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FINLANDE

Introduction.
On a tendance à englober la Finlande dans la Scandinavie, considérant que tous ces pays du nord de l’Europe ne font qu’un. Considérant sans doute, un peu vite, que ces pays, Norvège, Suède, Danemark, Finlande et Islande, partagent le même type de culture. Qu’il s’agit grosso modo de la région du père Noël, que c’est là que vivent les rennes et, accessoirement, leurs éleveurs, ce peuple que nous appelons Lapons. On mélange le tout dans une sorte de cocktail exotique nordique.
On entend des intellectuels dire que c’est le pays des igloos.
On entend qu’il n’y a là que conifères et lacs à l’infini, que les paysages sont d’une monotonie effarante, que ces gens passent leur temps dans des saunas, à moins qu’ils ne se suicident à cause du manque de lumière.
On nous dit quand même que les femmes y sont belles et que la neige y est étincelante.
Mais ce nord attire peu.

Dans la déferlante des musiques dites du monde, ce grand marché de l’exotisme musical, le Nord est oublié, peu digne d’intérêt, pas assez excitant.
Les musiques du monde, c’est bien connu, sont des musiques chaudes, elles sentent le sud, les danses sensuelles dans la moiteur d’un soir tropical, les rythmes endiablés crépitant aux abords d’un marché coloré, les éclats de chants festifs giclant sous le soleil.
Les musiques du monde sont celles du soleil !
N’oublions pas le soleil de minuit alors !
Le nord, c’est peut-être la pénombre à peine éclairée de quelques aurores boréales et des reflets de cette magie sur la neige mais c’est aussi ce jour qui refuse le repos deux mois durant et ce soleil qui nargue la nuit, faisant mine de se coucher puis remontant aussitôt plus haut encore dans le ciel.
Promenez-vous à une heure du matin aux abords du lac Inari à la fin du mois de juin: la lumière est celle du jour, les moustiques sont aussi nombreux qu’en certaines régions africaines, la taïga bruisse de mille bruits de vie, l’été déborde de senteurs, les rennes vous disent bonjour…
Et derrière ce paysage idyllique (à part les moustiques) se profile non pas une musique précise mais un ensemble d’expressions qui sont les reflets des cultures du nord.
Comme autant de sons qui font sens, en pleine osmose avec la nature, avec l’environnement de vie de chacune des populations en présence dans cette immensité du grand nord européen.
Les musiques de ces pays si proches et si lointains de nous ne sont pas à la mode, c’est le moins qu’on puisse dire. Et pourtant, mine de rien, le marché de la world s’est ouvert, ici et là, à quelques artistes venus de Finlande avec des expressions fortes et des démarches intéressantes. Värttinä, Kimmo Pohjonen, Wimme… en sont peut-être les plus connus. Et déjà trois noms suffisent pour démontrer la diversité culturelle d’un seul pays, véritable patchwork de populations et de cultures d’horizons différents.

Histoire.
Comprendre cette diversité c’est s’imposer un petit détour par l’histoire.
La Finlande ne fait pas partie de la Scandinavie (Norvège, Suède et Danemark). Elle est une sorte de charnière entre l’ouest et l’est, entre la grande Europe et la Russie, entre notre nord et celui des peuples de l’ancienne URSS.
L’histoire du pays et de ses régions est typiquement l’histoire d’un état tampon, constamment convoité, bousculé, partagé, divisé…
75 % du peuple de Finlande est issu des mêmes souches que celle des Scandinaves, les 25 autres % viennent de tribus nomades qui seraient venues de l’Oural.
Les Sames (Lapons) au nord, les Ostrobotniens à l’ouest et les Caréliens à l’est donnent déjà l’idée d’une grande division entre trois ensembles culturels différents.
Les origines sont dans les régions de l’ouest de l’Oural : peuples finno-ougriens tels que les Finnois, les Estoniens, les Samoyèdes (Nenets), les peuples de la Volga tels que les Mari, les Mordve, les Oudmourts (ou Votiak) et les Komi…

