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L’Afrique occidentale, univers des griots.


Un peuple emblématique de cette partie de l’Afrique, les Mandingues, ont une caste de musiciens et une organisation des musiques que l’on retrouve dans toute la zone soudanaise, c’est-à-dire le Sénégal, la Gambie, le Mali, avec des extensions jusque sur la côte guinéenne, le Burkina Faso et une partie du Soudan. La société mandingue se divise essentiellement en deux groupes : les nyamakala, caste des artisans, et les horon, caste des hommes libres ou nobles. Les premiers se divisent en plusieurs groupes : les forgerons et sculpteurs, les artisans du cuir, les griots de la parole, spécialistes des généalogies et du Coran et les artisans de la musique et de la parole chantée qu’on appelle jeli ou jali (djeli ou djali). Les horon sont les fermiers, les gouvernants, les militaires. Chaque caste a besoin de l’autre et c’est un système d’échange perpétuel qui s’est installé entre les uns et les autres.

Griot viendrait du portugais «criado» (chanteur, barde), voire du mot wolof gewel qui désigne la même profession chez ce peuple voisin des Mandingues.

Le griot est la mémoire ambulante du pays et pourtant il appartient à une caste inférieure. Ce statut ambigu lui confère un pouvoir fragile et malgré tout parfois redouté. Sur la kora, le balafon ou de petits luths (ngoni ou xalam) ou encore sur une vièle monocorde ou un tambour, il parcourt l’histoire des siens, depuis les grands héros de naguère jusqu’aux dignitaires du jour qu’il loue ou critique.

Il est chanteur et musicien, historien, généalogiste, chroniqueur, conteur… Il est payé pour être celui qui délivre les messages et interprète nombre d’histoires et de récits. C’est de lui que peuvent venir bonnes ou mauvaises nouvelles, histoires du passé, éclaircissement du présent, louanges de certaines castes, récits historiques. Aujourd’hui encore, le griot est recherché et il continue de distiller ce savoir pour lequel il est écouté, même lorsqu’il délaisse la kora ou le balafon pour la guitare). Il reste un chroniqueur important de la société africaine occidentale. Quelques grandes familles sont irrémédiablement liées à cette caste : les Kouyate, Diabate, Sacko, Diawara… Si les Mandingues appellent le griot djeli ou jali, les Foulbés et les Toucouleurs disent awlube et les Wolof disent gewel. En mandingue, djeli veut dire sang. Les griots sont comme le sang qui transporte la vie en ce sens qu’ils transportent la mémoire du peuple, qui passe ainsi de génération en génération.


La djelimousso est la femme griote, celle qui, née dans une famille de griots, est destinée à le devenir à son tour. Elle a le même rôle et le même type de répertoire que le djeli sinon qu’en général celui-ci est aussi musicien tandis que la djelimousso est surtout chanteuse. Les femmes mandingues ont développé un chant très puissant, aigu, qui porte fort et loin et qui capte inévitablement l’attention d’une assemblée. Elles chantent les louanges des uns et des autres, des chants dont les paroles regorgent de proverbes, de symboles, de commentaires moralisateurs. Elles chantent les héros des épopées Bambara et Malinké. Les djelimousso sont devenues les stars de la chanson mandingue.


Le répertoire des griots de la société mandingue, ou julu, est un ensemble de pièces chantées la plupart du temps et jouées essentiellement sur la kora, le balafon ou le luth ngoni. Chacune de ces pièces a une origine, une histoire, et est plus ou moins connue et jouée selon les endroits et les époques. Elles ont des origines géographiques, historiques et ethniques précises et sont souvent liées à l’instrument sur lequel elles ont été créées. Parmi les pièces les plus connues, on peut citer : Sunjata fasa, Kelefaba, Kuruntu Kelefa, Allah l’a ke, Lamban, Janjon, Jula Jekere, Boloba, Jula Faso, Taara, Kulanjan, Kaira, Duga, Tabara, Jarabi, Apollo, Alpha Yaya, Fode Kaba, Chedo.


Sory Kouyate : l’œuvre d’un maître et l’histoire du pays mandingue.

 

On a beau être écrasé par la déferlante des musiques du monde sur le marché du disque, on a beau savoir que le commerce y a installé ses échoppes, que les vendeurs d’exotisme et de spiritualité à vingt francs tentent d’en faire leur domaine, on a encore tous les jours des surprises éclatantes.

Au beau milieu de la foire infernale des vendeurs de pacotilles, de folklore de pavillon d’exposition et de new age made in authentic land, se débattent admirablement ceux qui connaissent les musiques et osent les proposer telles qu’elles sont, nues, superbes de simplicité et de sagesse.
Buda Records (Paris) a eu l’audace et l’intelligence de sortir trois volumes, soit plus de trois heures de musique, consacrés au balafon mandingue de Guinée et, mieux encore, à l’œuvre et au répertoire de l’un de ses grands maîtres, El Hadj Djeli Sory Kouyate.

Sory Kouyate est le descendant d’une lignée de grands djeli. Il a reçu son premier balafon à l’âge de douze ans. L’instrument est le sceptre de la lignée, l’enfant doit l’entretenir et en jouer avec talent. Il apprend vite à jouer et, dans les années soixante, commence une carrière qui débordera largement le cadre strict de sa communauté. Il fait d’abord partie de l’Ensemble Instrumental National, avec lequel il va voyager intensément. Il connaît toutes les grandes œuvres du répertoire mandingue, sa mémoire et sa maîtrise sont immenses et son style personnel en fait un des plus importants joueurs de balafon de notre époque.

