difficile d’exporter, tant elle est plantée en ces terres d’océan. Les Acadiens de quarante et cinquante ans semblent être nés une guitare à la main. Il faut voir ces hommes taillés comme des pêcheurs ou des bûcherons vous faire sonner une Fender avec l’aisance qu’ont nos mères pour faire la soupe aux poireaux. Quelque chose de naturel, d’évident. Un sens du son, une connaissance de la tradition du rock américain. C’est que cette musique-là aussi est devenue tradition. Ces gars vous allongent riffs et soli comme s’ils les avaient appris au berceau, citant au passage un Keith Richards ou un Jimmy Page, parce que ça fait partie de leur bagage, au même titre que le reel écossais ou le quadrille français. Le résultat est une chanson qui finalement n’a pas une immense originalité musicale; elle est très américaine, elle repose sur un lit de guitares, basse et batterie et n’affirme son originalité acadienne que dans les textes ou lorsque apparaît un violon ou un accordéon. Les textes, évidemment, sont témoins d’une région et d’un mouvement. Et lorsqu’un groupe comme Grand Dérangement chante “Y a jamais eu de grand dérangement”, on ne peut s’empêcher de penser à Sinead O’Connor qui chantait, à propos de son Irlande, qu’il n’y a jamais eu de famine. Même engagement, même utilisation de la chanson. Côté tradition, les groupes se renouvellent et se développent activement. S’il est faux d’affirmer que les anciens n’y touchent plus, il est par contre vrai que de très jeunes musiciens s’y adonnent avec frénésie. Des violonistes comme Melissa Gallant ou Anastasia DesRoches sont là pour le prouver, travaillant l’archet comme le font Natalie MacMaster ou Wendy MacIsaac au Cap-Breton. Sans oublier les groupes qui travaillent entre chanson et tradition, avec fougue et intelligence, comme les Méchants Maquereaux ou Blou qui font swinguer l’accordéon comme les meilleurs musiciens de zydeco en Louisiane. L’Acadie musicale s’ébroue en tous sens, elle organise sa Francofête annuelle, elle veut faire entendre ses chanteurs, tous ses chanteurs - pas seulement Roch Voisine (encore un que tous les Européens croient Québécois).
Aujourd’hui, c’est une brèche béante dans laquelle s’engouffrent trois générations de chanteurs et musiciens à la fois, comme s’il fallait rattraper le temps balayé par les tempêtes. Ces nouveaux artistes ne débarqueront que lentement chez nos disquaires mais il faut s’apprêter à les accueillir pour comprendre que nos cousins francophones d’Outre-Atlantique ont à nous dire leur histoire et leur parler en chansons. C’est une chanson qui colle au peuple, qui se partage, qui semble faire l’unanimité, une chanson sans âge et une musique traditionnelle qui se rajeunit sous les coups d’archets des plus jeunes. Il y a là des signes évidents d’une culture en marche, d’un mouvement qui a déjà largement dépassé le stade de la renaissance et qui est en plein épanouissement.
