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Musiques d'Egypte

 

Carrefour entre le monde arabe et celui de l’Afrique, pays de ville tentaculaire et de sables infinis, territoire du Nil et de ses innombrables passagers, l’Egypte oscille plus que jamais entre tradition et modernité. Les musiques les plus diverses s’y côtoient, grouillant littéralement de vie et d’inventivité, s’interpénétrant ou se repoussant selon les circonstances. Une chatte, même égyptienne, n’y retrouve pas facilement ses petits. L’Egypte est un exemple magnifique de prolifération des musiques de souche traditionnelle et de leurs évolutions les plus modernes, les plus métissées. L’histoire de ses populations s’y dessine en hiéroglyphes, en images tantôt délicates, tantôt provocantes dont la sémantique n’est guère aisée.

La grande voix de l’Egypte était aussi celle du monde arabe tout entier. De ses envolées magnifiques, Oum Kalsoum a fait vibrer des générations entières qui se reconnaissaient et se reconnaissent encore dans cette chanson classique. La chanteuse est l’emblème d’un monde, d’un style, d’une certaine utilisation de la chanson et de la musique arabe. Sa discographie écrasante est cependant obligée, aujourd’hui, de faire place aux autres éclosions. C’est que les expressions voyagent entre classique et populaire, entre milieu musulman et chrétien, arabe et nubien, tsigane et européen, bédouin et marin, entre les rives du Nil et les artères polluées du Caire. Certaines musiques naissent et bousculent les autres; des modes se créent, des urgences s’activent, des publics s’emballent. Une musique particulièrement en vogue est la danse orientale, le raks sharqi (on aurait tendance, ici, à parler de danse du ventre), aux petits orchestres dynamiques, synthèses parfaites entre le classique et le populaire. Les compositeurs s’y prêtent volontiers et les danseuses redoublent de grâce. Les autres styles populaires actuels se pressent au portail de la world music. Le shaabi, chanson urbaine; le al-jil ou jeel, nouvelle musique pop équivalente au raï algérien. La musique nubienne d’artistes comme Ali Hassan Kuban, expression des populations déplacées, chaleureuse comme si New Orleans et Le Caire avaient jumelé. Les musiques rurales où les Musiciens du Nil ont pris le rôle de chefs de file, musiques de sable, excitées, fouettées de sang gitan. Et, bien sûr, des musiques qui osent tenter une synthèse, un cocktail, entre ville et village, entre accordéon et flûte nay, entre le passé classique et le présent éclaté, des groupes comme Sharkiat symbolisent cette démarche.

Mais il ne faudrait pas oublier, derrière ce large paysage de marché de la musique, de souk de sons, les bases mêmes d’un savoir musical ancestral, la grande tradition savante qui demeure comme un immense bagage, même si l’industrie du disque et l’évolution des goûts de la population semblent la confiner aux conservatoires et aux cercles restreints de spécialistes. Les muwashshahs, compositions poétiques nées en Andalousie, et les qasidas, poèmes chantés en arabe classique, ne passionnent peut-être plus les foules mais se jouent encore. Petits ensembles takht (luth, cithare qanun, violon, nay et tambourin riqq) et grands orchestres demeurent encore fidèles à cette importante tradition. Expression type de cette musique savante, le dôr est le poème en arabe dialectal chanté dans la suite musicale wasla. Soliste et chœur s’y répondent en développant un thème sur une structure établie.

Les richesses de l’Egypte sont également musicales et demandent à être décryptées lentement, d’autant plus que comme l’écrit Frédéric Lagrange, « l’Egypte est un creuset de traditions et le xxe siècle un temps d’expérimentations ».


Quelques CD pour une entrée en matière :

Musiques savantes :

L’Egypte chante depuis longtemps dans les cafés du Caire autant que sur les bords du Nil. Le terme ughniya désigne également la chanson moderne, comme oghnia au Maroc, une chanson héritée de l’évolution des traditions classiques et populaires. Soit une chanson qui se développe surtout dans le travail considérable de la chanteuse Oum Kalsoum et du compositeur Mohammed Abdel Wahab. C’est une chanson qui explose au xxe siècle, poussée par le cinéma. On parle d’abord de ughniya mutawwala ou chanson longue (dans la tradition de ce qu’on a aussi appelé monologue ou munuluj). Ce sont des chants qui peuvent durer plus d’une heure et qui sont accompagnés par des orchestres de plus en plus grands. Un style qui fait des ravages dans tous les pays arabes. La chanson égyptienne s’impose comme un modèle et les chanteurs et chanteuses sont nombreux à sacrifier au genre : Warda, Abdel Halim Hafez, Asmahan… Il faut attendre la seconde moitié du siècle pour que les chansons se raccourcissent et que, finalement, elles fassent place, après 1980, à une nouvelle expression moderne, aghânî shabâbiyya, qui pourrait se traduire par «chansons pour les jeunes» et qu’on appelle jeel en Occident.

La chanson longue égyptienne aura été un des mouvements les plus importants du xxe siècle, porté par une des chanteuses les plus adulées de toute l’histoire de la chanson mondiale : Oum Kalsoum. Elle fut certainement la plus grande interprète de ce qu’on a appelé munuluj, un chant en solo chanté en dialecte par les artistes populaires. C’est un monologue théâtral qui s’est transformé petit à petit en chanson distillant un long poème d’amour. Chaque vers a sa propre mélodie. La musique est modale, l’exécution est difficile et le genre peut apparaître comme étant plus classique que réellement populaire, musicalement parlant du moins. Les monologues sont des chants de passion mais de passion universelle, endossable par tout un chacun.

