La Médiathèque
Colloque « Désir de diversité culturelle »
Flagey, 7 / 8 mars 2007
Conclusions par Pierre Hemptinne et Claude Janssens
Mesdames, Messieurs,
Au terme de ce colloque, avec le soutien de contributions de qualité qui ont ouvert le champ à des débats, à des remises en question, à des re-définitions, à des apports en idées nouvelles, nous sommes en mesure de dégager quelques premières conclusions même si l’exercice peut paraître audacieux. Les conclusions que nous vous présentons aujourd’hui ex abrupto ne sont qu’une étape vers un passage à l’acte pour lequel des concertations devront avoir lieu avec différents partenaires ainsi qu’avec les pouvoirs publics.
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Il y a d’abord des enseignements d’ordre général auxquels nous voulons être attentifs dès lors que nous avons d’emblée situé la question de la diversité culturelle au niveau du désir. Aborder la diversité culturelle sous cet angle nécessite l’installation d’une « atmosphère », favorable à la à la croissance de la diversité et – sous peine de rester lettre morte – à sa « divulgation ».
La question d’atmosphère inclut de multiples questions annexes qui à l’abord peuvent paraître futiles ou superflues mais constituent un environnement déterminant pour une perception correcte de la diversité culturelle et du devenir de celle-ci. Le désir, tout le monde le sait, est bien une question d’atmosphère ! Une atmosphère que l’on pourrait définir comme l’ensemble des conditions à réunir pour la bonne gouvernance d’une société prenant en compte la diversité dans tous ses états et qui recoupe le concept d’un contexte favorable aux dynamiques d’individuation collective telles qu’analysées par Bernard Stiegler.
Car effectivement, tout passe par les individus, par ce qui anime leur pensée, fait travailler leur cerveau, déclenche leurs désirs, provoque leurs envies de partager. Tout passe par les échanges entre les individus et la transformation de ces échanges sous forme de « biens publics ». C’est cette dimension-là qui nous force à déclarer qu’il n’y aura rien de réaliste sans la définition d’un vrai projet de société.
Sur un plan général :
1. Le soutien de la diversité doit s’appuyer sur une réflexion théorique
La question est régulièrement posée dans divers journaux : « A quoi servent encore les intellectuels, les philosophes, les penseurs » ? Un questionnement qui semble exprimer le regret d’une époque où de grands intellectuels occupaient le devant de la scène, combattaient les idées reçues, provoquaient le débat public. Nous avons voulu, dans notre colloque, redonner au travail théorique la place qui lui revient. Il permet un recul très nécessaire, et l’espace de conceptualisation qu’il offre est indispensable pour ne pas s’enfermer dans l’immédiateté. L’immédiateté, c’est cette immanence recherchée en raison de l’impératif d’un retour sur investissement le plus rapide possible. Nous espérons avoir pu montrer que l’articulation entre théorie et pratique peut être fructueuse et stimulante. Si la stimulation est au rendez-vous, le désir n’est pas loin…
2. Sous-estimer l’enjeu par simplification, c’est tuer la vraie diversité
Dans la foulée, il faut encore et encore insister : rien n’est simple dans le domaine de la diversité culturelle. Toute simplification est tueuse de diversité ! Il faudrait systématiquement avoir les moyens de contredire, contrecarrer, « contre-publiciter » toute simplification, avec la traîne d’idées fausses qui en découle.
Combien de fois avons-nous déjà lu et entendu que, si la vente de CD chute, le désir de musique se reporte en revanche sur les concerts, qui bénéficient de fréquentations record. Sous-entendu: au fond, le rapport à la musique vivante, ce n’est pas plus mal! Or il se trouve que de nombreux musiciens ne sont plus programmés dans des salles officielles et se voient contraints de migrer vers des circuits alternatifs, bénévoles, fragilisés. Au regard de la diversité culturelle, la présence d’un public nombreux dans certains types de salles ne constitue pas forcément un encouragement. La réalité est plus complexe et, conséquemment, les mesures à prendre aussi.
