Paysages de pierres et d'eau, de landes ondulantes et de sombres montagnes.
Des couleurs qui se chevauchent entre gris et roux, mauves et jaunes et les
multiples verts. Des ciels qui s'emballent, des cavalcades de nuages, un soleil
qui s'autorise des apparitions grandioses entre crachin brumeux et pluie torrentielle.
Les oreilles y devinent une musique naturelle, vivante, tenace. Il suffit de
pousser la porte du premier magasin ou du premier pub et la musique pressentie
entre les rafales des bourrasques prend soudain forme. Elle est partout, elle
est l'autre facette du paysage.
L'Irlande a mal à son histoire et la musique est son remède. D'est en ouest et du nord au sud, le pays se chante et se joue depuis toujours, les générations se passant leurs secrets et leurs répertoires, les doigts et les langues se déliant sur les cordes des violons et sur les couplets des ballades. Un Irlandais sur cinq est musicien! Soit au minimum un musicien par famille, près d'un million de musiciens ou chanteurs sur les terres irlandaises. Sans compter les innombrables immigrés partis semer ballades et danses à travers le monde. Quand on sait que les États-Unis ont une population de quelque 45 millions d'Irlandais, on comprend que beaucoup de professionnels émigrent à leur tour pour se produire outre-Atlantique.
Depuis quelques décennies, les musiques d'Irlande déferlent sur le monde et les modes avec un appétit vorace. Elles font mouche, elles excitent les papilles auditives, elles titillent les phalanges des instrumentistes. Tout le monde veut s'y essayer, beaucoup trébuchent; mais le savoir-faire, les techniques, les instruments, les répertoires des musiciens de l'île verte ont laissé de nombreuses traces à travers la planète. De plus en plus, le tourisme s'en est mêlé, imposant l'Ouest du pays comme une Mecque musicale incontournable, et des cohortes de musiciens en herbe et de curieux égarés s'en viennent écouter dans la cour des grands musiciens que sont ces gens si simples des campagnes et petites villes de l'Ouest.
Celui qui observe et écoute discrètement retrouve les traces des anciens, ceux qui firent le lien entre les traditions des siècles précédents et les générations de l'enregistrement discographique et de l'avènement du folk irlandais de renommée mondiale. Beaucoup de ces grands personnages nous ont quittés, non sans avoir été enregistrés - heureusement. D'autres leur ont emboîté le pas, conservant un style régional, nourrissant leur soif musicale au pub du coin plutôt que sur les scènes internationales. Tous sont les maillons indispensables d'une tradition orale que les générations suivantes sont en train de relancer à leur tour. Aujourd'hui, les différences régionales s'aplanissent souvent, les musiques d'Irlande s'uniformisent, les qualités de jeu - au demeurant exceptionnelles - se standardisent, comme les répertoires. Alors les anciens demeurent comme autant de sources auxquelles on s'en revient puiser et renouer avec le terroir. Ils ont pour noms Seamus Ennis, Leo Rowsome, Willie Clancy, Michael Coleman, Michael Gorman, Johnny Doherty, Sean McGuire, Joe Cooley, Tony McMahon, Finbar Dwyer, Micho Russell, Paddy Carty, Billy Clifford ou Chris Droney... la plupart nous ont quittés mais les enregistrements demeurent.
Du côté des musiques de tradition, il est un homme né en 1931 qui joua un rôle essentiel pour en transformer et affirmer le statut. Sean O Riada était musicien, compositeur, universitaire, homme de radio et de théâtre. Il éleva la musique irlandaise au rang de musique d'art et de musique de scène, la sortant des villages et des cuisines pour lui donner ses lettres de noblesse. Dans son sillage jouaient ceux qui, dès 1963, s'appelleraient les Chieftains . Formés à l'école de O Riada, ils avaient un respect profond des traditions et un sens presque académique de leur jeu. Refusant durant des années toute concession aux apports extérieurs, ils exclurent de leur répertoire toute ballade, et de leurs instruments tout ce qui n'était guère lié directement aux traditions. Petit à petit, le groupe évoluera autour de la personnalité charismatique de Paddy Moloney, dont les idées bouillonnantes s'ouvriront d'autant plus sur le monde que celui-ci élargira sans cesse les horizons des tournées du groupe. La machine est en route. L'Irlande va disposer d'un nombre grandissant d'ambassadeurs musicaux.
Les années '70, en Irlande comme ailleurs, sont les années dites
du "revival". Les intellectuels, les institutions, les musiciens eux-mêmes
ont mis, au fil des décennies, de nombreuses structures en place pour
que rien ne se perde et que l'intérêt des générations
nouvelles soit réalimenté (écoles de cornemuse, associations
de musiciens, émissions spécialisées), sans oublier la
pression, énorme et gonflée de nostalgie, des Irlandais d'Amérique.
