H. L. - Homme des musiques traditionnelles, reconnu par le
Gouvernement, comme le montre la remise du « Presidential Award For
The Arts », vous avez travaillé deux ans au Musée de
l'Homme sur la première discothèque des Musiques du Monde.
A. L. - Oui, il s'agit de la première carte de la musique
mondiale, publiée par Columbia en 1957; un travail de sept années
composé de quatorze disques avec cartes, photos, textes, qui est aujourd'hui
devenu la base de l'enseignement de l'ethnomusicologie aux États-Unis.
Le premier disque était avec Gilbert Rouget sur l'Afrique et c'est à
ce moment que nous nous sommes rendu compte d'interprétations similaires
entre les Pygmées et les Boschimans, malgré leur éloignement
de 3 000 km, similarité que nous avons retrouvée entre les
cueilleurs indiens, les Aïnous, qui sont la première population
du Japon; les Youkaghir, leurs cousins, un groupe de cueilleurs du nord de la
Sibérie; les Negritos de Maloubie et un groupe de Nouvelle-Guinée.
Notre recherche sur la polyphonie constituait un bouleversement dans l'histoire
musicale.
H. L. - Votre carrière a tout de même commencé
aux États-Unis avec votre père ?
A. L. - Effectivement, mais pour moi elle aura commencé
en 1950. À l'université, j'ai étudié la philosophie,
la méthode scientifique m'intéressait, et j'ai écrit ma
thèse sur Charles Peurse. J'ai utilisé les médias comme
un outil d'expression pour les minorités. C'est le but que j'ai toujours
donné au folklore, notamment dans ma période d'humanisme avec
Pete Seeger, Woody Guthrie et mon père.
H. L. - Vous aviez des rapports étroits avec Folkways ?
A. L. - FoIkways était dirigé par mon copain
Mo Asch. Il faisait ce que je n'avais pas le temps de faire. C'était
mon double d'un certain point de vue. J'avais fait des disques avant lui. Il
a utilisé mon expérience. Il a fait des choses merveilleuses.
Il est mort en 1989. Le folklore permet de symboliser l'existence d'autres personnes
que nous en marge de la masse, ce qui est primordial pour nous. Toutes les cultures
ont leur importance. Toute ma vie, j'ai cherché à les faire mieux
connaître. C'est pourquoi je travaille toujours avec les médias
comme la radio. En travaillant sur ces disques avec Columbia, j'ai compris comment
je pouvais solidifier les bases du folklore avec une approche scientifique.
Et c'est après six ou dix ans que j'ai trouvé les fondements des
« cantometrics ». En 1953, en Espagne précisément,
j'ai découvert les premières bases. J'avais voyagé en Espagne
pendant neuf mois du sud au nord, et j'avais vu qu'on pouvait diviser l'Espagne
en voix fermée au sud et en voix ouverte au nord. Du côté
des Pyrénées, on chante avec une voix ouverte comme les Basques,
les Asturiens, les Galiciens. Au sud, la voix se ferme de plus en plus. Et j'ai
constaté, voulant sortir le soir, que les portes sont plus fermées
quand on va vers le sud et qu'il est très difficile d'avoir des contacts.
En Andalousie, les portes sont en fer forgé et les belles Andalouses
sont protégées par le fer forgé. J'ai vu que ce…
(Alan Lomax imite un chant flamenco) est un signal de l'homme à la femme,
qui souffre d'un système social qui empêche les contacts. Ce n'était
qu'une idée seulement. J'avais testé un peu toutes les voix en
Espagne et j'avais pris ça comme hypothèse, comme Nataletti en
Italie. Mon voyage en Italie devait tester cette hypothèse, de la Sicile
et la Calabre jusqu'au nord. Entre parenthèses, une de mes découvertes
était qu'il y avait trois zones en Europe : méditerranéenne,
centrale de la Russie au Pays de Galles où l'on chante en chœur,
et le Nord où l'on chante en solo. Ce sont les grandes régions
de musique vocale en Europe.
H. L. - Avec beaucoup d'exceptions ?
A. L. - Ah oui, ce n'est pas géométrique. Ce
sont des tendances culturelles, comme en Scandinavie, aux Pays-Bas, au nord
de la Bretagne, en Irlande, où l'on chante en solo. Au sud de l'Angleterre,
en Cornouailles, dans le Sussex, au Pays de Galles, ce sont des chœurs.