Les premiers peuplements furent lapons puis suivirent des populations finno-ougriennes installées en Carélie.
Les Vikings occupèrent aussi le sud du pays.
Dès le XIIè siècle la Finlande fut soumise par les Suédois dont beaucoup viennent s’installer en Ostrobotnie. Grand-duché suédois au XVIIè siècle, la Finlande est entraînée dans des guerres contre la Russie, obligée de partager les rêves de puissance de la Suède.
Mais, dans cette région entre deux pays qui se battent, c’est le peuple de Finlande qui souffre, de faim et de misère. Le pays devient un champ de bataille, la peste s’ajoute au malheur du peuple et en 1809 la Suède doit céder les terres finlandaises à la Russie.
Sous le tsar la Finlande va se développer en jouissant d’une certaine autonomie. Les intellectuels vont contribuer à la naissance d’un sentiment national.
C’est à ce moment, en 1835, qu’est publié le Kalevala, vaste recueil de la tradition  des chants ancestraux (on y reviendra). On est en plein romantisme; à titre d’exemple le Barzaz Breizh breton est publié en 1839. La peinture suit le mouvement, la musique aussi avec des artistes comme Sibelius (1865-1957).
Le finnois devient langue nationale et, à la faveur de la révolution soviétique, la Finlande parvient à proclamer son indépendance en 1917.
Mais les troubles ne cessent pas pour autant. Les Russes envahiront encore le pays en 1939 pour une guerre de trois mois à l’issue de laquelle la Finlande perd une partie de la Carélie et une partie de la Laponie au profit de l’URSS.
Ballotté par l’histoire, le pays va s’allier avec l’Allemagne pour tenter de regagner une partie de ses territoires. La Finlande refuse cependant un traité d’alliance avec les puissances de l’Axe et réussit à signer un armistice séparé en 1944. Les troupes du Reich dévastent la Laponie en quittant le pays. La Finlande ne regagne pas les territoires perdus, elle est, de plus, condamnée à payer de lourdes dettes de guerre.
Mais elle va réussir à imposer son indépendance et sa liberté et à survivre aux autres crises successives, notamment celle engendrée par l’éclatement de l’URSS.

Le pays est à la pointe de la technologie, il est le grenier à papier de l’Europe, il évolue sans cesse dans une certaine modernité, suivant en cela un élan qui n’est pas nouveau.
Ce n’est peut-être pas un hasard si les femmes y sont bénéficiaires du droit de vote depuis 1906! Aujourd’hui, le pays est dirigé par une femme, il fait partie de l’Europe et il demeure indépendant, gardant son originalité et ses richesses culturelles.

Musique.
Où se situe la musique dans cette bousculade historique ?
Qu’en est-il de la musique traditionnelle, celle des petites gens, celle qui se joue au fond des campagnes et des forêts, celle que l’on danse à la veillée, celle qui raconte l’histoire, les légendes et les mythes de ce nord mystérieux et de ses neiges magnifiques ?
Il existe bien plus d’une musique dans un pays où se parlent encore le suédois, le finnois, les langues sames et les dialectes caréliens.
Nous sommes en face de cultures différentes, de langages différents et de musiques différentes !
Mais on peut également opérer une division historique, soit une séparation entre trois grandes époques de la musique traditionnelle finlandaise.

1/ Première période.
La période la plus ancienne est celle du Kalevala dont les origines remontent au moins à deux ou trois mille ans et à la poésie populaire des peuples finnois et baltiques. Le style de chant qui émergea de cette époque s’appelle rune ou runonlaulu.
Le chant des runes ou runos, le runonlaulu est le chant des anciens poèmes ou du kalevala en Finlande. Les runos sont les poésies des peuples finnois de la Baltique. On les chante aussi en Estonie, Ingrie, Carélie.
Ces chants n’avaient pas de structure strophique. On chantait couplet après couplet, voire ligne après ligne. Le chant se faisait soit en solo soit avec réponses d’un chœur.
Au début du XXe siècle, on les chantait encore, même pendant les cérémonies de mariage qui pouvaient durer plusieurs jours. Il en reste des traces dans certaines façons de chanter aujourd’hui, d’autant plus que quelques chanteurs actuels n’hésitent pas à y revenir et à réinterpréter des éléments du Kalevala.
Le kantele, cithare finlandaise a toujours été l’instrument de prédilection pour l’accompagnement des runos. Mais certains groupes actuels ont résolument modernisé le genre sans pour autant en trahir l’essence.

