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Alan Lomax : la vie et l'oeuvre

 

LA VIE ET L'OEUVRE

 

Parmi ces pionniers de l'enregistrement, le nom de Lomax s'impose inévitablement, d'autant plus que la discographie aujourd'hui accessible est quasi écrasante : témoignage exceptionnel du travail d'un homme infatigable et des richesses musicales qu'il rencontra, capta et analysa pour le plus grand intérêt de tous les curieux de musiques. Amateurs de blues, de jazz, de folk américain, de ballades, de chants de cow-boys, amateurs de l'histoire des musiques populaires du XXe siècle tout simplement, nous sommes tous passés, immanquablement, sans nous en rendre compte peut-être, par Alan Lomax et les résultats ou conséquences de son travail et de sa quête. Collecteur, folkloriste, anthropologue, chercheur, homme de radio, écrivain, producteur, chanteur et guitariste lui-même, il peut être considéré comme le patriarche du mouvement de revival américain mais aussi de l'avènement des musiques du monde en tant que « produits culturels » dignes d'être sur le marché du disque au même titre que toutes les autres musiques.

 

Une anecdote, de taille, suffira à faire comprendre l'impact de son travail. Mais est-ce encore une anecdote ?
Le film des frères Coen O Brother, where art thou ? ( VO0012 ) a connu un succès immense à travers le monde. Pour beaucoup, ce fut l'occasion de découvrir des musiques profondément américaines et attachantes, des musiques qui collent à l'histoire des petites gens et qui se contentent de la voix humaine, de guitares, de violons et de banjos pour en raconter la vie, ses heurts et malheurs. Si le film a connu un large succès en Europe, il a véritablement cartonné aux États-Unis et la bande originale du film s'est vendue dans des proportions rarement atteintes par une musique de film aussi originale, au point de recevoir un Grammy Award. Le premier chant entendu dès le début du film figure en première plage sur le disque, il s'agit d'une version de Po' Lazarus chantée par James Carter et enregistrée par Alan Lomax en septembre 1959 dans le pénitencier de l'état du Mississippi à Lambert où Carter purgeait une peine. Lomax a toujours été à cheval sur les principes et notamment celui qui veut qu'un artiste touche ses droits d'auteur dès qu'une vente de disque en génère. Mais notre homme était loin de s'imaginer que ce principe allait s'appliquer pour un artiste quasi anonyme et, qui plus est, quarante-trois ans après l'enregistrement. C'est pourtant ce que réussirent à faire les collaborateurs de Lomax qui parvinrent à retrouver James Carter à Chicago, à lui offrir le premier billet d'avion de sa vie pour qu'il se rende à la cérémonie des Awards à Los Angeles où il reçut des mains de la fille de Lomax un chèque de vingt mille dollars, soit ses royalties sur le succès d'une seule chanson qui lui sortit des tripes en prison ! Lorsqu'on lui expliqua que ce disque s'était mieux vendu que le dernier Michael Jackson ou le dernier Mariah Carey, Carter, non sans humour, répondit « dites à Michael Jackson que je vais me calmer de sorte qu'il pourra à nouveau me dépasser » (cité dans Sing Out, Vol.46 N°2 – Summer 2002) .

 

Loin d'être banale, cette histoire est révélatrice du travail et de l'esprit d'Alan Lomax, de l'acharnement de son équipe à respecter cet esprit (Lomax était très malade au moment de cette remise de droits d'auteur) et de la pérennité de l'œuvre enregistrée, véritable fondement de l'histoire des musiques américaines.
L'amateur de cinéma se souviendra également, au passage, du premier chant entendu dans le film The green mile (La ligne verteVL2984 ) de Frank Darabont. Il s'agit du titre Old Alabama, chant de prisonnier enregistré par Lomax durant les mêmes campagnes de collectage. L'histoire ne nous dit pas ce qu'il est advenu des droits d'auteur, mais la bande originale est loin d'avoir connu le même succès que celle du film des frères Coen.