Ça fait partie de l'Europe centrale. Je l'appelle la vieille Europe,
l'Europe des villages communautaires. Avant que le Nord et la Méditerranée
ne développent leurs cultures, l'Europe était probablement entièrement
chorale. C'est pourquoi on trouve partout des exemples de chœurs. Les sommets
sont au Pays basque, en Sardaigne, dans les Abruzzes, dans le Caucase.
H. L. - En France, il y a très peu de musique chorale
paysanne ?
A. L. - Elle a été conquise d'un côté
par l'Italie, par la tradition méditerranéenne, de l'autre côté,
dominée par les Normands et la ballade. Mais il y a tout de même
des chœurs dans le Sud-Ouest, dans les montagnes ou en Bretagne.
H. L. - Dans le Morbihan ?
A. L. - Oui.
H. L. - Mais pas dans le Léon, le Tregor ou la Cornouaille ?
A. L. - C'est une tradition celtique. On chante en solo. J'ai
vu tout ça pendant mes années ici mais j'ai essayé de faire
le test et j'ai écrit à Rome en 1955 un essai présentant
au monde cette idée du chant vocal selon le ton de la voix, le solo et
le groupe et l'intégration du groupe. Si le groupe est très bien
intégré, comme dans le monde slave, ou s'il est très diffus,
comme en France, en Bretagne, on ne chante pas à une seule, mais à
plusieurs voix. On entend les individualités du groupe. J'ai présenté
ça pour la première fois en italien dans la revue « Argumenti ».
L'essai a été refusé par « l'International Journal
of Folk Music » nettement, comme ça.
H. L. - Pourquoi ?
A. L. - Sans raison, on disait que ça n'avait pas d'intérêt.
C'était la première présentation des « cantometrics ».
Les gens travaillaient toujours sur la notation, qui n'est qu'un aspect de la
musique. La mélodie est un aspect intéressant de la musique, mais
ce n'est pas le seul. Dans d'autres parties du monde, ce n'est pas le centre
d'intérêt. Quand je suis revenu aux USA, mes amis anthropologues
ont vu cet article et m'ont dit : « Vous êtes anthropologue
». Et j'ai fait mon premier article dans le « Journal
of Anthropology ». J'avais trouvé la façon de faire
une carte mondiale de la musique humaine. C'était la conclusion de mon
travail avec les disques. J'avais écouté toutes les musiques,
l'Australie, la Nouvelle-Guinée... les Peaux-Rouges des deux continents,
je connais bien la Sibérie, l'Extrême-Orient, la Chine, le Moyen-Orient,
l'Europe… c'était la première vision systématique.
Mon premier article dans le « Journal of Anthropology » était
la première vue générale de la musique traditionnelle.
Ça a été un grand succès dans ma profession, parce
que je suis anthropologue. J'étais arrivé au but de ma vie. J'avais
commencé en tant qu'humaniste, mais je cherchais à faire quelque
chose de plus solide, à comprendre pourquoi Woody Guthrie était
la bonne voie à suivre en Amérique pour la partie blanche, et
le Golden Gate Quartet la bonne voie dans la partie noire. Pourquoi ?
J'avais quelques petites réponses. Mes amis m'ont invité à
dîner et m'ont dit : « Lomax, il faut arrêter maintenant.
Il faut arrêter de déconner. Il faut retourner à l'école
et devenir un universitaire ou autrement tu es fini ». Alors, j'ai
décidé de faire ça. Ils m'ont donné un an. Je suis
retourné à l'université et pendant environ six mois, j'ai
rencontré des gens qui m'intéressaient, tout le monde a été
merveilleux avec moi. J'ai fait quelques conférences, étudié
entre-temps, me suis saoulé quelquefois, et j'ai trouvé où
je me situais. Je ne savais même pas que ça intéressait
quelqu'un, à cette époque. J'avais toujours été
un loup solitaire, un cavalier solitaire, seul dans ma voiture, mais j'ai découvert
de très nombreuses choses merveilleuses. Entre-temps, la science de la
communication avait fantastiquement avancé aux États-Unis. Vous
ne connaissez pas la Buffalo School ? Absolument formidable, avec George
Trager, le théoricien, avec Ed Hall, qui a étudié les distances
entre les personnes. Il est très connu dans le monde. Raymond Goodwhistle,
qui a étudié les « kinesics », le langage
corporel avec la même structure que la linguistique, en analysant des
enregistrements à 24 images/seconde, étude très difficile,
mais absolument solide, comme la structure de l'atome. Il est toujours vivant.
