Madagascar, on l’a dit, vit de la richesse de ses cultures multiples.
On parle de 18 peuples mais on en évoque aussi bien une cinquantaine
dès lors qu’on entre dans les détails. Que l’on y
vive sur les hautes terres du centre ou sur les côtes, voire encore dans
les plaines côtières de l’ouest et du sud, les occupations
sont évidemment différentes : élevage, cultures, pêche
sont des activités qui entraînent des vies rituelles différentes,
exprimées par des musiques différentes.
Le culte des ancêtres est essentiel, on s’occupe de leurs dépouilles, on ne les oublie pas, allant jusqu’à des cérémonies extrêmement importantes et impressionnantes qui peuvent être très différentes selon les populations. Dans les traditions des peuples des hauts-plateaux du centre (Betsileo et Merina), le famadihana est la cérémonie de retournement des morts. C’est le moment où on déterre les morts pour les enterrer à nouveau dans l’autre sens, enveloppés d’un linceul frais. Ces cérémonies sont accompagnées de musiques traditionnellement jouées sur flûte sodina et tambour.
Le beko est propre aux peuples Mahafaly et Antandroy. C’est un chant
funéraire à plusieurs voix qui raconte souvent la vie du défunt
mais il vient aussi apporter le bien-être, l’apaisement, la danse.
Les familles invitent des musiciens aux funérailles et les payent pour
chanter. Les chanteurs chantent accroupis pour être au même niveau
que leurs auditeurs. Ils chantent avec une voix très aiguë et un
timbre nasillard.
Une variante du beko s’appelle sabo et se chante pour chasser les mauvais
esprits qui se sont emparés d’un malade. Les esprits sont omniprésents
et les Malgaches doivent souvent recourir à des cérémonies
de possession à but thérapeutique. Il est, en effet, un monde
qui surveille celui des vivants, un monde de revenants qui peuvent éventuellement
s’incarner dans les êtres humains pour diverses raisons mais souvent
pour réagir contre un manquement de la société humaine.
Celle-ci fait alors appel aux esprits concernés, à travers les
médiums qui les reçoivent en leurs corps. Des musiques appropriées,
différentes pour les divers esprits, doivent être jouées,
parfois pendant très longtemps et le dieu peut s’exprimer et donner,
éventuellement, aux humains les explications ou les réponses dont
ils ont besoin. S’il est appelé, c’est qu’on attend
de lui qu’il vienne résoudre des problèmes, opérer
une guérison, mais plus profondément aider une société
en difficulté. Les deux cultes les plus connus s’appellent bilo
et tromba. Dans le sud-ouest de Madagascar, le bilo est un esprit et un culte
de possession qu’on pourrait comparer au vaudou haïtien. C’est
un phénomène qu’on rencontre chez les Bara, les Antanosy,
les Sakalava Menabe. Le tromba est propre à quelques ethnies dont les
Sakavala, les Betsimisaraka et les Antandroy. Tromba est à la fois l’esprit
et le médium (souvent une femme) mais c’est aussi le nom du rituel.
Madagascar est aussi célèbre pour ses extraordinaires techniques vocales, chants à plusieurs voix et autres jeux vocaux.
On chante souvent à plusieurs voix sur jeux de tambours ou battements de mains. Les voix se succèdent en solo, en parallèle, en système responsorial, selon les performances. Parfois c’est un chœur qui répond à une voix seule mais il peut aussi s’agir d’alternance entre deux voix seules.
Parfois, comme dans le rija des Betsileo des hauts-plateaux, deux chanteurs chantent la mélodie en étant décalés l’un par rapport à l’autre. D’autres chanteurs peuvent les accompagner en ostinato marquant systématiquement les voyelles et les syllabes.
