Parmi les nombreux intermédiaires entre musiques et musiciens d'un côté
et public potentiel de l'autre, les collecteurs ont toujours joué un
rôle essentiel. Pionniers de l'enregistrement, ils s'en allèrent,
dès la fin du XIXe siècle, à la rencontre des musiciens
jouant dans leur propre environnement. Gens de terrain, les collecteurs de musiques
furent souvent poussés par un intérêt scientifique dicté
la plupart du temps par les sciences humaines : anthropologie, ethnologie,
sociologie… Mais la musicologie et l'ethnomusicologie s'imposèrent
rapidement aux côtés de ces disciplines. Dès 1889, J. Walter
Fewkes enregistre chez les Indiens Passamaquoddy. Trois ans plus tard, le Hongrois
Béla Vikár en fait autant dans son pays. D'autres collecteurs
se rendent en Sibérie tandis qu'aux États-Unis, Frances Densmore
entame une large campagne d'enregistrements des musiques des différentes
nations indiennes. D'autres, beaucoup d'autres, suivront. Et, parmi eux, dès
les années vingt, John Lomax, puis son fils Alan. Les musées et
d'autres institutions culturelles officielles profiteront des progrès
techniques de l'enregistrement pour créer des archives sonores alimentées
par le travail et l'énergie de ces premiers collecteurs itinérants,
mais aussi par les enregistrements réalisés lors du passage de
musiciens étrangers. On trouvera une analyse de l'histoire du collectage
dans le chapitre écrit par Henri Lecomte dans le livre "Musiques
du monde, produits de consommation ?"– Colophon Éditions.
Bien sûr, l'industrie ne se fit pas prier pour embarquer dans ce mouvement
qui s'avéra bientôt juteux. Les firmes discographiques du début
du XXe siècle aux États-Unis envoyèrent rapidement des
chasseurs de talents aux quatre coins du pays (et bientôt du monde) pour
engranger des musiques « ciblées » c'est-à-dire
produites et vendues à chaque communauté présente sur le
territoire américain. Musique old time (ou hillbilly) pour les communautés
blanches du sud, les race records pour les communautés afro-américaines,
les séries juives, scandinaves, grecques, tchèques, italiennes,
irlandaises, ukrainiennes, allemandes… Le commerce démarrait avec
les musiques de terroir enregistrées sur place. Mais ceux qui, chargés
de lourds enregistreurs, allaient à la rencontre des musiciens, étaient
souvent des spécialistes, connaisseurs avertis qui firent parfois découvrir
au monde entier des musiciens qui ne restèrent pas longtemps dans l'anonymat
et qui s'appellent Doc
Watson, Muddy
Waters, Fred
McDowell, Michael
Coleman, Joseph
Falcon… autant de chanteurs et instrumentistes qui pourraient revendiquer
la paternité de styles largement développés, copiés,
assimilés, reconnus, éternels… depuis ces indispensables
enregistrements.
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