C'est mon professeur. J'ai suivi un séminaire avec lui, ça m'a
changé la tête. Après ce séminaire, je suis rentré
chez moi, et j'ai fait ça, en un été, en 1940. Il m'a montré,
m'a révélé l'importance du non-verbal, mais dans un mode
systématique parce qu'il m'a montré qu'avec chaque mot va un mouvement
du corps qui le supporte, le souligne ou parfois le contredit. Il connaît
tout ça, avec une méthode absolument sûre, systématique.
Si vous avez le courage de le lire, il peut vous montrer comment faire tout
ça dans les plus petits détails; c'est la chose qui m'a le plus
impressionné dans ma vie parce que j'ai vécu avec le non-verbal
depuis que j'ai commencé à travailler avec mon père. Je
suis passé de la philosophie, des mots, au complet non-verbal, en écoutant
des enregistrements, en écoutant des gens chanter, en choisissant quand
intervenir, tout ça est non-verbal mais je ne savais pas ce qu'il y avait
là-dedans, je pensais en termes de talent mais il fallait s'accrocher
à une branche, une racine, un rocher ou quelque chose et j'ai réalisé
que tout à coup je voyais le point principal c'est-à-dire que
l'art, c'est discipliner le non-verbal et ça, c'est la seule chose importante
dont je me souvienne de toute ma vie, que ce que fait l'artiste est de manier
le non-verbal de la même manière qu'un écrivain de théâtre
manie son texte.
Et c'est ainsi que le musicien manie les notes de son morceau, le danseur la
partie corporelle; dans le théâtre, les choses cohabitent. Et le
folklore, l'importance du folklore, réside entièrement dans la
transmission de ces traditions très élaborées de modelage
du non-verbal, et ce que j'ai trouvé, c'est que les civilisations essayent
de préserver leur tradition esthétique. Depuis 1962, je n'ai pas
arrêté, jour et nuit, de travailler à cet idéal.
Ça m'a fait comprendre le blues, le chant des Aborigènes australiens,
tout. J'ai découvert graduellement quelques éléments dans
cet énorme univers de l'inconnu, j'ai découvert des choses plutôt
solides.
H. L. - Votre méthode permet de juger si une exécution
est adéquate à sa propre culture ?
A. L. - Je pense que je n'ai pas assez travaillé sur
ce problème, mais l'étude du matériel peut permettre d'apprendre
à distinguer le bon et le mauvais sans connaître la culture, sans
connaître les « cantometrics ». Elle permet de faire
ressortir le meilleur, mais pas de dire ce que je ne peux m'empêcher de
dire, que ceci vient d'Europe, ou de Malaisie ou d'ailleurs. Et c'est le second
point le plus important, que les grands changements dans l'art viennent des
rencontres avec d'autres cultures. Tout le monde parle de modernisation pour
le Tiers-Monde, mais pour le Tiers-Monde la modernisation consiste en l'adoption
des standards euro-américains et c'est tout. Il y a très peu de
modernisation qui vienne exclusivement de l'intérieur d'une culture.
En Afrique, lorsqu'on parle de modernisation, c'est d'une influence des Antilles.
H. L. - Mais il s'agit d'un retour.
A. L. - La modernisation consiste à suivre les modèles
européens, que ce soit la musique moderne ou le jazz. Mon système
est conçu pour faire ressortir les tendances culturelles fondamentales
et en premier la présentation des modèles culturels, l'établissement
de l'identité culturelle et puis la réinformation là-dessus,
et leur donner vie afin que la culture ne se fatigue pas d'elle-même et
qu'on ne dise pas : « C'est le vieux monde, les artistes ne font
rien de nouveau ». Il faut restimuler la culture.