On écoutera :
- Tellu. Sudden Aika - MO9835
- Hedningarna. Karelia visa - MU7084
- Setu songs. Music from Finno-Ugric peoples - MO8240
- Värttinä. Vihma - MO9967

Epopée finlandaise célèbre, le kalevala porte le nom du pays mythique dans lequel se déroule toute son histoire. La première publication en fut faite en 1835 (en plein Romantisme).
Elias Lönnrot (1802-1884) avait compilé les anciens poèmes des peuples finnois, il en rassembla plus de 40.000 vers et reconstitua toute l’histoire du kalevala à partir des quelques 2.000 variantes ainsi collectées.
Le kalevala est un ensemble de 50 poèmes, totalisant 22.795 vers sans rimes mais avec beaucoup de parallélismes c’est à dire que chaque idée y est répétée avec des termes différents.
L’histoire raconte la création du monde puis les faits et gestes des fils de Kalevala qui en sont les héros principaux, à la fois dieux et hommes (ancêtres des Finnois). Ils se battent pour la conquête d’un objet magique, le sampo.
On retrouve dans le récit un côté magique et surnaturel comme dans beaucoup d’épopées mythologiques populaires. Le kalevala a été beaucoup chanté, il a inspiré des compositeurs comme Sibelius et Klami, des poètes, des peintres, des sculpteurs.
On retrouve également le kalevala chez d’autres peuples finnois de la Baltique, notamment les Setu du sud de l’Estonie.

On écoutera :
- The Kalevala Heritage. Archive recordings of ancient finnish songs - MO9054
- Folk voices. Finnish folk songs through the ages - MO9059
- Veljo Tormis. People of Kalevala - MO8261

Cette musique ancienne est immanquablement liée à la nature et aux esprits. A l’époque on pensait qu’il était impossible de jouer d’un instrument sans en avoir reçu le pouvoir des forces de l’autre monde. Un pouvoir qui vous était transmis auprès d’une cascade ou d’un rapide, ou aux fonds d’une forêt mystérieuse.
La musique avait d’ailleurs le pouvoir de conjurer les mauvais sorts, de se rendre les esprits propices, d’apporter fertilité, chance à la chasse et bonheur dans l’union des couples…
La musique était indissociable du cycle de la vie et des saisons.

Outre les runes et les lamentations, on dansait les anciennes danses en chaîne et on jouait le kantele et quelques flûtes pastorales.
On connaissait également une série de pratiques vocales directement liées à la vie pastorale. Il existait nombre de techniques vocales pour appeler le bétail et communiquer dans la nature, exactement comme en Suède et en Norvège.
De cette époque datent aussi la lyre à archet (semblable au crwth gallois) et la guimbarde.

