On aurait tendance à croire que ces musiques sont aussi immuables que
les rochers du Burren. On parle d'ailleurs de musique celte comme si l'Irlande
connaissait les mêmes expressions depuis plus de deux mille ans !
L'histoire n'est pas aussi simple, évidemment. Les Celtes ont laissé
des traces, mais il est très difficile de déterminer quelle est
la culture qui fut dominante dans l'avènement des traits les plus emblématiques
de la musique irlandaise telle qu'elle est encore pratiquée. La harpe
est présente depuis longtemps, mais les repères historiques sont
évidemment bien plus proches de notre ère, soit sous les invasions
normandes. Nous sommes alors au XIVe siècle et la musique est jouée
en Irlande sur des instruments tels que harpe, cornemuse, tympanon, flûte,
instrument à archet..., tous ancêtres des instruments d'aujourd'hui.
Le barde joue un rôle essentiel au sein de cette société
de tradition orale, un rôle assez comparable à celui du griot africain
et qui semble avoir existé déjà bien avant l'arrivée
des Normands.
Si l'Irlande a développé une forte tradition musicale depuis des
siècles, les quatre cents dernières années, pendant lesquelles
l'Angleterre va affirmer son occupation de l'île, vont encore changer
la donne.
Si le déclin du gaélique eut pour conséquence un développement
massif de la création de ballades irlandaises traitant de l'émigration,
des aspirations nationalistes, de la famine... il ne faut pas oublier pour autant
la tradition de chant gaélique encore pratiqué à l'Ouest
et particulièrement au Connemara. Le sean nos ( old style
, en gaélique) est un chant a capella qui laisse une large place
à l'ornementation, à une certaine liberté d'exécution
et à une très grande simplicité. Ce chant n'est pas mort
sous les coups de boutoir d'une ballade internationalisée, mais il est
sans doute passé au second plan.
Lorsque viendront famine et émigration, le pays se videra de son sang
et de sa force, allant mine de rien essaimer en d'autres lieux qui deviendront
à leur tour pépinières de culture irlandaise. Il faut survivre
ou s'évader. L'Irlande du début du XXe siècle sort affaiblie
de ces crises et va encore devoir lutter entre différentes tendances :
la guerre avec l'Angleterre d'une part, la morale catholique d'autre part. Musique
et danse vont en souffrir. De sorte qu'au milieu du siècle, la musique
traditionnelle irlandaise semble confinée soit dans les cercles de spécialistes
et de chercheurs attentifs à une certaine sauvegarde, soit dans la discrétion
d'une pratique rurale éloignée des regards.
Le célèbre joueur de uillean pipes (cornemuse irlandaise),
Liam O'Flynn, me confiait d'ailleurs qu'au début des années '70,
beaucoup d'auditeurs venaient lui demander le nom de cet instrument ! Aujourd'hui,
les facteurs de cornemuses ne suivent plus tant la demande est élevée.
Un regain d'intérêt qui s'explique de différentes manières.
En effet, dans les années '60, la musique irlandaise va être projetée
sur la scène internationale, trouvant un enthousiasme certain auprès
d'un très large public. Les responsables de ce phénomène
nouveau s'appellent les Clancy Brothers . Tom, Paddy et Liam avaient
quitté le Tipperary dans les années'50 pour les USA. Avec leur
ami Tommy Makem et sa voix magnifique, ils se trouvèrent très
vite mêlés au mouvement folk de Greenwich Village qui prenait de
l'ampleur grâce à des artistes comme Pete Seeger, Peter, Paul &
Mary, etc. Les Clancy et Makem chantaient les ballades irlandaises avec une
ferveur tellement évidente que leur passage au "Ed Sullivan TV Show"
en 1961 les propulsa à travers les États-Unis, puis vers le succès
international à une vitesse foudroyante. Du Carnegie Hall
au Royal Albert Hall de Londres, puis au retour en Irlande au
moment même où la télévision nationale prenait son
envol, et le tour était joué. Les Clancy Brothers sont définitivement
responsables d'un immense engouement pour la chanson irlandaise. Le mouvement
ne devait plus s'arrêter et l'histoire du pays, celle-là même
qui se chante bien plus qu'elle ne s'écrit, va faire le tour du monde,
portée par des centaines de chanteurs. Les Dubliners , les Dublin
City Ramblers , les Wolfe Tones , les Furey Brothers ,
continueront dans une veine proche. D'autres suivront, en groupes ou en solo,
trop nombreux presque pour en faire un choix, sinon Christy Moore, Andy Irvine,
Sean Tyrrell, Frank Harte, ou encore le trio Voice Squad qui s'imposent
par leur démarche et leur qualité.
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