Parmi les jeux de voix et les techniques vocales étonnantes, il faut citer la galeha, sorte de jeu vocal pratiqué essentiellement par les jeunes gens, sans doute les gardiens de zébus qui ont des tâches extérieures pendant lesquelles ils se livrent à des joutes ou dialogues vocaux, voire plus simplement à des pratiques vocales solitaires. Ils chantent en se frappant ou se pinçant la gorge pour modifier le son, en émettant une sorte de yodel, voire en se frappant le menton ou la poitrine pour modifier le son. On pense également au rimotsy, sorte de raclage de gorge fait d’inspirations et expirations rapides. On pratique cette technique dans les musiques de possession, les funérailles et un certain nombre de rituels. Le jihe, quant à lui, pourrait faire penser à un rap local. C’est un chant improvisé dont les chanteurs s’amusent à se provoquer en essayant de chanter sur des sujets d’actualité. Le kabary est une sorte de déclamation que pratiquent les peuples des hauts-plateaux du centre de Madagascar, notamment dans le théâtre hira gasy, théâtre populaire qui allie chants, danses et scènes où sont énoncés proverbes et autres conseils.
Le ba-gasy est une musique vocale qui se chante encore, même si le théâtre qu’elle accompagnait a tendance à disparaître. Chaque chant ressemble à une petite pièce de théâtre se terminant par une sorte de morale. Le chant se fait à plusieurs voix.
Le saova peut être chanté par une ou plusieurs personnes sur accompagnement de tambour, percussions ou accordéon. D’expression liée aux rituels, il est devenu un chant engagé, chant de révolte contre les injustices. On voit parfois des sortes de chorales de rue le chanter en s’accompagnant de tambours et battements de mains. Enfin, le takasi est un style poétique souvent triste. On alterne, en improvisation, des images qui peuvent décrire un paysage, un voyage, un sentiment, et des parties plus vives, plus emportées, où le chanteur se plaint de son sort.
Madagascar, entre la finesse de ses jeux de cordes et la puissance de ses musiques
nouvelles, n’a jamais renié ses instruments traditionnels les plus
originaux. La valiha est sans doute ce qu’on peut considérer comme
l’instrument national. Cithare tubulaire en bambou, elle présente
des factures multiples parmi lesquelles on peut citer également la marovany,
puissant instrument à caisse parallélépipédique.
Parfois la cithare est faite d’un tube en bois sur lequel courent les
cordes et auquel on a ajouté une caisse de résonance faite d’un
bidon – c’est le cas de l’étonnant instrument que jouait
la chanteuse Mama
Sana. La valiha a souvent un jeu très raffiné et la discographie
vaut le détour parce que les sons, les techniques de jeu et les manières
de chaque musicien méritent une écoute attentive. Il faut signaler
aux amateurs de cordes que la grande île connaît aussi une petite
guitare, kabossy, qui, non contente d’être encore jouée,
a également influencé le jeu de quelques musiciens qui se sont
tournés avec beaucoup de bonheur vers la guitare occidentale.
Cette incroyable vitalité musicale, ces jeux d’accordéon,
ces voix et ces instruments à cordes ont contribué, ensemble,
à la naissance de la musique malgache moderne, musique urbaine, rythmée,
qui se joue sur guitares électriques très africaines, basse, batterie,
claviers, accordéon... Il s’agit essentiellement d’une musique
de danse. Outre les évidentes influences locales, il est évident
que les courants africains les plus populaires, comme la rumba ou le benga,
ont également touché l’île et alimenté le salegy.
Parmi les artistes importants, il faut citer Jaojoby,
Freddy
de Majunga ou Rossy
ainsi que des compilations où sont présents des groupes comme
Tianjama.
Le sega est la musique de référence des Iles Mascareignes et Seychelles.
Il serait né sur l’Ile Maurice, sans doute importé par les
esclaves venus d’Afrique et de Madagascar aux XVIIIe et XIXe siècles.
La musique se formera une nouvelle identité sur l’île avant
de se répandre dans les autres îles de l’Océan Indien.
Sa langue deviendra le créole et son accompagnement traditionnel sera
le tambour ravanne. On l’appelle d’ailleurs encore sega ravanne
à Maurice et sega tambour à Rodrigues. Mais d’autres styles
se forgent petit à petit, versions parfois abâtardies mais néanmoins
souvent intéressantes. Le sega n’est plus une seule expression,
il est devenu un tronc traditionnel aux ramifications multiples, certaines plus
populaires, d’autres franchement modernes ou hybrides. On parle de sega
typique comme celui chanté par
Ti’ Frère, de sega salon que l’on danse chez soi, voire
de seggae (mélange avec le reggae)...