Le bala est un xylophone sur cadre. Celui de Kouyate est constitué de vingt-deux lames de bois (il peut en avoir moins). Elles sont taillées dans un bois que l’on fait sécher longtemps sur une grille au-dessus d’un feu calme. On les accorde en les retaillant par petits coups donnés au centre de la lame si l’on veut un son plus grave ou aux extrémités si l’on cherche un son aigu. Les lames accordées sont fixées sur le cadre à l’aide de lanières de cuir et, sous chacune d’elles, est attachée une calebasse qui sert de caisse de résonance. Ces calebasses sont percées de petits trous recouverts de fines membranes venant de toiles d’araignée ou de cocons (aujourd’hui parfois de papiers à cigarettes) qui vibrent au son du bala (le balafon est en fait celui qui joue du bala - mais aujourd’hui tout le monde semble désigner l’instrument par le nom de l’instrumentiste). Sur les trois CD, Sory Kouyate est accompagné d’un autre xylophone, d’une harpe arquée (le bolon), d’une vièle à quatre cordes (le sokko) et de flûtes. Mais tout au long du répertoire c’est le balafon qui domine et c’est bien cet instrument que l’on découvre plus que jamais sur ces enregistrements.

Le répertoire est essentiel. On y retrouve la tradition la plus ancienne, comme ces airs joués pour les personnalités importantes ou les morceaux dédiés aux vainqueurs dans les guerres contre les Peuls. On y découvre les airs joués en l’honneur des dignitaires de la civilisation mandingue comme le prince Soundjata Keita. Une partie du répertoire exprime les conseils ou les principes de sagesse. Certaines pièces sont liées à des circonstances précises : circoncisions, cueillette du miel ou sortie des chefs. Parfois, le musicien raconte, à la manière d’un journaliste, des drames locaux, des histoires proches ou des commentaires sur la vie moderne, comme des conseils de prudence donnés aux chauffeurs ou des allusions au cinéma. Ce qui prouve au moins que le métier de djeli ne s’est pas figé dans le temps. Les musiciens professionnels africains véhiculent toujours les richesses de la tradition orale, remontant jusqu’aux origines du pays mandingue dans ce cas, mais leurs «bibliothèques intérieures» s’enrichissent de commentaires sur la nouvelle vie de l’Afrique occidentale.

Parmi ces pièces, on notera les références à Soundjata. Il s’agit d’une épopée très ancienne : Sunjata fasa qui raconte l’histoire de l’empire du Mali et de son roi Sunjata Keita. Celui-ci renversa Soumaworo Kanté, roi du royaume de Sosso. Ça se passait en 1235 et Keita créa alors le plus grand empire africain. Il reprit également à son ennemi un instrument de musique exceptionnel que l’ancien roi se réservait jalousement. Cet instrument, le sosso-bala, est un grand balafon à vingt lames qui a aujourd’hui plus de huit siècles et dont la famille des griots Kouyaté est gardienne. Si cet empire mandingue s’est petit à petit dilué, son épopée est par contre encore chantée aujourd’hui. C’est un répertoire en général lié au balafon mais souvent adapté à d’autres instruments.


L’univers de El Hadj Djeli Sory Kouyate est typique de ce que véhiculent les griots d’Afrique occidentale. Il ne faut pas se contenter de les entendre, il faut les écouter et l’on arrive, immanquablement, à des découvertes exceptionnelles. Comment oublier, par exemple, ce passage du livre « Racines » de Alex Haley où, au terme d’une longue quête à la recherche de ses origines africaines, cet écrivain afro-américain se trouve dans un village de Gambie pour écouter un vieux griot. Celui-ci entame alors un long récit bouleversant qui donne à Haley la seule clé qui lui manque encore pour retrouver ses propres racines, celles-là mêmes qu’il est en train de fouler en écoutant le conteur. Cette histoire extraordinaire que seul un historien de la trempe d’un griot de village peut amener à ce qui est en même temps sa fin et son apogée, cette histoire incroyable fait penser à celle chantée par un autre griot qui fut enregistré par Samuel Charters en 1974. En s’accompagnant au balafon, Alhaji Fabala Kanuteh raconte Toolongjong, une longue histoire décrivant les débuts de l’esclavage, les navires portuguais venant acheter de la main d’œuvre mandingue, la revente aux Hollandais et les voyages vers l’Amérique. À la fin de ce très long chant, le griot conclut en disant « et on les appela les nègres américains ». Un témoignage incroyable qu’on peut encore écouter sur le disque « The griots, ministers of the spoken word » déjà cité ( MJ0101 ).

 

Les sociétés de chasseurs.

 

Dans les mondes malinké (peuple mandingue de Guinée et du Mali) et bambara (Mali, Sénégal, Côte-d’Ivoire et Burkina), comme dans le monde peul (les Peuls ou Fulbe sont présents dans tous les pays d’Afrique occidentale), existent des sociétés de chasseurs qui occupent une place très importante dans la vie sociale, économique et spirituelle. Les chasseurs ont des musiciens-chanteurs (les donso djeli ou sora chez les Malinké), qui ont le rôle de griot. Ils connaissent les généalogies des chasseurs, jouent la harpe ou le luth, chantent les louanges, distillent des récits, donnent des conseils. Ils chantent en l’honneur de leurs confréries ou encore pour accompagner les danses des chasseurs. Ils sont les intercesseurs entre les chasseurs et les esprits de la forêt ou de la savanne. Leur instrument est principalement une harpe sur calebasse surmontée d’un long manche tendu de quelques cordes. On appelle cet instrument simbi, bolon ou donso ngoni selon les endroits. Il est clair que cette harpe ancienne est une sorte d’ancêtre de la kora, soit un instrument plus frustre, moins élaboré que celle-ci. Ces musiques sont importantes, elles sont liées à la vie économique et au pouvoir des pourvoyeurs de la société.