Maroc, Algérie, Tunisie et Libye ont vu s’épanouir de multiples
expressions parmi lesquelles on peut au moins distinguer quatre tendances essentielles.
Les musiques savantes ou classiques, les musiques populaires des populations
arabes, les musiques des populations berbères, et les musiques liées
directement à la pratique des divers cultes religieux, soit essentiellement
l’islam orthodoxe et certaines branches du soufisme. Nous aborderons les
musiques religieuses en fin de publication pour l’ensemble du Maghreb
et l’Egypte.
Par musique savante, on entend l’ensemble des expressions qu’on
appelle aussi musiques classiques ou musiques d’art, soit des musiques
codifiées qui s’enseignent de maître à élève
et qui demandent le respect d’un ensemble de règles musicales.
Il s’agit de musique modale, c’est-à-dire organisée
sur base d’un ensemble de modes dont chacun impose une échelle,
une hiérarchie de notes et ce que Henri Lecomte appelle un «ensemble
de connotations sociales et émotives», ce qui signifie notamment
qu’à chaque mode correspond un sentiment ou une humeur. Ces musiques
sont héritières de la riche histoire de l’Andalousie musulmane.
C’est pourquoi on parle souvent de musique arabo-andalouse.
En effet, quand on parle d’arabo-andalou ou de musique arabo-andalouse, on fait référence à l’ensemble des musiques classiques arabes qui sont l’héritage actuel de l’Al-Andalus, soit une vaste partie de la péninsule Ibérique occupée par les Arabes entre le Moyen Âge et 1492. En 822, le musicien Ziryab (784-857) quitta la cour de Bagdad pour se rendre à Cordoue, ville de la dynastie des Omeyyades. Le travail du musicien y fut déterminant. On lui attribue notamment la création de la nouba qui est encore aujourd’hui la forme essentielle de la musique arabo-andalouse, une culture musicale qui dut évidemment quitter la péninsule Ibérique lorsque les Arabes en furent chassés en 1492. Les pays du Maghreb et du Mashreq virent revenir ces populations et leurs richesses culturelles développées en Al-Andalus. De telle sorte qu’on retrouve aujourd’hui, principalement au Maghreb, une musique classique dont les bases ont été développées pendant cette période arabo-andalouse. On l’appelle al-âla au Maroc, malouf en Tunisie, en Libye et à Constantine, gharnati à Tlemcen ainsi que dans certaines villes marocaines. On parle aussi de san’a pour désigner la nouba à Alger. Enfin, en Egypte, la culture arabo-andalouse se retrouve surtout dans les nombreux poèmes chantés, appelés muwashshah.
Plusieurs termes existent pour désigner cette musique dans son ensemble. On a parlé d’andalou-maghrébin, de musique classique andalouse, d’arabo-musulman, d’hispano-arabe…
Un concert de musique arabo-andalouse se compose souvent, aujourd’hui, d’extraits de plusieurs noubas.
La nouba (noubat au pluriel) est une composition musicale construite sur un mode dont elle prend le nom (par exemple Nouba Mâya). Des pièces instrumentales et vocales s’y enchaînent selon un ordre déterminé et selon une progression musicale allant du non mesuré au mesuré. Un prélude libre, laissant une large place à l’improvisation ouvre la suite où se succèdent diverses pièces, notamment des poèmes dont les thèmes sont souvent l’amour, la nature, le vin... La nouba se termine par une phase plus vive, plus rythmée.
C’est donc le musicien Ziryab qui, au ixe siècle, en Andalousie, aurait affiné ce genre, le portant au nombre de 24 noubat correspondant aux 24 modes ou tempéraments et aux 24 heures de la journée.
Il existe de nombreuses variantes des nubat. Il en reste onze au Maroc, douze en Algérie (plus quatre nubat incomplètes). En Tunisie, on en compte treize. Celles du Maroc sont très longues, se divisant en mouvements et pouvant durer plusieurs heures. Celles d’Algérie et de Tunisie sont plus courtes, divisées également en plusieurs mouvements.
Lors d’une séance musicale, les noubat sont jouées dans un ordre précis (voir livret du disque Nûba Al-sîkat, Inédit W260059, MK0620 ). De même, au sein de chaque nouba, les parties vocales et instrumentales se succèdent de façon précise et déterminée. Au Maroc, le chant est souvent collectif, tandis qu’en Algérie il est individuel avec réponses d’un chœur. Il peut être aussi exécuté en solo.
Le répertoire Al-âla du Maroc comprend encore onze noubas, chacune d’entre elles étant divisée en cinq mouvements (mîzân) joués sur cinq rythmes de base. Chaque nouba est très longue et il est rare qu’on les joue au complet. On se contente souvent de jouer un seul mouvement. Cependant, l’intégralité des noubat marocaines a été enregistrée par la Maison des Cultures du Monde à Paris, en collaboration avec le Ministère de la Culture du Maroc. Soit un total de septante-trois disques compact répartis en douze coffrets présentant chacun une nouba ou des mîzâns (une durée totale de plus de septante heures de musique). Chaque suite comprend des poèmes chantés. L’orchestre de la musique al-âla comprend souvent violon, rabab, oud, violoncelle, alto et percussions (les instruments à archet étant souvent présents en plusieurs exemplaires) et un ou plusieurs chanteurs.
Anthologie Al-âla. Musique andaluçi-marocaine. (Inédit
W260010, W260014, W260024, W260027, W260028, W260029, W260030, W260031, etc.