 

Alan Lomax est né à Austin au Texas en 1915. Troisième de quatre enfants dans une famille dont la musique ne fut jamais absente. (La sœur d'Alan, Bess Lomax Hawes, a été une membre active des Almanac Singers, aux côtés de Pete Seeger et Woody Guthrie notamment).
Leur père, John Lomax, a passé une part importante de sa vie à collecter les chants traditionnels. Une de ses premières passions fut de passer du temps avec les cowboys des plaines pour étudier leurs chansons. Mais il dut se tourner vers le monde de la finance dès les années 20, question de subvenir aux besoins de sa famille, et ce malgré une carrière universitaire qui aurait dû se développer dans un meilleur contexte. Contexte qui, de toute façon, aura également raison de sa carrière bancaire puisque la grande dépression et l'écroulement du marché l'obligeront à retrouver d'autres activités. Nous sommes alors à la fin des années 20 et John Lomax se tourne à nouveau vers ce qu'on appelle encore le folklore, les traditions de ses compatriotes, leurs chants et leurs expressions musicales. En 1931, son épouse décède, le laissant seul avec les quatre enfants. Alan et son frère John Jr. font tout ce qu'ils peuvent pour aider leur père. Celui-ci donne de nombreuses conférences et Alan l'accompagne, passant leurs nuits sous tente plutôt qu'à l'hôtel. C'est à ce moment que la Library of Congress leur confie un enregistreur « portable » et la mission d'enregistrer pour les archives de folk song. Le père et le fils transforment le coffre de leur Ford pour y placer cet enregistreur de quelque cent cinquante kilos ainsi que les batteries nécessaires à son fonctionnement autonome. Et cet été 1933 les emmène dans les prisons et les camps de travail du sud des États-Unis. C'est d'ailleurs cette année-là qu'ils découvrent Huddie Ledbetter, plus connu sous le nom de Leadbelly, dans la prison d'Angola en Louisiane. Ils retourneront d'ailleurs au même pénitencier en 1934 pour continuer les enregistrements de ce géant du blues et de la chanson afro-américaine. Ils l'aident également à obtenir une remise de peine, de sorte que le chanteur quitte la prison dès le mois d'août 1934. Il deviendra leur chauffeur dans la plupart de leurs sessions de collectages. Dans les années suivantes, les Lomax l'enregistreront abondamment et l'aideront fortement dans sa carrière.

 

Parallèlement, Alan Lomax continue ses études à l'université d'Harvard, puis à celle du Texas. Il termine en 1936 et dès 1937 est officiellement le premier employé salarié de la Library of Congress en tant que « assistant in charge » pour les archives de folk song. C'est aussi l'époque où il rencontre Pete Seeger qui vient l'aider à transcrire et classer nombre de chansons. Mais Lomax ne s'enferme pas dans son bureau. Il continue les collectages, avec son père, puis avec sa sœur ou d'autres, et parcourt plusieurs régions des États-Unis, mais aussi les Bahamas dès 1935. Outre Leadbelly, de grands noms comme Muddy Waters, Woody Guthrie, Aunt Molly Jackson font leur apparition dans les enregistrements alors réalisés. Mais Lomax ne se contente pas de musique ou de chant, il passe de nombreuses heures à enregistrer des interviews éventuellement ponctuées de chansons ou de musique. On citera les trois heures de conversation et chants partagés avec Woody Guthrie en mars 1940, un travail transcrit directement sur disques en aluminium et réédité tel quel par Rounder en un coffret de trois CD. Il en fit de même avec Leadbelly ou encore avec Jelly Roll Morton qui, durant huit heures, lui parla de ses souvenirs, de ses idées, de sa musique, de l'histoire du jazz, jouant et chantant pour illustrer son propos. Lomax fixait à tout jamais ce qu'il appelait « oral history », l'histoire de ceux qui n'écrivent pas mais qui transmettent par la parole. Non content de travailler pour la Library of Congress, il commence aussi une carrière en radio pour CBS, programmant des musiques traditionnelles américaines. Ces années sont extrêmement riches. Outre les travaux déjà cités, il enregistre, programme, rencontre… (et parfois découvre) une série impressionnante de musiciens et chanteurs : Son House, Albert Ammons, David « Honeyboy » Edwards, Golden Gate Quartet, Burl Ives, Sarah Ogan Gunning, Brownie McGhee, Sonny Terry, Josh White, Hobart Smith, Pete Johnson, Meade Lux Lewis, Pete Steele… Il publie également de nombreux ouvrages importants, dont certains avec son père. Citons American ballads and folk songs publié pour la première fois en 1934 et rassemblant une imposante collection de chansons classées par thématique. Suivront, toujours en collaboration avec son père : Negro folk songs as sung by Leadbelly (1936), Cowboy songs and other frontier ballads (1937), Our singing country (1941) et Folk song USA (1947).