Chez les Cajuns de Louisiane, la musique bat son plein. Festivals, fais-dodo des fins de semaine, émissions de radio en direct, jam sessions chez Savoy ou chez d’autres, rien ne se perd, tout se développe. On joue encore et toujours le violon de jadis et l’accordéon qui faillit le supplanter au XXè siècle. On joue guitare et triangle; on ajoute basse et batterie, guitares électrique et claviers. Et le reste semble être un jeu d’enfant; les répertoires de danses se déroulent sur les planchers tandis que les tables accueillent des dizaines de mangeurs d’écrevisses ou de jambalaya. La vie cajun existe encore et c’est la musique qui la rythme. Les vieilles chansons collectées, analysées et publiées par des chercheurs, chanteurs ou chanteuses de la trempe d’Ann Savoy, font encore le tour des communautés et alimentent concerts et bals. Les jeunes et les très jeunes (comme le groupe La Bande Feufollet, des gamins et gamines de quatorze ans) sont à l’aise dans ces répertoires et n’ont pas peur de composer pour l’accordéon ou le violon. La musique évolue donc encore, très enracinée dans les anciennes traditions. Les nouvelles chansons se composent tant en anglais qu’en français, voire dans les deux langues mélangées. Les textes ressemblent souvent à ceux d’avant. Curieusement, la Louisiane acadienne ne semble pas connaître le même mouvement de chanson nouvelle que sa sœur l’Acadie. Certes, de nouveaux textes importants voient le jour, notamment du côté de chanteurs comme Zachary Richard, mais pas aussi massivement qu’au nord. La règle générale est d’exploiter la veine traditionnelle. Il faut dire que celle-ci est souvent de très grand intérêt, du moins si on prend la peine de creuser un minimum dans la très riche discographie existante. La chanson cajun n’est effectivement pas anodine, même si beaucoup de textes ne racontent que de petites anecdotes amoureuses. Il est de nombreuses chansons qui vous racontent l’histoire, les drames, tel ouragan ou inondation, tel départ pour la prison…
(Extrait de la chanson “L’année de cinquante-sept” d’Alex Broussard, chantée par les Magnolia Sisters)
La chanson cajun, d’hier et d’aujourd’hui, c’est un catalogue de portraits, de noms, de lieux-dits, de situations. C’est l’album de photos d’un pays, de ses terres, de ses bayous, des bals du samedi soir et des gens qu’on y rencontre. C’est souvent une chanson toute simple qui, en quelques mots, vous campe un personnage ou une situation, qui, en quelques phrases, salue les Cajuns qui sont partis; comme cette chanson de Terry et Annette Huval, écrite pour remercier le défunt Dewey Balfa, grand musicien cajun.
(“Merci monsieur Dewey”, chanté notamment par son neveu Courtney Granger sous le titre “Merci, nonc Dewey”)
La musique cajun va bien. Elle évolue sans se trahir, se parant éventuellement d’accents blues, de relents country, rock ou rhythm & blues. Elle est américaine, française, créole. Elle a donné naissance au zydeco (déformation du mot haricot d’après la chanson “les haricots sont pas salés”), sa sœur afro-américaine, musique créole de Louisiane, rhythm & blues local éclaboussé d’accordéon chromatique et washboard (planche à laver). Ensemble, les Afro-Américains et les Cadiens du sud de la Louisiane ont créé deux sacrées musiques qui appartiennent à l’histoire de l’Amérique. Et quand le groupe Blou d’Acadie a intitulé son premier disque “Acadico”, c’est encore un clin d’œil aux voisins du sud, l’acadico étant le zydeco “blanc” des terres d’Acadie.
C’est l’histoire d’un gars qu’on croyait noyé, disparu dans les flots, à tout jamais. C’est l’histoire d’un mec qu’on avait oublié, avalé par la mer. C’est l’histoire d’un sacré bonhomme qui a mis des jours, des semaines, des mois, des années, à nager, à émerger d’entre les vagues, à se sécher. Il a mis des années à sortir de l’eau, à grimper sur les rochers, se secouer, se réveiller. C’est l’histoire d’un gars, debout sur un rocher qui s’est mis à crier puis à chanter. C’est l’histoire d’un homme qu’on croyait pouvoir oublier. Cet homme, c’est l’Acadien, c’est le Cajun.
Il est là, il va bien, il chante bien, il joue bien. Ne laissez pas sa discographie s’endormir.
(1) Antonine Maillet : “La sagouine” (Bibliothèque Québécoise, 1990, Québec)
DISCOGRAPHIE
Les deux “pays” ont une discographie importante. On ne peut en révéler qu’une partie, en tentant de guider l’auditeur vers des artistes intéressants et représentatifs.