3. Une dynamique de progrès et de modernité doit être instaurée, capable d’établir un juste équilibre des préoccupations politiques, sous peine de démotivation
Nous avons épinglé les contradictions et situations paradoxales génératrices d’un découragement qu’il serait dangereux d’ignorer. Cécile Despringre a analysé les contradictions entre un discours européen pro-diversité et les politiques libérales qui dans les faits privilégient d’autres matières que les matières culturelles.
Ce contexte n’est pas exclusivement propre à l’Europe. Le paradoxe est latent en tous lieux, il pèse à tous les niveaux, il démotive, il vide de sens l’action de ce que nous nommerions volontiers les « petites mains » de la diversité culturelle. Nous pressentons que cette perte de sens ne sera nullement compensée par le virtuel.
Un désenchantement pourrait s’ensuivre, avec cette impression que l’extension du domaine de la lutte se joue à armes inégales. Traiter ce désenchantement en sortant du paradoxe revient à concevoir toute politique en faveur de la diversité comme une nouvelle aventure de l’esprit.
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Plus spécifiquement, la Médiathèque propose :
1. La création, avec la Coalition pour la diversité culturelle, d’un forum de confrontation des métiers de la culture
Armand Mattelart a rappelé, en traçant la généalogie de la Convention de l’Unesco, que la protection et la promotion de la diversité culturelle sont soutenues par un désir profond porté sur le long terme, exprimé par la société civile. C’est cette société civile qu’il faudrait remobiliser dans le projet d’une application de la Convention.
La Coalition devrait, dans ce sens, être dotée de moyens pour coordonner les projets et les énergies. Elle deviendrait ainsi un forum des acteurs culturels, le point de confrontation des métiers de la culture.
2. Un outil d’analyse des attentes non rencontrées par le commerce s’avère indispensable, aussi bien qu’un outil d’analyse des pratiques culturelles
Interrogé sur la pauvreté de ce que la publicité propose au public en matière de musique, le commerce a toujours justifié ses stratégies de masse par « c’est ce que le public demande ». Or, les budgets de promotion sont énormes pour flatter cette demande, et les chiffres de vente confirment l’efficacité des campagnes publicitaires. Le cercle est donc vicieux.
Avec le temps, l’obligation est apparue de plus en plus prégnante de faire aussi «du chiffre» dans le secteur culturel public (cfr. par exemple, au 30ème anniversaire de Beaubourg, ce responsable qui déclarait que ce que l’on demande en premier lieu pour tout projet de nouvelle exposition c’est : « combien de visites cela produira-t-il ? »). Cette demande met en péril une action culturelle autonome.
Le travail de Bernard Lahire montre que, même si le goût des publics est très fortement conditionné par les prescripteurs commerciaux, la réalité des pratiques et des attentes est plus différenciée. A cet égard, le secteur culturel a besoin d’un outil statistique qui lui permette d’analyser plus finement les attentes culturelles non rencontrées par le commerce.
Un autre appareil d’analyse des pratiques culturelles doit être mis en place, qualitatif celui-là, pour contrebalancer la vision quantitative des sondages d’opinion et de ventes. C’est indispensable pour évaluer l’autonomie d’action d’un secteur culturel non-marchand au service de la diversité. Il faut, pour ce faire, mobiliser les chercheurs, les universités, investir dans des programmes d’enquêtes réguliers. La notion de marketing culturel doit aussi évoluer afin de ne pas simplement copier et adapter ce qui se pratique dans des secteurs dont les logiques opérationnelles et les fins à poursuivre ne sont pas les mêmes.
3. Une expertise de la production culturelle doit permettre de restituer vers le grand public une information indépendante et attractive, sur une échelle de valeurs à la hauteur d’une grande politique culturelle
Il faut aussi rendre disponibles pour le grand public des outils d’information qui stimulent les pratiques d’amateurs en faveur de plus d’ouverture. La richesse des pratiques individuelles, l’autonomie des parcours selon lesquels on se cultive, dépendent de la qualité d’information dont on dispose. Celle-ci est de plus en plus segmentée et appauvrie. Elle satisfait les envies les plus faciles.