H. L. - Mais dans beaucoup de cultures, les musiciens ne se
considèrent pas comme des artistes; l'art n'est qu'une petite partie
de la fonction de la musique, par exemple dans les rites du peyotl…
A. L. - Oui, mais il y a quelqu'un qui mélange les choses
de manière appropriée, et l'artiste, qu'il ait une fonction estimée
ou non, est la personne qui est là avec le tambour, qui démarre
le chant à la bonne hauteur ou au bon tempo etc. : il a une adresse
technique. J'ai toujours constaté que celui qui faisait arriver les choses
n'était pas une personne des plus remarquables. Vous savez quand la grande
musicologue française, Ann Chapmann, a enregistré la dernière
Ona 1 , la dernière
femme. C'était une femme ordinaire, qui a donné naissance à
toute la mythologie du peuple Ona et toutes leurs chansons. L'écouter
c'est comme écouter le temps. C'est une artiste merveilleuse, quoiqu'il
en soit, la dernière personne de la plus vieille culture de l'Antarctique,
la culture Ona d'Amérique du Sud.
Et j'ai trouvé que toutes les personnes que j'ai enregistrées,
au fond de leur apparente simplicité, faisaient des choses étonnantes
au niveau du tempo, de la hauteur et de la manière d'accrocher les mots
à la mélodie, et ça c'est de l'art, cette adéquation
entre la culture et le matériel.
H. L. - Comment choisissez-vous les caractéristiques
d'une culture ? Par exemple, au Japon un même instrument, le shakuhachi,
est joué rubato pour le Honkyoku et avec un rythme mesuré pour
le Sankyoku.
A. L. - Eh bien, basiquement, c'est aussi stupide qu'un scrutin
politique. Nous avons commencé à écouter toutes les musiques
du monde, les premiers je pense. Personne avant n'avait écouté
toutes les bandes. Après en avoir écouté des centaines
et des centaines…
H. L. - Mais à cette époque, on enregistrait
peu et le choix venait tout d'abord de la personne qui avait fait l'enregistrement.
A. L. - J'appelle ça la timidité moderne. Je
ne pense pas que ce soit très intéressant. Je pense qu'il s'agissait
d'un réel progrès sur la génération qui n'avait
pas de magnétophones et je peux aussi avoir une certaine confiance; la
plupart des gens qui ont fait les enregistrements que j'ai écoutés
étaient des spécialistes et les zones où ils enregistraient
étaient les plus représentatives.
H. L. - Ça dépend beaucoup des informations.
Si vous vivez longtemps dans un pays, que vous connaissez la langue, c'est différent,
mais beaucoup de disques ont été enregistrés par des gens
qui ne restaient pas longtemps. Vous avez eu un informateur très spécial
au début de votre carrière. Je pense à Jelly Roll Morton…
A. L. - Jelly Roll connaissait la musique. La musique était
la musique. Tout le monde était familier avec elle. La musique est une
expérience publique, mais je pense que la chose curieuse est que le folklore
est une musique cachée, dont les profils ne différent pas beaucoup
des profils publics. J'ai trouvé que c'était important. J'ai été
frappé par ça, en Italie où j'ai enregistré intensivement
des chants funèbres, des chansons d'amour, des berceuses, des chants
de travail; ils étaient identiques à la base. Tout dépend
du style de la culture, de la communication, de la fonction…
J'étais un vieux fonctionnaliste dans ce domaine, mais je pense que le
moins important est la fonction. Par exemple, sur mon propre terrain qui est
la musique noire du Sud, autrefois les Noirs, bien qu'esclaves, formaient des
communautés intégrées, séparées des Blancs,
dans une situation presque africaine où le groupe était important.
Les bals, la religion, tout était affaire de groupe et les chants étaient
presque tous des chants de groupe; et en se déplaçant vers la
société blanche, les chants en solo sont apparus, comme les blues
et même les gospels. Il y a une démarcation temporelle claire,
une expérience nouvelle, et les orchestres sont apparus. Avant, il n'y
avait pas d'orchestre, ils n'avaient que des ustensiles de cuisine et toute
la musique de cette première période a cette qualité d'être
une musique de groupe, a cappella, avec un accompagnement des mains et des pieds.
Ensuite, on arrive à la période suivante où dans les villes
apparaissaient les orchestres et à la campagne, les blues en solo.
Personnellement je ne suis pas très impressionné par ces critiques.
De bons échantillons vous racontent toute l'histoire. Ce que je dirais
des « cantometrics », c'est que c'est une sorte de
trame. Ceci n'est pas vrai pour les autres systèmes musicométriques
et je veux insister sur le fait que j'ai répertorié mes quatre
mille chansons, elles ont toutes un nom et un numéro et les cultures
sont également nommées et numérotées. Il est possible
de revenir aux échantillons et c'est ce que je pense que les gens vont
faire. C'est le premier échantillonnage d'un monde assez vaste et je
ne veux pas que vous m'engagiez dans une controverse sur les échantillons.