On écoutera :
Teppo Repo. Herdman’s music from Ingria - MO9710

Le Kantele.
De la famille des cithares à cordes pincées, le kantele est très ancien mais personne ne s’accorde sur une date précise (1000 ans disent certains, beaucoup pus disent d’autres). Toujours est-il que cette cithare est commune à plusieurs peuples de la Baltique : le kokle des Lettons, le kankles des Lithuaniens, le kannel des Estoniens sont très proches.
Mais on peut aussi citer le gusli russe. La ville de Novgorod semble avoir été un endroit essentiel dans le développement de ce type d’instrument.
Si la légende raconte qu’il fut construit avec les arrêtes d’un poisson ou le bois de bouleau et que les cordes venaient de la queue d’un animal ou des tresses d’une jeune fille, il est certain que les premiers kantele étaient creusés dans une seule pièce de bois et ne comptaient que cinq cordes.
Mais l’instrument ne cessera d’évoluer au fil des siècles. On ira jusqu’à construire des instruments à 36 cordes et dans la foulée, on verra apparaître diverses nouvelles techniques de jeu, élevant le kantele au rang d’instrument de concert.
L’instrument va inspirer de nombreux musiciens, profitant du large mouvement de revival des années 70, une décennie avant laquelle le kantele se faisait oublier.
Des musiciens comme Martti Pokela jouent alors un rôle essentiel dans ce renouveau. Aujourd’hui, de nombreux jeunes suivent le mouvement et jouent leurs propres compositions sans jamais oublier les influences traditionnelles.

On écoutera :
- Martti Pokela. Tuulikumpu - MO9698
- Finnish kantele music - MO9084
- Kanteleet : finnish kantele music - MO9085
- Hannu Syrjälahti. Kannel - MO9830
- Minna Raskinen. Paljastuksia  - MO9707

2/ Deuxième période.
La deuxième période est celle des pelimanni c’est à dire la musique des musiciens populaires, la pelimannimusiikii étant à la Finlande ce que la spelmansmusik est à la Suède (l’équivalent des ménétriers en France).

C’est une forme de musique née en Finlande vers le XVIIe siècle et qui s’est développée jusqu’à former le corps principal de la musique traditionnelle finlandaise. Les influences du monde occidental viennent s’ajouter à celles du nord et de l’est.
Ce sont essentiellement des musiques de danses venues d’Europe en passant par le reste de la Scandinavie. Des musiques qui s’imposèrent petit à petit jusque dans les cultures villageoises et qui finirent même par remplacer les anciennes traditions comme les runos.
Les principales danses jouées par les pelimanni sont la polska (comme en Suède), le menuet, la valse, la mazurka, la polka, la schottische (appelée sottiisi en Finlande) et le purppuri.
Les instruments types d’un ensemble de pelimanni sont le violon (souvent au moins deux violonistes), l’accordéon, l’harmonium et la contrebasse.

On écoutera :
- JPP. Pirun polska - MO9282
- Troka. - Smash - MO9843
- Kankaan Pelimannit. Suvitunnelma - MO9392
- Konsta Jylhä. Mestaripelimanni - MO9315

Le violon est arrivé en Finlande aux environs de 1600. N’oublions pas que la Finlande était alors suédoise et que le violon est le principal instrument de ce pays voisin.
L’instrument va donc jouer les danses parmi lesquelles la principale est sans aucun doute la polska, musique typique d’Ostrobotnie.
Ce qu’on appelle polska est la polonaise suédoise, un type de danse très populaire dans les pays scandinaves. Au XVIIIe siècle, on la jouait souvent après le menuet, tant en Suède qu’en Finlande.
La polska demeure la danse la plus pratiquée et la plus jouée tant en Suède qu’en Finlande. En Norvège on l’appelle pols et au Danemark où on l’appelle polsk ou polska.

On écoutera :
- Kaustisen Purppuripelimannit. Finnish folk music - MO9453
- Tallari. Konsta - MO9822

Les autres instruments qui surgissent aux côtés du violon sont la contrebasse et l’harmonium.
Celui-ci est entré en Finlande à la fin du XIXè siècle comme instrument utilisé dans les écoles et les rassemblements religieux. Il est alors entré dans la musique des pelimanni d’Ostrobotnie pour accompagner les violons.
La clarinette et l’harmonica viennent quant à eux jouer en soliste puis seront souvent détrônés par l’accordéon. Ce dernier entre en Finlande vers 1870; il prend vite place aux côtés du violon et finira même par remplacer celui-ci tant sa facture va se sophistiquer. Le pays connaît en effet, et fabrique, des accordéons à cinq rangs qui permettent un jeu très complet. L’accordéon russe fait évidemment partie des influences importantes et nous rappelle qu’il ne faut jamais oublier la position de la Finlande entre cultures occidentales et slaves.
Puis viendra la mandoline et ainsi de suite.