Tout est sur Internet, dit-on, mais l’accès à ce qui représente la diversité y est de plus en plus libéralisé et dépend donc du potentiel culturel des uns et des autres. Une médiation en faveur de la diversité implique une organisation publique de l’information sur ce que sont les phénomènes d’expression. Il faut créer un environnement d’information où reste possible une vision d’ensemble, il faut des grilles d’analyse, un accès balisé à la mémoire, une explication des évolutions et des modernités.
Cela nécessite avant tout du personnel ! Il faut pouvoir restituer vers le grand public une information indépendante et attractive, sur une échelle de valeurs à la hauteur d’une grande politique culturelle. Les résultats de cette expertise doivent être rendus publics par des outils performants et attractifs, mais qui ne soient pas soumis aux contraintes d’un audimat importé par le secteur privé.
En ce qui concerne la musique, et particulièrement un grand nombre de musiques actuelles très ignorées, une telle évaluation permettrait aussi de vérifier de manière constante l’adéquation des médiathèques du futur avec le travail de médiation qu’elles ont pris en charge.
4. Une vision d’ensemble est indispensable, à travers un plan d’information et d’éducation décliné à différents niveaux
Le travail de prospection et la constitution d’un patrimoine sonore représentatif de tout ce qui se fait comme musiques reste la base incontournable d’une action en faveur de la diversité. C’est la vision d’ensemble dont on ne peut se passer. Là-dessus il convient de greffer un plan d’expertise, d’éducation et d’information décliné à différents niveaux: analyses esthétiques, chaires musicologiques, chroniques d’écoute, interview de musiciens, conseils d’écoutes, podcast éducatifs, podcast personnalisés, podcast d’information générale sur les nouvelles créations, séances d’initiation, etc. A cette structure collaboreraient les opérateurs complémentaires qui sur le terrain, à l’échelle européenne, oeuvrent en faveur de la diversité.
Un site européen pourrait servir de vitrine des modernités musicales de tous les pays de l’Union. Fort de la qualité informative et éducative que pourrait proposer ce grand site nous pourrions alors attirer de nombreux musiciens et communautés d’amateurs qui se sentiraient, dans un tel environnement, reliés entre eux.
5. S’appuyer sur la mise en place de centres de documentation vivants, didactiques, pluridisciplinaires en tant que lieux de rencontre avec la diversité
Au fil du colloque, nous sommes régulièrement revenus sur une pratique très élémentaire de médiation culturelle telle qu’elle se passe en nos comptoirs de prêt. Nous espérons avoir fait ressentir toute l’importance de la médiation de terrain qui s’effectue au quotidien.
Tous, nous sommes confrontés au numérique et au virtuel, que nous devons investir intelligemment, afin d’éviter que d’aucuns en fasse « une technologie à perdre son âme ». Mais il serait dangereux par ailleurs que l’intervention de médiateurs intégrée au tissu social quotidien, disparaisse. Il faut prendre garde de se désengager, il faut conserver des lieux culturels, des vitrines attractives de la diversité, dans la cité, dans les quartiers, au plus près de la vie associative. Là-dessus, un engagement politique est nécessaire. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut forcément, par exemple, conserver en l’état le réseau de médiathèques ou de bibliothèques tel qu’il existe aujourd’hui.
La question, du reste, ne devrait pas être traitée au niveau de la Médiathèque, ou à l’échelle des bibliothèques. C’est globalement, au niveau de la société, qu’il faut réfléchir au devenir de la notion même de « prêt public ». Prêt public comme accès démocratique aux savoirs, aux connaissances, aux biens culturels. Accès aux connaissances impliquant une mise en commun, la transformation des connaissances en biens publics, selon des (infra)structures collectives. En opposition aux modes d’accès strictement individuels et relégués à la sphère privée.