J'ai lu l'autre jour dans un très beau magazine : quand les gens
ne peuvent pas discuter de la substance, ils discutent de l'échantillonnage.
J'ai vérifié ceci depuis que j'ai commencé à publier.
Je ne savais pas avant de lire ce magazine que c'était un gambit typique
intellectuel. J'ai essayé de constituer un échantillonnage valide
avec la meilleure expérience possible. Je pense que j'ai travaillé
aussi dur que n'importe quel spécialiste de la musique du monde et j'ai
essayé de faire un bon échantillonnage.
La musique afro-américaine est très intéressante. Au Brésil,
vous avez des communautés qui parlent des langues africaines et vous
avez des choses africaines qui y sont reliées et vous pouvez retrouver
d'où viennent ces chansons. Le langage a vécu et la chanson également.
Dans d'autres parties de l'Afro-Amérique, vous avez la langue créole,
mi-africaine mi-européenne, et vous y trouvez les mélodies de
type africain en même temps que les styles africains d'exécution
avec une prédominance du groupe et du village, et quand vous écoutez
des Créoles, comme aux États-Unis, vous n'avez plus d'airs africains,
vous avez le type mélodique africain, le type litanie.
H. L. - Parce qu'ils n'avaient pas de tambours ?
A. L. - Non, je pense que c'est surtout parce qu'ils ont tous
appris à parler anglais. Ils n'ont pas développé un créole
comme à Haïti.
L'intérêt principal de toutes les musiques africaines réside
vraiment dans les différents styles corporels, et ceci a survécu
dans toutes les communautés noires jusqu'à récemment. Il
y a un flux d'énergie du milieu du corps jusqu'aux membres et la flexibilité
du tronc, la posture inclinée vers l'avant, les pieds largement écartés
et le fait que l'Africain mette l'accent sur le milieu du corps. Parce que le
corps est cadré par les vêtements, le corps n'initie pas, la tête
n'initie pas, et le milieu du corps initie l'action. Si vous voulez boire quelque
chose, vous pouvez être sûr que vous savez d'où ça
vient et ça a donné la possibilité d'avoir différents
systèmes de coordination, c'est la partie de fonds pour le système
rythmique. Ainsi il est possible pour eux de faire des miracles en termes de
coordination de voix, de mains, de corps, de pas et tout ça, ça
dépasse tous les autres gens du monde, sauf peut-être les Polynésiens.
Ça donne un terrible avantage, les retombées du mouvement, le
système d'observation qu'ils ont.
Ce qu'on peut découvrir dans les pop songs américaines aussi bien
que dans la musique traditionnelle, nous l'avons également étudié
dans des films où l'on peut comparer des interprétations par des
Blancs et par des Noirs; et il y a une grande source de différences sur
toutes les scènes depuis 1900. Les Blancs essayent de participer, mais
ils ne savent pas comment le faire, sauf avec le coeur. Et ici encore, nous
avons le mode social empirique : c'est le système de maniement du
corps qui continue très fort en dépit du transport en Amérique
et devient maintenant le problème central des États-Unis, voyez-vous,
parce que nous avons deux sociétés, une noire, une blanche et
cela bien que nous ayons une intégration politique et morale. Les « patterns »
non-verbaux équipent les gens qui réagissent de différentes
façons pour tous les problèmes de la vie et c'est une chose étrange
pour nous et dans une certaine mesure également pour l'Europe, et je
pense que mon système peut beaucoup contribuer à comprendre ça,
à en tenir compte, si les gens comprennent ces différences, si
les Noirs nous comprennent mieux, si nous les comprenons mieux et utilisons
les termes de base de l'ensemble des aspects créatifs non-verbaux, tout
ça partira et c'est ce que j'espère qui ressortira de mon travail.
H. L. - Travaillez-vous sur les relations entre les « choreometrics »
et les « cantometrics » ? Avez-vous fait des calculs
statistiques ?
A. L. - Je sais maintenant qu'il y a des relations. J'ai un
chapitre dans mon nouveau livre, appelé Dancing, sur les relations
entre les variables des « choreometrics » et des « cantometrics ».
C'est vieux, vous savez.
H. L. - Étudiez-vous la manière dont les gens
apprennent le chant ou la danse dans leur enfance ?