A la Réunion, le style est plus commercial et ne garde que peu de caractéristiques
du sega typique. Aux Seychelles, il est une danse plus lente et plus retenue
mais on pratique aussi beaucoup le sega chanson, chanson actuelle en créole
sur accompagnement de guitares.
Le maloya est un style musical, chanté et dansé, de l’Ile
de la Réunion. Ses origines remontent sans doute au temps de l’esclavage
mais le style lui-même s’est développé durant le XIXe
siècle. Le maloya fut d’abord la phase finale d’un rituel
sacré qui est à la fois culte des ancêtres et séance
de guérison. A la fin du culte, les Réunionnais se mettaient à
chanter et danser le maloya. Il se joue sur accompagnement de percussions :
le grand tambour «rouleur», le triangle, l’arc musical «bobre»,
le «kayamb», caisse plate faite de hampes de fleurs de canne à
sucre et que l’on secoue horizontalement. Le chanteur entonne un chant
en créole que reprennent en chœur les participants. On peut y parler
de tout : de la vie et de la beauté du pays, de l’amour et
du travail, mais aussi de politique ou de lutte sociale, comme le fait Danyel
Waro, chanteur incontournable, poète du quotidien, chroniqueur de
la vie des Réunionnais.
Aujourd’hui, certains musiciens jouent aussi bien maloya que sega, avec une instrumentation modernisée allant jusqu’à utiliser l’accordéon et une section rythmique électrifiée.
Pendant ce temps, les Seychelles, comme on l’a vu, ont développé
une version chantée du sega, se servant d’ailleurs du sega pour
y engouffrer d’autres souvenirs de styles anciens. Notamment la chanson
traditionnelle mutia, chant à danser sur accompagnement de tambour dont
une forme hybride s’appelle aujourd’hui sega mutia.
La danse est d’ailleurs une expression importante aux Seychelles comme à Rodrigues ou à la Réunion. Danses de salon venues de France, les contredanses, valses, quadrilles… ont été adaptés et créolisés par les habitants de ces îles qui les ont mélangés avec les polkas, scottishes et autres mazurkas. Un répertoire qui se frotte volontiers aux guitares, banjos, accordéons et violons et qu’on appelle kamtole aux Seychelles mais qu’on joue aussi à la Réunion ou encore, comme on l’a vu en parlant de l’accordéon, sur Rodrigues. Aujourd’hui, bon nombre d’orchestres s’étoffent et s’électrifient.
Nous sommes ici entre deux cultures : celle de l’Afrique orientale
et celle de la Péninsule arabique. Soit quatre îles dont les cultures
portent les traces des civilisations arabo-musulmane et africaine. Les musiques
de l’Islam sont présentes en ces lieux. On y fête, par exemple,
la naissance du Prophète auquel on adresse des chants de louange deba,
chants de femmes se répondant entre soliste et chœur. Les confréries
soufi pratiquent la « mystique musicale », dans des séances
de dhikr comparables à celles de leurs confrères d’Afrique
du Nord, de Turquie ou du Moyen-Orient. Le chant est omni-présent, sous
toutes les formes possibles, animé d’une multitude de fonctions.
Parfois, en s’accompagnant sur le luth gabusi, voire aujourd’hui
avec un groupe modernisé, on chante une sorte de chant social, le mgodro,
qui est très demandé aux mariages et autres fêtes familiales.
On joue également le ndzédzé, cithare rectangulaire dérivée de la valiha de Madagascar. Le même nom désigne le chant que les hommes pratiquent en s’accompagnant de cet instrument. Parfois, le chant se fait en polyphonies.
Plusieurs chanteurs ont façonné une chanson urbaine, entre folk-song et nouvelle chanson africaine, une expression nouvelle qui ne s’inscrit plus dans la lignée traditionnelle mais qui n’en est pas moins intéressante, notamment pour son contenu.