Ce qu’on appelle purppuri est un pot-pourri, c’est à dire une suite de danses jouées les unes après les autres: danses de groupes ou de couples que l’on joue d’affilée notamment pour les mariages. Ce nom souvent employé dans la musique traditionnelle finlandaise a donné naissance au groupe Purppuripelimannit, groupe de musiques de mariage typique de la région d’Ostrobothnie.

On écoutera :
- Eino Tulikari. Traditional Finnish kantele music - MO9842
- Konsta Jylhä. Mestaripelimanni  - MO9315

3/ Troisième période.
Ce qu’on pourrait appeler la troisième période est celle qui a vu le jour dès le début des années 70 avec le mouvement de revival semblable à celui qui a déferlé sur l’ensemble de l’Europe.
Il faut savoir qu’après les grandes vagues de collectage du kalevala du XIXè siècle, d’autres collecteurs ont parcouru toutes les régions du pays durant le XXè siècle. Plus de 100.000 airs traditionnels sont présents dans les différentes archives.
L’université de Tampere s’est ouverte à l’ethnomusicologie et aux recherches sur les traditions finlandaises dès les années 70. D’autres villes ont suivi, notamment Helsinki et Turku.
Des instituts spécialisés en musiques traditionnelles ont rapidement secondé ce travail universitaire. On pense particulièrement à l’Institut de musiques traditionnelles de Kaustinen.
Kaustinen qui depuis 1968 a développé un des plus importants festivals annuels au monde.
C’est d’ailleurs le berceau et le point de départ d’un immense mouvement de revival.

Le premier grand groupe influent sur les générations à venir aura été le Kaustisen Purppuripelimannit qui, discret jusque là, vend soudainement 20.000 disques en deux ans. C’est alors qu’on se met à jouer ensemble, à plusieurs violons puis à créer cette espèce de forme nationale, de groupe type, avec contrebasse et harmonium.
On joue l’ancienne musique des pelilmanni (polska, menuet, polonaise) mais aussi les nouvelles danses telles que valses, polkas, mazurkas et autre schottishes…
Et qui plus est on se met à la composition dans la veine traditionnelle, une démarche indispensable pour relancer la machine, ne pas figer le répertoire dans la naphtaline et créer ce qu’on peut appeler une nouvelle musique traditionnelle.
Tous les efforts du festival, de l’institut de musiques traditionnelles et des centaines de musiciens qui y croient se conjuguent et c’est un véritable raz de marée qui déferle sur le paysage sonore de la Finlande dont toutes les expressions traditionnelles revivent et bourdonnent comme nuées de moustiques au printemps. Le violon en est le roi, l’accordéon le prince.
Tallari se forme à Kaustinen et devient un autre groupe chef de file du mouvement. Les autres groupes phares du début sont le Kangas Spelemän, le Kankaan pelimannit et le Järvelän pelimannit

Et ce n’est pas fini.
La Sibelius Academy crée un département de musiques populaires en 1983 relançant encore l’intérêt et l’étude pratique de ces musiques.
Les groupes et musiciens innovateurs se succèdent et profitent de la vague de la world music pour ouvrir leurs traditions aux influences venues d’ailleurs.
On voit alors apparaître des noms comme Värttinä, Gjallarhorn, Pinnin Pojat, Loituma, Troka, Maria Kalaniemi, MeNaiset, etc…
Et la même volonté d’aller de l’avant et de tenter des expériences va se manifester chez les Sames (on va y revenir).