 

Les années 40 marquent différents tournants dans la carrière de Lomax. C'est le début de son travail en radio pour CBS. C'est également à ce moment, en 1942, qu'il quitte les archives de la Library of Congress. Il se consacre à des émissions de radio durant la guerre, pour le OWI (Office of War Information) puis développe des activités de recherche, de programmation, d'écriture… Il est élu au National Board of Directors of People Songs. Dès 1940, il avait également commencé à rassembler des chants plus engagés, plus protestataires. Un travail qu'il partageait avec Pete Seeger et Woody Guthrie, mettant littéralement de côté une série de chansons que John Lomax ne voulait pas publier à cause de leur contenu. Alan demanda alors à Seeger et Guthrie d'en faire un livre qui fut prêt assez rapidement. Mais nous sommes toujours en 1940 et les idées radicales du fils Lomax ne plaisent pas à tout le monde. Certains membres de la Library of Congress cherchent à se débarrasser de lui et ce n'est pas le moment de sortir ce livre, en tout cas pas avec son nom. De sorte que cet ouvrage intitulé Hard hitting songs for hard hit people ne verra le jour qu'en 1967 chez Oak. Il sera réédité chez Bison Books en 1999, donnant près de deux cent chansons sur l'histoire du peuple américain, ses conditions de vie, ses revendications, ses combats, le tout avec commentaires, partitions et photos. Les trois auteurs sont cités, Lomax ayant collecté l'essentiel, Guthrie ayant commenté les chansons et Seeger transcrit les musiques et ajouté son commentaire final. Un livre essentiel sur l'histoire des Américains telle que racontée par la chanson.

 

C'est dans les années 40 encore qu'Alan Lomax enregistre Memphis Slim, Sonny Boy Williamson et Big Bill Broonzy, discutant avec eux des origines du blues. Des enregistrements qui seront édités sous le titre Blues in the Mississippi night (réédité par Rykodisc en 1990). Il enregistre également les chants des prisonniers des pénitenciers de Parchman et de Lambert dans le Mississippi et la Louisiane, un travail qui verra le jour sur le label Tradition, sous le titre Negro prison song, puis sur le label Legacy International sous le titre Negro prison blues and songs.

 

En 1949, le climat politique est tel aux États-Unis que Lomax part en Europe où il passe la majeure partie des années 50. Il en profite pour entamer une vaste campagne de collectages à travers de nombreux pays : Angleterre, Écosse, Irlande, Italie, Espagne. Il découvre le vieux monde et ses incroyables traditions. Il dira notamment : « Un folkloriste en Espagne trouve bien plus que des chansons, il noue des liens d'amitié pour la vie et renouvelle sa foi en l'humanité » (cité dans les publications de Rounder).
Ce travail énorme donne naissance à diverses publications. D'une part, une série de dix disques préparée avec Peter Kennedy et intitulée Folk songs of Great Britain (sortis initialement sur le label Caedmon). D'autre part, c'est à ce moment que Columbia crée avec Lomax la célèbre Columbia Encyclopedia of Folk and Primitive Music : un total de dix-huit disques présentant des musiques enregistrées par les meilleurs musicologues et chercheurs de l'époque : Lomax lui-même, Diego Carpitella, Constantin Brailoiu, Peter Kennedy, Seamus Ennis, André Schaeffner, Gilbert Rouget, Hamish Henderson, Tiberiu Alexandru, Albert Lloyd, Hugh Tracey, Marius Barbeau, Alain Danielou... Le tout supervisé par Lomax, aidé des meilleurs spécialistes de l'époque. Le travail est énorme, il couvre cinq continents et vingt-cinq pays et correspond à une des nombreuses volontés de Lomax : créer une collection de LP qui établirait une carte des musiques traditionnelles du monde entier. Quarante disques étaient prévus initialement.

 

En 1950, l'auteur publie un livre intitulé Mister Jelly Roll , le fruit de ses fructueuses rencontres avec Jelly Roll Morton. Puis, il publie des livres pour enfants à partir des traditions orales, continue ses émissions et enregistre lui-même des ballades américaines apprises de ses nombreux amis rencontrés dans les États du Sud (Texas folk songs réédité par le label Arion).

