Découvrir

INTRODUCTION À L'INTERVENTION DE BERNARD LAHIRE

 

Colloque « Désir de diversité culturelle »
Deuxième demi-journée



Introduction à l’intervention de Bernard Lahire
Comment relier son travail de sociologue, son approche des « mélanges des genres » et le travail de terrain à laMédiathèque ?

Lors de la première matinée du colloque, la généalogie de la Convention a été rappelée. Les grandes lignes du texte de la Convention ont été présentées et quelques exemples de problématiques qu’il faudra résoudre, si l’on veut passer de la théorie à la pratique, ont été exposés.

En introduction à la suite de la journée, j’aimerais, dans le souci de rendre évidente la ligne directrice du colloque, expliquer en quelques mots pourquoi nous avons choisi de faire intervenir un sociologue.

La nécessité de recourir à la sociologie, en tout cas à la sociologie telle qu’elle est pratiquée par quelqu’un comme Bernard Lahire (parce qu’il y a bien des manières d’être sociologue !), est directement connectée à une situation de terrain très basique où l’on pratique au jour le jour la promotion de la diversité.

Une pratique dépouillée de toute dimension spectaculaire, inscrite dans ce qu’il y a de plus ordinaire : les conversations de comptoir.

Je parle ici plus précisément des comptoirs de nos centres de prêt.
Le dispositif est très simple : vous avez d’un côté un patrimoine de musiques enregistrées très vaste rassemblé par une association qui veut offrir la plus grande diversité; vous avez de l’autre côté le public, constitué de nombreux types différents d’amateurs de musiques qui viennent chercher de quoi alimenter leur passion; au milieu, un comptoir avec des intermédiaires où se règlent les transactions, c’est-à-dire où l’on vient exprimer ce que l’on cherche, ce que l’on aime, ce que l’on déteste, ce que l’on ne comprend pas, où l’on va dire l’adéquation ou l’inadéquation entre ce que l’on attend de la musique et ce que propose telle ou telle forme musicale avec laquelle on se trouve confronté… Et tout ça dans un discours simple, en vrac, avec les mots de tous les jours, dans des dialogues courts, dans les contraintes d’un fonctionnement de prêt public.
Il y a donc là une masse importante d’échanges par lesquels le travail de médiation et de promotion, en travaillant sur l’expression d’un désir de se cultiver, cherche à ouvrir le jeu culturel vers plus de diversité.

L’étude de cet exercice quotidien de la parole ordinaire comme médiation de la diversité en dirait long sur le potentiel de réceptivité de la diversité par le grand public ; et donc sur la manière dont la société prépare ses individus à entrer en interaction avec la diversité.

Alors, bien évidemment, concrètement, il y a des niveaux de conversation différents. Si l’on a affaire à des personnes possédant une forte autonomie culturelle ou des personnes aux envies musicales très formatées et donc « faciles » à satisfaire (sans rien de péjoratif) avec des produits facilement identifiables, ça roule. Avec certains habitués, les conversations se développent de visite en visite, se personnalisent, deviennent plus riches, prennent la forme d’un véritable échange.

Mais, il y a aussi beaucoup de frictions qui sont le reflet des crispations sociales autour des questions des goûts et des couleurs de chacun.
Quand on essaye de conseiller, de recommander « autre chose », on se met inévitablement dans une position qui peut être critique. Comme si l’on voulait occuper la position culturelle la plus légitime, celle qui donne le droit d’orienter et de dire aux uns et aux autres ce qui vaut la peine de... Et même si ça s’exprime dans un langage ordinaire de comptoir, ça peut être pris comme de l’arrogance.
Le simple fait de recommander peut être pris comme l’expression d’un jugement de valeur à l’égard de la personne que l’on conseille. S’adresser à quelqu’un derrière un comptoir renforce cette perception et avoir affaire au représentant d’une instance qui diffuse dans un espace public de la musique que l’on n’entend nulle part ailleurs, donc que l’on n’est pas prêt à recevoir et à comprendre et que l’on peut difficilement entendre comme faite pour soi, mais au contraire, à la limite, contre soi, excite les éléments de la confrontation.

Je peux vous dire, pour avoir travaillé longtemps en centre de prêt et avoir géré ces dimensions relationnelles, que la diversité culturelle musicale, déballée sans tabou dans un lieu public, telle quelle, dans toute sa différence et toute sa dimension brute et turbulente, se transforme directement, au niveau des conversations de comptoir, en objet explosif de conflit. Il faut en prendre la mesure. Si vous le souhaitez, Nous pouvons faire des expériences de caméra cachée dans nos centres de prêt, : on constatera un niveau d’intolérance très élevé. C’est le genre d’études qu’il faudrait réaliser pour objectiver le fossé entre grand public et diversité. (Notons au passage que c’est un des éléments qui fragilisent la Médiathèque).
Les réactions agressives se sont multipliées et se sont banalisées à l’égard des musiques que « l’on ne comprend pas », à tel point que, par réflexe, on aurait tendance à moins les exhiber et que, de fil en aiguille, on escamote les expressions artistiques qui fâchent, comme ça se pratique sur d’autres terrains selon le calcul du taux d’audience. Et cela concerne tant les musiques traditionnelles d’autres cultures que les musiques des modernités de notre culture. Et c’est déjà un fait à méditer, comme le souligne le sociologue polonais Zygmunt Nauman, que notre société qui proclame son attachement à la diversité culturelle aime surtout la culture des autres après intégration et fusion, comme notamment dans la world music.