On écoutera :
- Sirmakka. - MO9760
- Gjallarhorn. Grimborg - MO9241
- Karelia. The sound of birchbark flute - MO9421
- Maria Kalaniemi. Ambra - MO9344

4/ Musiques sames.
Ils préfèrent au nom de Lapons celui de Sami ou Samers. Le terme par lequel nous les désignons : Lapon, est un terme d'origine finnoise qui semble avoir une connotation injurieuse. Selon Christian Mériot (dans les annexes de "Anta. Mémoire d'un lapon" de Andreas Labba), le mot lapp signifie chiffon, guenille. Selon d'autres sources, le mot lapon voudrait dire "ceux qui ont été poussés ou qui sont allés jusqu'au bout du monde" (Andreas Lüderwaldt in Groove Dictionary).
Aucune théorie sur l'origine de ce peuple ne semble rencontrer une unanimité absolue. Ils sont certainement venus de l'est, descendant des Samoyèdes selon certains, des Finno Tartares selon d'autres.
Les premiers groupes seraient arrivés en Scandinavie vers le milieu du premier siècle avant Jésus-Christ. Leur mode de vie traditionnel, le nomadisme, le type d'habitat (notamment la tente : goahti ou lavvu) rappellent nettement les peuples nordiques asiatiques, voire certains peuples amérindiens.

Arthur Spencer (Les Lapons, peuple du renne. Armand Colin. 1978, 1985) résume clairement la théorie actuelle : " à la fin de la période glaciaire du pléisthocène, les ancêtres des Lapons, peuple chasseur adapté au froid, ont suivi les glaciers avançant vers le nord, depuis l'Asie occidentale. Ils se sont répandus en Finlande et dans les régions les plus basses de la Laponie actuelle, probablement en traversant la mer Baltique, alors gelée, et se sont installés, il y a 8.000 ans environ, le long de la frange côtière septentrionale libérée des glaces. Au fur et à mesure de l'amélioration des conditions climatiques…ils se sont déplacés à l'intérieur du continent. D'autres hommes, soumis aux pressions des populations vivant plus à l'est (dont il reste beaucoup de traces dans les Balkans et en Asie occidentale), suivirent le même itinéraire à d'autres époques. Les Finlandais, par exemple, émigrèrent du sud-est vers l'an 1.000 avant J.C. pour fuir ces pressions et, à leur tour, commencèrent à repousser les Lapons vers le nord. Ainsi, lorsque le monde s'aperçut de leur existence, les Lapons vivaient surtout en Finlande et en Carélie, ainsi que sur leurs territoires actuels".

Ils sont aujourd'hui, officiellement, 35.000. 20.000 habitent la Norvège, 10.000 la Suède, entre 2 et 3.000 la Finlande et les quelque 2.000 restant sont les Sames soviétiques de la région de Mourmansk. Cependant, les Sames, Pekka Aikio en tête, contestent ces chiffres. Le chiffre officiel est donc doublé. Eternel problème lorsqu'il s'agit de recenser une population dont une partie s'intègre déjà profondément aux différentes cultures nationales concernées. Il est bien connu qu'un pays a toujours intérêt à minimiser le nombre de ses "marginaux", minoritaires, etc.

Il ne faut pas oublier que certains cachent leurs origines de façon à mieux s'intégrer, obtenir un travail, etc. Il fut une époque où les pêcheurs lapons qui faisaient escale dans un port norvégien conseillaient à leurs fils de "parler lapon dans l'entrepont et norvégien sur le pont" (Spencer).

Plusieurs Lapons.
L'éparpillement de ce peuple, les colonisations successives de ses terres, la christianisation, l'ont confiné dans sa place de minorité, avec son langage propre quoique composé de nombreux dialectes, sa culture différente, son attachement à une vie dure, en symbiose avec la nature…
La langue same est de la branche finno-ougrienne des langues ouralo-altaïques. Les spécialistes tels J. Fernandez et C. Mériot y distinguent neuf parlers principaux.
Il faut signaler le skolt, langue de l'est de la Finlande où vivent depuis 1945 les quelque 6.000 Skolt qui ont quitté la région de Beahcan, attribuée à l'URSS.