A. L. - Nous avons fait quelques observations, non pas pour
montrer que c'est un état préliminaire à l'état
adulte, les enfants commencent par apprendre le système des adultes,
mais nous n'avons pas pensé que c'était vraiment important, parce
que la culture est une chose adulte. Je crois que la culture adulte est le fait
le plus important. Les enfants l'apprennent et s'ils ne le font pas, ils meurent,
dans la plupart des sociétés. C'est l'adaptation adulte qui compte,
pas celle des enfants. Je pense que les systèmes d'éducation des
enfants sont liés aux adultes. Il y a beaucoup de choses sur l'éducation
des enfants dans mes études. Dans l'anthropologie américaine,
nous avons établi des tableaux comparatifs des systèmes d'éducation
des enfants, j'ai mis tout ça dans mon ordinateur et j'ai découvert
quelques données sur le système d'éducation des enfants
par rapport au comportement musical.
En fait, c'est beaucoup plus lié au fait que les adultes contrôlent
l'éducation des enfants. Par exemple, la principale différence
se trouve entre la chasse et l'agriculture et ensuite l'industrie.
C'est très frappant, je pense que le système d'éducation
des enfants diffère principalement selon les fonctions économiques
principales de la culture dans son entièreté. Les chasseurs sont
très différents des agriculteurs.
H. L. - Et les rôles sexuels ?
A. L. - Les rôles sexuels diffèrent aussi. Dans
les sociétés de chasseurs, on entraîne les enfants à
être effrontés, à défier leurs parents parce que
tout repose sur l'individu, on apprend aussi aux enfants à être
très indépendants, à dire « va te faire
foutre » à leur père, les mâles, parce
qu'il faut qu'ils deviennent sûrs d'eux-mêmes. Dans les sociétés
agricoles, les enfants ont tendance à se conformer, à être
punis s'ils n'obéissent pas. Il ne s'agit plus de mathématiques,
ce ne sont plus des choses divinement inspirées qui appartiennent aux
racines éternelles de l'univers, ça appartient à la part
chaude et complexe d'une société, des gens ayant des relations
les uns avec les autres et qui essayent d'exister dans leur propre réseau
écologique sur la planète et c'est une partie extrêmement
importante de cette adaptation. Ce n'est pas une attitude qu'ont les intellectuels
ou que le génie introduit. Ça a toujours été là
en tant que part essentielle d'autoadaptation et je crois que c'est très
important maintenant parce que tous les gamins vont réagir au fait de
se trouver au milieu de ce bouillonnement, et pour cette raison, c'est très
significatif. Ils ont des responsabilités et nous avons aussi la responsabilité
de ces gens, de nos vies en ce moment. La seconde chose, c'est l'intégration
de l'art dans la société. Zola, Balzac et Shakespeare, Dostoïevski
et Tolstoï et tous les plus grands que nous connaissons, ont passé
toute leur vie à se maintenir à un moment ou à un autre
dans l'histoire culturelle et sociale. Il n'y a rien d'aussi complexe qu'une
société, et l'art peut résumer sa réalisation et
ce que je vous donne la chance de faire avec mon système, c'est de faire
des diagrammes rapides de la plupart des musiques de l'humanité qui,
réellement, coïncident avec les objectifs principaux d'une société.
H. L. - Pourquoi avez-vous mis en avant la musique vocale ?
A. L. - Eh bien, je pense que c'est la première. Je
crois vraiment que les autres types de communication viennent avant le chant,
mais le chant est très ancien. Je pense que les gémissements,
les grognements, la parole, la culture adulte sont venus d'abord et que le chant
est né de ça. Je pense que la mélodie vient du gémissement,
du grognement et du langage. Maintenant, c'est une chose indépendante,
merveilleuse, super semblable à ces choses, une manière de parler
plus poétique et plus forte que celle qu'on utilise quotidiennement.
Propos recueillis par Henri Lecomte et publiés dans Trad Magazine N°9
– Mars/Avril 1990 (Trad Magazine : Tradmag@wanadoo.fr
– www.tradmagazine.com)
1 Ethnie disparue de la Terre
de Feu. Les enregistrements de cette dernière représentante du
peuple Ona sont présents dans les collections de la Médiathèque.
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
Découvrir > Portraits> Alan Lomax > L'interview d'Alan Lomax par Henri Lecomte