Erreur : Référence incorrecte (Attention aux espaces !)

En Egypte, le shaabi est une chanson des rues du Caire, née dans les années 70, d’une volonté de moderniser la tradition et de prendre certaines libertés avec le langage des grands chanteurs arabes. Cette musique n’hésite pas à mêler instruments traditionnels avec accordéon, batterie, synthétiseur, saxophones... On parle parfois de nubi-shaabi, chanson moderne de Nubie, une musique souvent étonnante dans son excellente synthèse entre les éléments venant de la tradition et les apports instrumentaux venus d’Occident. Cette nouvelle musique nubienne est une des branches de la musique jeel.

Nouvelle musique égyptienne, le jeel (littéralement «génération») est une sorte de techno-pop arabe née dans la seconde moitié des années 80 au Caire. Comme le shaabi, le jeel est une réaction à la chanson arabe classique, mélodramatique et théâtralisée, des grands chanteurs égyptiens adulés par le peuple arabe dans son entièreté. Les jeunes des populations urbaines voulurent créer leur musique à l’image de l’Occident, une musique rapide et dansante. Cette musique nouvelle porte en fait le nom de aghâni shabâbiyya ou plus simplement shabâbiyya, soit musique pour les jeunes. L’appellation jeel ou al-jeel est la dénomination européenne.

Le jeel est une sorte de fusion entre musiques nubiennes, rythmes égyptiens et bédouins, mélodies et thèmes des musiques populaires, voix arabes utilisant le vibrato et des instruments occidentaux tels que guitare basse et synthétiseur. Les chansons parlent d’amour et du pays et c’est le mouvement lui-même qui apparaît comme une réaction à la tradition plutôt que ce que véhiculent ses chansons. La musique jeel a fortement été bannie par les médias qui la considèrent comme une forme de commerce et non une expression artistique. Un mouvement important est né du flot de musiciens nubiens contraints de venir grossir la population du Caire après la construction du barrage d’Assouan et l’inondation de leurs terres. Ils ont emmené avec eux la tradition nubienne qu’ils ont adroitement modernisée pour un nouveau style urbain. Les musiciens nubiens sont de loin les plus intéressants de cette nouvelle scène, évoluant entre shaabi et jeel avec un fort relent de traditions nubiennes.


Danse orientale

 

Le raks sharki est la danse orientale qui serait née dans la région du Liban ou de la Syrie avant de se répandre au Moyen-Orient et au Maghreb et de se développer plus particulièrement en Egypte. C’est une danse de femme utilisant principalement le dessus du corps et les bras. Les Occidentaux l’ont malencontreusement appelée «danse du ventre» ou «belly dance», déformant irrémédiablement l’approche et le regard de tous les Occidentaux sur une danse que beaucoup ont alors interprétée comme étant sensuelle ou sexuelle. Alors qu’il s’agit d’une expression typiquement féminine qui est d’ailleurs toujours appelée danse orientale. Si la danse s’est tellement développée en Egypte, on peut supposer que c’est dû à la tradition de danses féminines en ce pays. Dans les années 30, la danse évolue au contact de l’Occident et du cinéma de masse. Les danseuses deviennent des professionnelles des bars, hôtels, boîtes de nuit et scènes de music-hall. Il existe aujourd’hui un large mouvement, tant en Europe qu’en Amérique ou en Egypte, qui tente de redonner au raks sharki ses lettres de noblesse et de revenir à une danse orientale débarrassée de sa vulgarité et de ses connotations sexuelles.

Le raks sharki se danse souvent en solo avec un accompagnement d’orchestre de taille variable.


Musiques régionales et musiques rurales

 

Dans la région du canal de Suez et de la ville de Port-Saïd, la simsimiyya est à la fois un instrument et un style. Elle est une lyre traditionnelle qui accompagne chants, danses et rites de possession. L’instrument et ses musiciens se sont créé un répertoire propre, très égyptien mais aussi très libre, sans contraintes, basé sur le chant responsorial et sur une spontanéité du jeu, de la danse et du chant.

Erreur : Référence incorrecte (Attention aux espaces !)

La sîra hilâliyya ou geste hilâlienne raconte les souvenirs laissés par le passage en Egypte des tribus bédouines hilâliennes qui, au XIe siècle, ont migré du Yémen jusqu’en Tunisie en
passant notamment par le delta du Nil et la Haute-Egypte. C’est une très longue épopée racontée et chantée par des poètes qui sont capables de retenir les innombrables personnages et rebondissements mais également d’improviser sur cette trame. Ils s’accompagnent sur la vièle rababa. Cette geste se chantait souvent dans les cafés chantant du Caire. Aujourd’hui, on l’entend surtout dans le sud du pays et dans la région du delta. Ce sont souvent des musiciens des communautés tsiganes qui en sont les meilleurs interprètes.

La Haute-Egypte est aussi le lieu où évoluent les désormais célèbres Musiciens du Nil, joueurs de hautbois mizmar. Ils jouent en général à trois ou quatre hautbois avec accompagnement d’un gros tambour à deux peaux. Ils jouent en respiration circulaire un répertoire instrumental réservé aux danses Ces musiciens d’origine tsigane chantent également de longs monologues sur accompagnement de vièles montées sur une caisse en noix de coco et de percussions. C’est une musique qu’on appelle saiyidi.