 

De retour aux USA, à la fin des années 50, il va se concentrer à nouveau sur ce Sud dont il fait un large tour avec un équipement plus moderne et le soutien d'Atlantic Records. Virginie, Kentucky, Alabama, Mississippi, Tennessee, Arkansas, Caroline du Nord et les Georgia Sea Islands, au large des côtes de Géorgie, accueillent Lomax et Shirley Collins et leur enregistreur stéréo en 1959 et 1960. Ils engrangent un énorme collectage de ballades, blues, hymnes, work songs, spirituals, gospels, danses, shanties (chants de marins), airs de violon ou de banjo… autant de traces de cultures anciennes, venues d'Europe ou d'Afrique, transformées au contact d'une autre vie quotidienne, d'un déracinement, de « métissages » multiples et autres acharnements de l'histoire; plus de quatre-vingts heures de musique et chants. Les fruits de cette campagne de collectage verront le jour en séries de LP chez Atlantic et Prestige. Les disques Atlantic seront réédités en un coffret de quatre compacts sous le titre Sounds of the South, tandis que les douze disques Prestige baptisés Southern Journey sont aujourd'hui réédités sous le même titre en treize disques compacts, sorte de vaste carte routière de l'Amérique rurale, de ses traditions vivantes, de cette vitalité et inventivité des communautés et de leurs artistes. Un travail inimaginable, une trace indélébile, à jamais fixée par ces dix-sept disques compacts : comme un testament de l'histoire des musiques populaires américaines.
À l'époque, à New York, le folk revival commence à bouillonner. Burl Ives, Pete Seeger et bientôt Tom Paxton ou Bob Dylan renouent avec ballades, blues et protest songs. Mais, comme le dit Lomax lui-même, après la parution de la série Sounds of the South en 1961, on ne parle plus de Washington Square comme étant le lieu d'épanouissement du folk américain. Tous sont d'accord sur le fait que le Sud en est la source et le réservoir principal et de nombreux nouveaux collecteurs s'y précipitent, allant chercher leurs propres racines et l'inspiration nécessaire au renouvellement d'un genre, à son interprétation personnelle et à la transmission de son dynamisme. En cela le travail de Lomax fut encore une véritable charnière dans le processus de ce mouvement de revival dont les conséquences bénéfiques se font encore sentir aujourd'hui.

 

Ces collectages intensifs furent aussi l'occasion de rencontres et de nombreuses réflexions que Lomax a confiées aux lecteurs dans son livre The land where the blues began, véritable condensé des expériences de l'auteur dans le Sud, depuis les années 30 jusqu'à ses voyages du début des années 60. Un livre essentiel pour comprendre l'énorme travail effectué par ce collecteur et pour se faire une idée exacte des artistes exceptionnels rencontrés dans les moindres recoins de l'Amérique profonde. Une image aussi d'une Amérique épouvantablement raciste racontée par un Lomax à la mémoire tenace lorsqu'il s'agit de rendre justice à ceux auxquels il ne pouvait pas serrer la main, sous peine d'être lui-même jeté en prison. Un livre que vient encore compléter, magnifiquement, le disque portant le même titre et produit par Rounder pour illustrer, voire accompagner, la lecture du livre, soit vingt-huit extraits musicaux enregistrés entre 1933 et 1959, passant de musiciens dont les noms n'ont guère dépassé celui de ces enregistrements à des bluesmen aussi célèbres que Big Bill Broonzy, Son House ou Fred McDowell.


1960 verra la publication du livre Folk songs of North America in the English language.
En 1962, l'infatigable collecteur repartira travailler six mois dans les Caraïbes, recueillant les traditions des communautés d'un nombre impressionnant d'îles : Trinidad, Tobago, St. Lucille, Nevis, Carriacou, Guadeloupe, Dominique, Grenada, Martinique, St. Kitts… soit un résumé passionnant des multiples facettes des cultures caribéennes : traditions africaines, françaises, anglaises, espagnoles, celtes, indiennes (Inde). Douze disques témoignent de ce foisonnement.

 

Les années 60 sont également un point culminant dans les réflexions et théories de Lomax. Ses nombreux enregistrements, ses voyages, ses écoutes et intérêts multiples l'ont amené à vouloir analyser les origines et évolutions des musiques traditionnelles et cultures populaires à l'échelle planétaire. Il a donc créé une méthode pour quantifier et comparer les structures des musiques et chants des différentes cultures, ainsi que leurs styles propres, c'est-à-dire les façons dont ils sont exécutés. Il a cherché à mettre en valeur les facteurs qui permettent de relier ou de différencier certaines pratiques en les reliant toujours à leurs environnements géographiques et sociaux. C'est la fameuse théorie des « cantometrics », sur laquelle il travailla avec des équipes de chercheurs, notamment à l'université de Columbia. « Cantometric » signifie « chant en tant que mesure de l'homme », un système qui tend à démontrer que les traditions de chants permettent de tracer les principales répartitions des cultures humaines et, qu'à chaque type de société, correspond un type de chant. Pour ce faire, les chercheurs ont travaillé sur un ensemble de trente-sept critères de mesure permettant de représenter et classer les schémas rythmiques, les styles vocaux et les arrangements instrumentaux. Petit à petit, ils créèrent le concept de « choreometrics » pour analyser de la même manière les différentes traditions de danses du monde.