Une autre division est importante puisqu'elle est fonction du mode de vie et du milieu naturel qui conduit celui-ci. Elle permet de distinguer les Lapons pêcheurs de la côte atlantique en Norvège, les pêcheurs de rivière, en Norvège encore, les Lapons éleveurs de rennes des montagnes de Suède et du Finmark norvégien et les Lapons des forêts de Finlande et Suède dont les activités sont diversifiées et comprennent éventuellement aussi l'élevage du renne. Cette division montre clairement qu'il serait faux de croire que tout Same est éleveur de rennes.

l est donc évident qu'à travers toute la Laponie, l'activité traditionnelle la plus typique est plus que jamais minoritaire et menacée.
Les frontières sont depuis longtemps fermées aux transhumances.
Les Sames qui désirent affirmer leur ethnicité par cette activité traditionnelle se heurtent sans cesse à de nouveaux obstacles, auxquels il faut ajouter aujourd'hui les volontés d'exploitation des terres et de leurs ressources par les gouvernements, au détriment des pâturages, des forêts, cours d'eau, etc. Corollaire de cet ensemble : la pollution, dont Tchernobyl n'est hélas que l'exemple le plus catastrophique.
Mais au-delà des problèmes propres aux éleveurs, c'est la question beaucoup plus vaste des droits lapons qui se pose sans cesse au travers de ces différentes interventions volontaires ou non des sociétés du sud. Face à celles-ci, les Sames se sont groupés et organisés. On parle de mouvement pan-lapon.

Le jojk : l'expression à l'état pur.
Andreas Labba, explique, par différents exemples, que les Sames ne sont pas pris au sérieux. "Lorsqu'une députation Same se rend en visite chez une haute personnalité, on l'accueille par ces mots : "Venez avec vos jolies blouses et chantez-moi un jojk". La grave question qui a justifié le long voyage devient alors futile et tourne à l'épisode bouffon. On voit les Sames retourner chez eux profondément déçus d'eux-mêmes, sans oser se dire : "Sommes-nous si maladroits que nous n'ayons rien pu faire d'autre que d'étaler nos beaux costumes et d'entonner un jojk ?""

Que sont donc ces fameux jojks ?

Le jojk est l'abri des pensées
elles y trouvent refuge.
Aussi ne contient-il que peu de mots
à livrer en dehors.
Les sons libres d'attaches
ont plus de portée que les mots.
Le jojk élève l'esprit de l'homme,
il s'envole avec les pensées
au-dessus des petits nuages.
Il tient les pensées
pour ses compagnes
au sein des splendeurs de la nature.

Poème de Paulus Utsi ("Juigosa birra", à propos du jojk), présent sur le disque "Chants et poésies des Sames de Laponie" - LP MO9020
Le contenu et la fonction du jojk en font une des expressions vocales les plus fondamentales du globe. Associé jadis au chamanisme, il est aujourd'hui profane, ayant perdu ses fonctions sacrées suite à l'intervention des missionnaires qui interdirent tout attribut de ces religions "barbares".

La grande particularité du jojk, encore aujourd'hui, c'est son contenu ou sa raison d'être. C'est un chant spontané. Le Same chante pour s'exprimer. On retrouve ici le sens réel, premier, de l'art vocal : l'expression passe bien plus dans le chant, dans sa technique, dans sa maîtrise, dans sa passion, que dans les éventuels mots portés par cette mélodie.
Le chant est pratiquement toujours lié à la vie sociale. "C'est un moyen de se souvenir des autres hommes; on se souvient de certains avec haine, d'autres avec amour et d'autres encore avec tristesse" dit Johan Turi (1910).
De nombreux jojks, en effet, chantent c'est-à-dire évoquent ou décrivent des personnes. Chaque Same, en principe, a au moins un chant qui lui colle à la peau, son jojk, composé par quelqu'un d'autre, en son honneur ou contre lui. Le jojk peut évoquer ses qualités, son caractère, son courage par exemple, il peut rappeler quelqu'événement important.
Pour ce faire, le chanteur-compositeur utilisera quelques mots, en général très peu mais avec abondance d'allusions ou de métaphores.