A découvrir :
Deux bonnes anthologies :
- Acadie, patrie sans frontière (Wagram 3051572) - NX0007
- Les grands succès de la musique acadienne (Gestion Son Image 983342) - NX4751
Quelques disques de musiques et chants de la tradition :
- Barachois : Encore (HPP4) - MA4211
- Barachois. Musique acadienne de l’île du Prince Edouard (Iona IRCD048) - MA4210
- Fiddlers of Western Prince Edward Island - deux volumes (Rounder CD7014 et CD7015) - MA2094 et MA2095
- Emile Benoit. Vive la rose - Terre Neuve (Amber Music ACD9014) - MA2145
- Felix & Formanger. Entre les jigues et les reels (FF001) - MA2627
- Daniel Leblanc. Le djâble dans l’corps (0197DL) - MA4645
- Suroit - Iles de la Madeleine (SURC997) - MA3700
- Suroit. Bootleg (SURC990) - MA3702
- Les Turluteux. La goule acadienne (MAPL) - MA4947
Disques de chansons et musiques actuelles (souvent teintées de tradition) :
- Acadilac. (AC19982) - NA0601
- Angèle Arsenault. Transparente (Justin Time JTR8449-2) - NA6754
- Blou : Acadico (Claire et Patrice 102102) - NB5406
- Blou : Rythm’n blou (2904801112) - NB5407
- Danny Boudreau. Odyssée (CD002) - NB6516
- Edith Butler. L’Acadie s’marie (Sony Music Canada BUK50076) - NB9060
- Edith Butler. Ça swingue! (Kappa KACD2525) - NB9061
- Grand Dérangement. Tournons la page (GD0198) - NG6748
- Grand Dérangement. Danse dans les flammes (GDCD02) - NG6749
- Calixte Duguay. Les couleurs de ma vie (Malouzar MA3201) - ND8271
- Loup Noir. On est pas des criminels (LN0052) - NL7131
- Loup Noir. D’un extrême à l’autre (LNCD02) - NL7132
- 1755. (Isba K5003) - NM4391
- 1755. Vivre à la Baie (Isba K5004) - NM4392
- 1755. Les retrouvailles de la famille (Isba 2K5002) - NM4393
- 1755. Yousque t’es rendu (Isba ISBCD5054) - NM4394
- Denis Richard. C’est mieux comme ça (Atlantica 0250573) - NR3761
- Pierre Robichaud. Franchir la nuit (DOC21079) - NR5611
- Isabelle Roy. Pays de Barbarie (Disques Beausoleil) - NR6901
- Michel Thériault. Mauvaise conduite (Staccato DS29-06-00) - NT3082
- Marie-Jo Therio. Comme de la musique (Gestion Son Image GSIC-996) - NT3101
- Marie-Jo Therio. La maline (Audiogram 101282) - NT3102
- Les Méchants Maquereaux (Hued MMCD940801) - NM2361
- Les Méchants maquereaux. Marifishmas ! (Staccato 0250635) - NM2362
- Trans Akadi. La langue des rebelles (Productions Tricolore PT2001) - NT6801
Quelques excellentes anthologies :
- Folksongs of the Louisiana Acadians (Arhoolie CD359) - MD0096
- Allons en Louisiane - CD Rom plus Audio CD (Rounder 6093) - MD0039
- Les Haricots sont pas salés ( Cinq Planètes CP022652) - MD0117
- Cajun Louisiane 1928 1939 (Frémeaux & Associés FA019) - MD0097
- Cajun & Creole music 1934/1937 (Rounder CD1842) - MD0124
- Cajun & Creole music II 1934/1937 (Rounder CD1843) - MD0125
- Cajun string bands. The 1930s cajun breakdown (Folklyric CD7014) - MD0119
- Louisiana Chanky-Chank (Zane ZNCD1002) - MD0076
- Cajun Honky Tonk - The Khoury recordings - the early 1950s (Arhoolie CD427) - MD0107
Les anciens :
- Nathan Abshire. French blues (Arhoolie CD373) - MD0210