Pour désamorcer les éléments de conflit dans les conversations de comptoir, les ressources d’une certaine sociologie sont indispensables. Désamorcer ne veut pas dire effacer et nier le conflit en prônant le consensus, mais déplacer les enjeux de la dispute vers une conversation constructive en quittant le terrain de la confrontation pour celui du partage du sensible.

Il faut former les « médiateurs » à un exercice d’écoute et de parole qui ne les emprisonne pas dans cette dynamique conflictuelle sur les goûts et les couleurs.
Pour ce faire, instituer un certain recul théorique est nécessaire, permettant un meilleur positionnement à l’égard des règles du jeu social qui construit précisément les goûts des uns et des autres. C’est ce qu’ont permis, à une certaine époque, les travaux de Pierre Bourdieu qui, contrairement à ce que certains prétendent, m’ont toujours semblé rendre possible une émancipation plutôt que de figer les questions de capital culturel dans un déterminisme indépassable.

Et je pense que quelque chose comme ce qu’il appelait la « socio-analyse » devrait être organisé pour que chaque travailleur culturel censé, sur le terrain, écouter et conseiller en faveur de la diversité culturelle, puisse vraiment être efficace et travailler dans le confort, sans être accusé d’agression et sans lui-même se sentir agressé. C’est un des éléments primordiaux pour transmettre la diversité au niveau de l’échange social le plus basique.

Ce que je décris comme des éléments conflictuels dans l’ensemble des conversations de comptoir relève de ce que Bernard Lahire appelle « les luttes symboliques ordinaires ».
Celles-ci, qui se manifestent dans « les jugements culturels ont pour enjeu la légitimité de sa manière de vivre (ses goûts, ses préférences, ses passions, etc.) ou, plus exactement, l’imposition de sa manière de vivre comme une manière au moins aussi légitime que d’autres et, souvent, la dynamique des luttes aidant, plus légitime que d’autres. » Ces centaines, ces milliers, ces centaines de milliers de conversations banales, ordinaires par lesquelles on conseille dans une médiathèque, dans une bibliothèque, dans un musée, et par lesquelles doit s’effectuer le travail de médiation et de promotion de la diversité sont donc beaucoup plus complexes que l’on ne le croit en général.

L’apport considérable de Bernard Lahire est exposé dans son livre « La culture des individus, dissonances culturelles et distinction de soi », réédité aujourd’hui en version « poche ». C’est la synthèse de certains aspects de cet ouvrage qui va nous être présenté.

Mais ce n’est qu’un aspect des recherches de Bernard Lahire. Dans son dernier livre, « La condition littéraire », il y a aussi une matière très riche pour comprendre quelles sont les réalités de la production artistique, quelles sont les conditions sociales de la création de diversité en examinant les éléments d’autonomie financière des artistes. "
La condition littéraire" explore les dispositifs qui permettent à cette production artistique d’apporter des regards différents sur notre société et donc d’être moteur de connaissance et moteur de diversité. Cela concerne notamment le rôle du « second métier » que les écrivains sont souvent contraints d’exercer pour survivre : « Le second métier libère de l’obligation économique d’atteindre le plus grand nombre de lecteurs possible : il rend moins dépendant à la fois des pressions de la publication et des goûts du public le plus large. Quand l’écrivain ne dispose pas d’autres moyens de subsistance, le second métier lui garantit donc la plus grande indépendance littéraire, et lui permet parfois de construire dans le temps une œuvre littéraire originale. »

L’intervention de Bernard Lahire sera continuée par un atelier de réflexion de l’UCL sur « Comment éduquer à la diversité ». Les intervenants vous seront présentés par le professeur De Smedt. On vérifiera que cette question d’éduquer à la diversité n’est pas si simple et qu’elle ne se résoudra pas en quelques petits dispositifs d’ingéniérie culturelle. L’objectif d’une telle éducation n’est certainement pas de simplement recommander des valeurs culturelles, mais de favoriser l’émergence de nouveaux comportements.
Je pense ne pas trahir l’esprit de cette table ronde en désignant le but d’une telle éducation à inventer avec ces mots d’Alberto Nogueira, ex-conseiller à la Médiathèque : « L’éducation aux expressions devrait faire des publics des moteurs à la recherche des expressions ouvertes, car ils seraient alors connaisseurs du rapport entre les contenus et le social que cela implique. »

J’en profite pour vous rappeler la présence d’un espace librairie proposé par Tropismes
J’attire votre attention sur le premier numéro d’une revue créée par Musiques Nouvelles, incluant une contribution de la Médiathèque…
Et dans l’espace librairie, Studio 3, vous avez aussi une table d’écoute, une table d’aventures…
[retour]