« Crossing the Bridge: The Sound of Istanbul » : Fatih AKIN
(MK2 Video, 120’, coul., 2005)
(Allemagne/Turquie, 2005, coul., 120’)
TB2295 (DVD)
+ YC9360 (CD audio)
(MK2 Music, 2005)
« Beyond Istanbul, Underground Grooves of Turkey » - (compiled by DJ Ipek Ipekçioglu)
(Trikont-Unsere Stimme)
MY8113
Deux anthologies autour de la musique turque actuelle, deux anthologies croisées, l’une réalisée par un musicien allemand à Istanbul, l’autre par une DJ turque à Berlin. Crossing the Bridge voit Alexander Hacke, bassiste du groupe Einstürzende Neubauten, servir de porte-parole au réalisateur Fatih Akin, et sillonner Istanbul et ses environs à la recherche de musiciens et de musiques. Il va balayer large et passer allègrement du rap turc à la musique gitane, puis du rock hardcore à la musique sufi. Un panorama en forme de road-movie où Hacke va enregistrer tous ces gens dans une construction miroir/tiroir, où le film montre l’enregistrement du disque qui est le prétexte du film qui est… etc. Le résultat vaut en grande partie pour la volonté de montrer tous les genres musicaux présents dans la ville, des deux côtés du Bosphore, en présentant les aspects les plus modernistes ou occidentaux (le rap, le rock) comme les plus traditionnels (la musique sufi, la chanson turque avec Sezen Aksu), tout en échappant aux clichés traditionnels sur la ville (« la plus asiatique des villes européennes comme la plus européenne des villes asiatiques ») Il montre une réalité musicale jeune et dynamique, avec ses racines propres, mais aussi une volonté de les dépasser sans les trahir. Il rend hommage tant à la musique psychédélique turque des années 70, à travers la figure mythique d’Erkin Koray, qu’à la chanson turque, à cheval, ou la chanson française entre la tradition et la variété. Il part à la recherche de la musique arabesque en la personne d’Orhan Gencebay, fondateur du genre à son corps défendant. Il aborde aussi quelques thèmes plus délicats, comme le problème kurde. Il rappelle que la langue kurde était jusqu’il y a peu interdite dans les médias comme dans l’enseignement et que chanter dans leur langue était pour les Kurdes de Turquie un geste politique (qui forcera des musiciens comme Sivan Perwer à l’exil… en Allemagne.) Chacun peut trouver son bonheur dans le panorama brossé par Hacke et Akin : du radicalisme hardcore à la sérénité sufi, l’accent est mis sur la progression en souplesse de la tradition à la modernité et à la diversité.
L’album Beyond Istanbul part du voyage inverse, celui de la DJ Ipek Ipekçioglu, résidente turque à Berlin, et insiste, lui, sur le désir de rivaliser avec la scène berlinoise sur son propre terrain, dans les clubs du Berlin nocturne. Les musiciens présentés, qu’ils soient turcs ou turcs d’Allemagne, s’inscrivent dans une forme d’ambition qui est à la fois recherche de respect, désir de reconnaissance et volonté d’« arriver ». L’accent est ici mis plus sur l’efficacité que sur le respect de la tradition. Il illustre la musique de la seconde génération d’immigrés turcs en Allemagne, désireux autant de faire respecter leurs origines culturelles que de se distancer des aspects les plus conservateurs de celles-ci. La musique est résolument jeune, branchée, elle est sélectionnée selon son potentiel d’efficacité dans un DJ-set, elle est axée en grande partie sur une variante turque du trip-hop/lounge international, mais elle comporte également quelques présences notables comme Sivan Perwer. Elle tire grand parti des climats de la musique populaire turque, ces « arabesques » mêlant cordes, violons ou synthétiseurs, sur un fond de percussions légères et raffinées. Ce genre, l’« arabesque », fort décrié en Turquie à sa création dans les années 60 pour son côté folklorique, populiste ou simplement trop oriental par rapport au mainstream pop turc, se voit ici modernisé, remixé. Son orientalisme est à présent revendiqué et appliqué à toute une série d’autres types musicaux : le psychédélisme avec les Baba Zula (également bien présents dans le film Crossing the Bridge), le hip-hop avec Ceza, le reggae d’Ayhan Sicimoglu, le néo-andalou-rock des Replikas et puis l’électronique et le trip-hop du label Couch. Le down beat est également confronté à d’autres traditions comme la musique gitane ou la tradition ottomane du XVIIIe siècle. DJ Ipek Ipekçioglu mixe à Berlin, dans un club du quartier Kreutzberg, à la fois quartier de jeunes et d’immigrés. Elle y mélange musique grecque, turque, kurde et techno allemande devant un public tout aussi mélangé et revendique ses mixes comme des « chocs transculturels ».
Benoit Deuxant
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