Un total de douze coffrets).
MJ8425 ,
MJ8169 ,
MJ9410 ,
MJ8456 ,
MJ8457 ,
MJ8455 ,
MJ8870 ,
MJ9775 ,
MJ9776 ,
MJ9180 ,
MJ9777 ,
MJ8871 ,
MJ9411 .
Au Maroc également, on appelle gharnati la musique arabo-andalouse telle
que pratiquée à Oujda et Rabat. Le même mot désigne
tout le répertoire savant de Tlemcen en Algérie. Ces musiques
se sont répandues sur une partie du Maroc suite à des mouvements
de populations juives marocaines et à l’installation d’Algériens
au Maroc au début du XXe siècle. Dans ces régions, on joue
donc les noubas algériennes, soit seize suites dont quatre inachevées.
Le chant se partage entre un soliste et les choristes-instrumentistes, la musique
se jouant sur la vièle rabab, des violons et altos, des luths et des
percussions. Le répertoire de la musique gharnati comprend également
quelques pièces plus courtes que les noubat.
Le terme çana’a désigne la musique arabo-andalouse telle qu’elle est jouée à Alger. Plutôt que de se diviser en cinq mouvements précis, la nouba y est découpée en deux grands mouvements qui englobent les cinq mouvements habituels. Les trois premiers sont joués dans la première partie, sur un rythme binaire allant crescendo, les deux autres étant joués dans la seconde partie. Alger connaît des ensembles de çana’a jouant sur oud, alto, rabab, mandoline, percussions et voix. Parmi celles-ci, il n’est pas rare d’entendre des voix féminines dans les chœurs.
Le malouf est la musique arabo-andalouse de Tunisie. C’est le style de la nouba tel qu’il était pratiqué dans l’ancienne Séville. Le malouf est né après les migrations andalouses vers la Tunisie suite à la reconquête de l’Espagne par les chrétiens et ce, surtout, après la chute de Grenade en 1492. Muhammad Al-Rachïd, grand musicien du XVIIIe siècle, a fixé le répertoire des noubat tunisiennes. Il y ajouta certaines inspirations turques et composa la majeure partie des pièces instrumentales comprises dans les suites. Le style devient dès lors l’expression musicale par excellence, à la fois expression du patrimoine religieux et du patrimoine profane. Il se joue sur des instruments que l’on retrouve tant à travers toute la tradition arabo-andalouse que dans celle du Proche-Orient : le ney (flûte en roseau), la cithare qanun, le oud, le violon, les percussions traditionnelles (tar, darbuka et les timbales nagharat). La forme principale du malouf est également la nouba. Le style se joue surtout dans le nord de la Tunisie. On parle également de malouf pour désigner la musique arabo-andalouse de Constantine et de Libye.
Musique arabo-andalouse : quelle discographie ?
Comment faire pour découvrir cette richesse d’une autre époque,
ces musiques qui témoignent d’un extraordinaire brassage de cultures
? Comment faire sinon en trouvant un guide pour nous y conduire. Ce guide pourrait
bien être Eduardo
Paniagua. Ce Madrilène est architecte et musicien, il s’est
spécialisé en musique médiévale espagnole. Après
avoir été membre fondateur des ensembles Atrium
Musiciae et Calamus, tous deux dévoués à ces musiques,
il a créé Musica
Antigua et Ibn
Baya, groupes avec lesquels il poursuit ses recherches sur les musiques
arabo-andalouses avec l’aide et la complicité du musicien marocain
Omar
Metioui. Ces deux groupes enregistrèrent plusieurs disques compacts
produits par Sony Classical. Paniagua a ensuite créé son propre
label, Pneuma, avec lequel il semble enregistrer ou produire sans relâche.
Il est vrai que cet homme est infatigable, conjuguant ses activités de
musicien, chercheur et producteur avec une ferveur rare et avec un sens du répertoire
qui pourrait donner à penser que celui-ci est inépuisable. Et
quand on voit la matière accumulée et le nombre de disques produits
en quelques années, force est de constater que Paniagua agit comme un
rouleau compresseur, actif sur tous les terrains des musiques montrant traces
de ces inter-influences entre cultures espagnoles, arabes et juives. On aurait
d’ailleurs tendance à dire qu’il en fait trop. La moindre
inscription sur un mur de l’Alcazar semble être mise en musique
et confiée à l’enregistrement. Les disques se succèdent
et, souvent, se ressemblent. Mais dans un total de plus de trente disques compacts
produits par Pneuma, l’amateur de musiques anciennes, autant que celui
de racines traditionnelles, trouveront leur bonheur. Parce que Paniagua sait
ce qu’il fait, parce qu’il s’entoure de musiciens compétents,
voire des meilleurs lorsqu’il s’agit de visiter un genre précis.
Aucune thématique n’est confiée au premier venu. Evidemment,
le producteur lui-même ne renie jamais son rôle de musicien et il
se taille la part du lion, jouant flûtes, qanun et percussions. Quant
au répertoire, on retiendra évidemment les fameuses cantigas de
Santa
Maria mais également les autres cantigas d’Alfonso
El Sabio. On retiendra les chants des trois cultures : juives, musulmanes
et chrétiennes. Ou plus simplement encore quelques joyaux de la musique
classique arabe. Le tout avec une agréable présentation en digipack
et des livrets détaillés en plusieurs langues.
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