Le chant est économe de mots et le chanteur s'exprime dans l'art vocal pur. D'ailleurs, certains jojks ne comprennent aucune parole et seule la mélodie décrit l'homme ou la femme chanté. Certaines mélodies expriment le caractère féminin, d'autres, le caractère masculin, la démarche, la rudesse du personnage…etc.
Tout est dans la façon de chanter, dans la valeur personnelle du chanteur, son aptitude, son art de l'expression. Parfois, on reconnaîtra facilement qu'il s'agit d'un jojk décrivant un membre de telle famille parce qu'il peut y avoir des similitudes ou des ressemblances entre les différentes mélodies décrivant les membres d'une même famille.
Cette force de la mélodie, du rythme et des qualités du chant est encore plus manifeste, pour nous extérieurs à la société lapone, lorsque le thème abordé n'est pas un être humain ou une famille. Le jojk peut en effet décrire la nature, les paysages, forêts, lacs, etc. Il concerne souvent les animaux : rennes, oiseaux, phoques, mais également l'ours, le loup, le glouton…c'est-à-dire les animaux craints, les ennemis, ceux qu'on ne chante pas à n'importe quelle occasion parce que le chant lui-même peut être considéré comme dangereux. Enfin, il est des jojks qui chantent des objets ou des faits comme le progrès technique, etc.

Il est manifeste, de par les quelques exemples déjà cités, que le jojk est un moyen de communication. On communique ses sentiments sur quelqu'un, sur un paysage qu'on aime, sur un animal qu'on respecte ou qui est source de vie. Cependant, on peut chanter seul, sans public, même quelqu'un parce qu'on le chante pour l'avoir près de soi, pour s'en souvenir en quelque sorte. On pense à un ami, une amie, on les chante. On peut chanter seul pendant la garde du troupeau, sur les pâturages, pendant une course de traîneau.

Moyen de communication, le jojk l'est encore, de façon très pratique, parce qu'il peut porter loin. Cette tradition purement vocale, avec son emploi fréquent d'une sorte de petit yodel (alternance de voix de poitrine et voix de tête) n'est pas sans rappeler la plupart des systèmes sonores inventés par l'homme et sa voix pour communiquer par-delà les forêts, les montagnes, les champs, lacs...

L'essentiel est la mélodie (construite sur une échelle pentatonique) et le chanteur peut se contenter d'émettre des vocalises c'est-à-dire chanter cette mélodie sans paroles. Ces vocalises sont des syllabes vides, parfois non identifiables en tant qu'éléments de la langue (la, lo, lu). Elles sont le support du chant, de la mélodie et du rythme.
Le timbre a beaucoup d'importance. Il s'agit de la coloration que le chanteur donne à son chant.
Il semble également que le style de chant varie selon les régions. Toute la Laponie ne vibre pas exactement de la même manière. Wolfgang Laade explique que plus on va vers l'est, plus les joiks sont mélodieux, allant jusqu'à estimer que les joiks de Finlande sont plus comparables à des airs européens .

On écoutera :
-
Nils-Aslak Valkeapää. Dalveleaikkat. Winter games - MO9904
- Angelin Tytöt. Dolla - MO9170
- Ulla Pirttijärvi. Ruossa eanan - MO9690
- Wimme. Gapmu. Instinct - MO9985
- Wimme. Gierran - MO9981
- Nils-Aslak Valkeapää : Goase Dusse. La symphonie des oiseaux - MO9903

Cette symphonie des oiseaux, œuvre dans laquelle le chanteur laisse d’abord s’exprimer le monde des oiseaux enregistrés à même la nature lapone, est à comparer avec une œuvre du compositeur finlandais Einojuhani Rautavaara qui dans son Cantus Arcticus mélange l’orchestre et les chants d’oiseaux. FR1983

Quelques autres références pour découvrir les musiques traditionnelles de Finlande.
- Finlande. Musique traditionnelle - MO9052
- Finlande. Musiques d’Ostrobotnie, Kaustinen et alentours - MO9062
- Finlande. Musiques de Carélie, Joensuu et alentours - MO9063
Étienne Bours