De telle sorte que lorsque de nombreux pays se penchèrent sur leurs traditions
pour les réanimer, celles de l'Irlande étaient encore vivantes,
même si elles restaient oubliées de nombre d'Irlandais eux-mêmes.
Il n'empêche que la vague dite folk relança encore la machine à
une vitesse que personne n'aurait pu soupçonner. De nombreux groupes
aux fortes personnalités virent le jour précisément au
moment où le monde occidental se cherchait des modèles dans la
pratique nouvelle de musiques anciennes. Planxty , The Bothy Band
, De Danann ont bousculé les habitudes, mêlant chant
et instrumentaux, tout en élevant la qualité du jeu et du chant
à un niveau exceptionnel. Planxty fut une véritable
pépinière de talents. On y trouvait déjà Donal Lunny,
l'homme-orchestre de l'Irlande, responsable de la production de ce qui se fait
de mieux sur le sol irlandais depuis trente ans, producteur et musicien sur
des centaines de disques et, qui plus est, un des responsables du succès
du bouzouki en Irlande.
Dans la foulée, le marché de la musique irlandaise s'emballa pour
la première fois. Les groupes et chanteurs se succédaient, se
bousculaient. Productions locales, nationales et multinationales se suivaient,
profitant également de cette prise de conscience globale pour ressortir
les artistes anciens, les grands solistes, ceux-là mêmes dont s'inspirent
les nouveaux groupes.
Les années '90 consacrent une seconde fois ces musiques sur le marché
international.
D'une part, la jeune génération s'est emparée de cette
musique avec une aisance et une fougue déconcertante. S'il est vrai que
dans le monde entier, les musiques de tradition semblent faire partie du paysage
musical des jeunes musiciens au même titre que rock, jazz ou classique,
cette constatation s'impose avec plus de force encore en Irlande où la
qualité de jeu des jeunes est littéralement écrasante.
L'accordéoniste Sharon Shannon en est un des meilleurs exemples. Le sourire
rivé sur un visage baigné de cheveux, elle débarque de
son île mythique pour nous en donner le meilleur : une joie de jouer
comme on le fait au pub ou à la maison.
Martin Hayes, brillant violoniste, a également cette démarche d'un retour vers la tradition qu'il revisite avec une personnalité et une imagination remarquables.
La cause principale de ce regain d'intérêt est évidente : l'Irlande d'aujourd'hui a la chance d'avoir trois générations de musiciens au service des mêmes musiques, apportant chacune sa touche personnelle, liée à son histoire, à son époque, à sa géographie. L'Irlande musicale est bouillonnante, passionnée.
Sans oublier le rock ou ce qu'on pourrait appeler le soul irlandais :
une chanson populaire moderne qui a toujours su tirer le meilleur parti de ses
emprunts au rock, au rhythm'n'blues et aux musiques traditionnelles. On pense
à Sinead O'Connor, à Mary Coughlan, aux grands moments de U2 mais
aussi au groupe Hot House Flowers, dont le charismatique chanteur Liam O'Maonlai
a toujours aimé partager diverses expériences avec des musiciens
de la trempe de Sharon Shannon ou de Donal Lunny.
D'autre part, il faut reconnaître qu'un certain nombre d'événements
à caractère international ont contribué à ce nouveau
succès. Le spectacle “Riverdance” a fait le tour du monde,
emplissant des salles avec des milliers de spectateurs, prêts à
payer très cher pour voir et entendre chants et danses d'Irlande mais
aussi d'ailleurs. La suite est déjà légende et le monde
entier a suivi Michael Flatley dans son spectacle suivant, “The Lord of
the dance”. Le step dance irlandais est revenu sur le devant de la scène
et la musique qui l'accompagne fait soudain vibrer le yuppie, l'homme d'affaires
et la top model, à qui il aura fallu un spectacle léché,
une superproduction organisée dans un moment de folie pour ce qu'on appelle
la world music. Une world music qui joue sur l'exotisme bien plus que sur le
sens profond de chaque tradition et qui a contribué à l'avènement,
ces dernières années, d'une musique hybride, éthérée,
mystico-celtique, faite de chants gaéliques, de chœurs, de harpes
sur fond de synthé, de productions sirupeuses, de pochettes aux symbolismes
exacerbés. Le mot celte ou celtique est utilisé à toutes
les sauces mais toutes les musiques irlandaises s'y faufilent et profitent du
mouvement.
La musique irlandaise se porte mieux que jamais, alimentant toujours les célèbres
sessions des pubs, autant que les répertoires de milliers d'artistes
plus ou moins professionnels. Elle reste digne, proche des racines, elle sent
encore la tourbe et brille comme fuchsias au soleil du bord des routes, même
si certains s'en servent pour nourrir leurs rêves de musiques conceptuelles.
La musique irlandaise n'est pas prête à rendre l'âme, elle
mène encore le combat d'une culture qui refusera n'importe quel joug,
de génération en génération.
Étienne Bours
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