- Amédé Ardoin. I’m never comin’ back (Arhoolie CD7007) - KA6831
- Lawrence “Black” Ardoin: Tradition créole (Arhoolie CD9012) - KA6890
- The Balfa Brothers: The New York concerts (Ace CDCHD338) - MD0337
- Dewey Balfa and friends. Souvenirs – Faits à la main! (Ace CDCHD328) - MD0291
- Hadley J. Castille. Cajun swamp fiddler (Swallow SW6112-2) - MD0710
- Harry Choates. The fiddle king of cajun swing (Arhoolie CD380) - MD0731
- Octa Clark & Hector Duhon: Old time cajun music (Arhoolie CD9018) - MD0770
- Joseph Falcon. Cajun music pioneer. Live in Scott, LA.1963 (Arhoolie CD459) - MD1211
- Canray Fontenot. Louisiana hot sauce creole style (Arhoolie CD381) - MD1301
- Wade Frugé : Old style cajun music (Arhoolie CD476 - Concord) - MD1364
- Hackberry Ramblers: Jolie Blonde (Arhoolie CD399) - MD1391
- Iry LeJeune (Goldband CD7741) - MD1701
La génération actuelle :
- Balfa Toujours. Live at Whiskey River Landing (Rounder CD6096) - MD0350
- Al Berard & Errol Verret: C’est dans le sang cadjin (Swallow SW6114-2) - MD0495
- Bruce Daigrepont: Petit cadeau (Rounder CD6060) - MD0862
- Michael Doucet with Beausoleil: Parlez-nous à boire (Arhoolie CD322) - MD1087
- Michael Doucet: Beau solo (Arhoolie CD321) - MD1080
- Eddie LeJeune and the Morse Playboys: It’s in the blood (Hannibal HNCD1364) - MD1661
- Eddie LeJeune, D.L. Menard, Ken Smith: Le trio cadien (Rounder CD6049) - MD0640
- Magnolia Sisters. Chers amis (Rounder CD6070) - MD1866
- D.L. Menard: No matter where you at, there you are (Rounder CD6021) - MD2101
- Belton Richard. I’m back (Swallow SW6135) - MD2272
- Zachary Richard. Bayou des mystères (Arzed Records RZCD1017) - MD2321
- Zachary Richard. Cap enragé (Columbia 4842492) - MD2333
- Steve Riley & the Mamou Playboys: Tit galop pour mamou (Rounder CD6048) - MD2371
- Marc Savoy. Made in Louisiana (Voyager Recordings VRCD325) - MD2461
- The Savoy-Doucet Cajun Band: Home music with spirit (Arhoolie CD389) - MD2511
Les plus jeunes et les groupes modernes :
- Courtney Granger: Un bal chez Balfa (Rounder CD6089) - MD1368
- La bande Feufollet (Swallow SW-6154) - MD0395
- Filé : 2 left feet (Flying Fish FF70507) - MD1261
- Mamou : Ugly day (Rounder CD6050) - MD1880
- Manuel Family Cajun Band: Laissez les bons temps rouler (Swallow SW-6150) - MD1925
Quelques disques de Zydeco :
- Zydeco champs (Arhoolie CD328) - K 9868
- Zydeco, the early years (Arhoolie CD307) - K 9867
- Clifton Chenier. 60 minutes with the king of zydeco (Arhoolie CD301) - KC4308
- Clifton Chenier. Zydeco sont pas salé (Arhoolie CD9001) - KC4319
- Boozoo Chavis. The Lake Charles atomic bomb (Rounder CD2097) - KC4111
- Geno Delafosse: French rockin’ boogie (Rounder CD2131) - KD2765
- John Delafosse & The Eunice Playboys. Joe Pete got two women (Arhoolie CD335) - KD2792
- Queen Ida and her Zydeco Band. Mardi gras (GNP/Crescendo GNPD2227) - KQ4611
- Beau Jocque and The Zydeco Hi-rollers. Pick up on this (Rounder CD2129) - KB2290
- Rockin' Dopsie. Saturday night zydeco (Maison de Soul MDSCD104) - KR6771
Etienne Bours
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