Il faut peut-être imaginer ces services sous une autre forme. D’attractifs lieux de rencontre avec la diversité, où les publics pourraient s’adresser à des médiateurs pour la musique autant que pour le cinéma, la littérature, les arts plastiques, le théâtre… Des centres de documentation vivants, didactiques, pluridisciplinaires. Le concept que nous a présenté Olaf Stokmo est éloquent : il faut aller vers le public avec des projets. C’est vrai pour les pays en voie de développement, c’est vrai aussi pour ce qui concerne la diversité culturelle, en faveur de laquelle une alphabétisation de type nouveau est nécessaire au sein même de nos sociétés avancées.
Cela implique d’avancer sur une professionnalisation du métier de médiation au plan de la diversité. Nous avons souligné les difficultés rencontrées pour établir les bons dialogues, pour recourir aux bons vocabulaires… Un cursus devrait être pensé par les opérateurs culturels et les universités. Aux objectifs seraient adaptées des formations – déjà existantes – en « médiation socioculturelle ». Ces formations devraient de plus en plus impliquer les opérateurs de terrain.
La notion de prêt public doit elle aussi être transposée au niveau des mises en commun de connaissances via les nouvelles voies d’accès que permet le numérique. Il faut donner au prêt public les moyens de s’adapter au contexte, il faut lui donner les outils pour participer à une construction commune de la diversité culturelle.
6. Une charte de la diversité culturelle élaborée en concordance avec la Convention de l’Unesco et les associations culturelles
Conformément aux recommandations issues des Etats généraux de la culture, une concordance entre différents contrats programmes doit être mise en chantier pour que des opérateurs aux spécificités complémentaires se rencontrent et coopèrent structurellement.
7. Elaborer un véritable programme de cours à implanter dans toutes les filières et à tous les niveaux : depuis le fondamental jusqu’à l’université
L’UCL, à travers son atelier, a exposé l’importance d’éduquer à la diversité et en a souligné la complexité. Universités, chercheurs, opérateurs culturels doivent travailler ensemble pour élaborer un véritable programme de cours à implanter dans toutes les filières et à tous les niveaux : depuis le fondamental jusqu’à l’université. Ce programme aurait pour fonction de définir un programme d’éducation artistique dont les artistes et tous les opérateurs culturels déplorent de plus en plus l’absence, comme un signe d’abandon à l’égard de leur rôle et de leurs missions. Ce programme doit ouvrir le désir de culture sans pour autant transmettre des valeurs esthétiques. Il doit privilégier des pratiques d’amateurs, préparer les cerveaux et les sens à prendre du plaisir dans des schémas d’implication socioculturelle qui demandent du temps !
8. Structurer un lobby culturel actif dans les instances internationales
Les solutions peuvent être pensées localement, mais elles devront de plus en plus être mises en pratiques à une échelle internationale : recherche de financements, zone d’influence… C’est bien dans cette perspective qu’il faut structurer un lobby culturel actif dans les instances internationales. Ce lobby, qui pourrait faire aboutir des objectifs apportant un mieux au niveau des politiques culturelles nationales, devrait être soutenu et doté en partie par les états. Là aussi, les coalitions doivent jouer un rôle important de coordination. Elles sont à même d’organiser une concertation internationale, de faire circuler des idées, de constituer des fronts d’action, de mobiliser la société civile.
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Ces conclusions exposent ce qui nous semble constituer les grandes lignes fondatrices d’une politique de la diversité culturelle. Grandes lignes à travers lesquelles il devrait être possible de faire émerger une croyance, une conviction: celles du désir profond de partager, considéré comme un fait de société. Or, il est manifestement nécessaire de donner des raisons de croire, de donner une réalité au désir.
Nous donnerons une suite au colloque en multipliant les concertations, les groupes de travail, les débats… Nous invitons nos partenaires, les opérateurs culturels, toute personne intéressée par la diversité culturelle à nous envoyer leurs propositions, remarques, cogitations: nous en organiserons la publication sur notre site, pour y réunir les multiples expression d’un désir profond… de diversité culturelle.
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En synthèse :
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PH et CJ – 7- 8 mars 2007
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