 

Si certains résultats furent fortement controversés par d'autres scientifiques, il n'en reste pas moins que ces analyses sont intéressantes notamment pour le large regard qu'elles amènent sur les multiples façons d'écouter et d'étudier les musiques du monde. Les conclusions de ces études, qui donnèrent naissance à de nombreuses publications, disent en substance : il existe une relation entre la cohésion d'un style de chant et la stabilité de groupes sociaux au sein d'une culture précise; de même, il existe des liens entre les répartitions biogéographiques des cultures, le degré de complexité de l'organisation sociale et les styles des expressions culturelles. Ce qui veut dire, par exemple, qu'on peut rencontrer plus de liens entre les musiques et chants de groupes très distants mais montrant un même type d'organisation socio-économique qu'entre ceux de groupes vivant dans une grande proximité géographique mais sur base de cultures différentes. Voir ci-après l'interview d'Alan Lomax par Henri Lecomte.
Un ouvrage essentiel, même si parfois nébuleux, permet encore d'entrer dans cette analyse complexe et de comprendre un tant soit peu ce que Lomax a voulu faire; il s'agit du livre Folk song style and culture.

 

À partir de là, le reste de sa vie s'organise entre persévérance dans ses multiples travaux et recherches et récolte des fruits de l'immensité de la tâche accomplie. Il trouve le temps, entre 1978 et 1985, de faire plusieurs voyages dans les États du Sud pour filmer la matière nécessaire à une série télévisée baptisée American patchwork écrite et commentée par lui-même. Puis Lomax s'embarque dans la réalisation de ce qu'il appelle Global jukebox , projet multimédia qui doit combiner différentes techniques pour parler de musique, géographie, us et coutumes régionaux, le tout avec les commentaires de l'auteur. Un concept qu'il veut accessible à tous pour qu'un maximum de personnes puisse profiter de l'ensemble de ses collectages et recherches.
Il continue à donner des conférences et à recevoir une multitude de prix, notamment la médaille nationale des arts, un award de la North American Folk Music & Dance Alliance, un autre de l'American Anthropological Association ou encore un prix pour le livre The land where the blues began.

 

En 1997, le label américain Rounder décide d'éditer l'ensemble des archives de Lomax, soit un projet énorme qui, à terme, devrait se chiffrer à quelque cent cinquante disques compacts. Soit un des plus importants projets discographiques de la fin du XXe siècle, si pas du siècle tout entier. L'histoire des musiques populaires américaines et les traces évidentes de leur impact sur toutes les musiques qui firent le bonheur du marché du disque et celui de générations d'amateurs de musiques : jazz, blues, gospel, spirituals, boogie, country, rock'n'roll, folk song, rhythm'n'blues, soul…
Mais aussi l'histoire des musiques populaires de tradition du monde entier, avec des enregistrements datant d'une époque où les modes ne s'étaient pas encore emparées des musiques pratiquées aux quatre coins de la planète. Un document d'autant plus important qu'il nous permet aujourd'hui de comparer, de comprendre certaines évolutions, certaines disparitions.
Un projet que Lomax n'aura pas pu suivre de bout en bout parce que sa santé déclina trop tôt lors du processus de réédition. Heureusement, sa fille, Anna Lomax Chairetakis, a pris les choses en main et a travaillé avec Rounder à la production de cette œuvre enregistrée et commentée dans de riches livrets. Alan Lomax s'est éteint le 19 juillet 2002, à l'âge de 87 ans. Rounder avait déjà mis une large quantité de disques sur le marché mais le travail continue et ne sera pas interrompu. Voir discographie.
Un des plus grands collecteurs de musiques s'est éteint avec le siècle de l'enregistrement, un siècle fabuleux en termes de connaissances des musiques puisqu'il a répandu celles-ci, toutes celles-ci à peu de choses près, à travers le monde. Et Lomax fut un des artisans essentiels de cette immense entreprise culturelle. Une entreprise qui tend à souligner les diversités des cultures, leurs spécificités mais aussi la part d'universalité que l'on peut y déceler au-delà des différences formelles. Et Rounder s'est imposé comme un label courageux, indépendant, engagé et intelligent.