Colloque « Désir de diversité culturelle »
Introduction à la deuxième demi-journée
Introduction à l’intervention de Bernard Stiegler
Comment relier le travail du philosophe aux actions de terrain des « petites mains » de la culture ?
En introduction à cette deuxième journée, revenons aux conversations de comptoir dans nos centres de prêt. Je vais reprendre la même configuration de médiation basique, présentée pour justifier l’intervention d’un sociologue, mais aujourd’hui, ce sera pour expliquer le recours au philosophe !
(Vous savez, organiser un colloque, même tout simple comme celui-ci, ça prend un certain temps; on rencontre beaucoup de personnes qui vous conseillent d’organiser tout en table ronde et surtout de ne jamais laisser parler un philosophe ou autre intellectuel plus de quinze minutes. Et donc, il faut expliquer pourquoi on donne la parole à un philosophe durant une heure !)
Nous allons nous pencher sur ce qui se passe au niveau des «petites mains» de la culture non-marchande.
Pour ceux qui n’étaient pas là hier, je rappelle rapidement le dispositif « centre de prêt » : un comptoir avec d’un côté un vaste patrimoine représentatif de la diversité culturelle et de l’autre des personnes qui viennent « chercher ou demander des musiques ».
Selon ce schéma, notre fonction d’intermédiaire peut sembler relativement simple : satisfaire des demandes d’une part et, d’autre part, chaque fois que possible, ouvrir le jeu du désir musical vers plus de diversité, vers plus d’inconnu.
Les « petites mains » de la médiation culturelle, pour contrebalancer le poids de l’homogénéisation du choix culturel proposé par les médias dominants, sont condamnées à pratiquer une guérilla aux moyens dérisoires qui consiste à créer des accidents de parcours, susciter des déviations, favoriser les obliques et toutes sortes de micro-expériences qui ouvrent le jeu et encouragent l’importance du soin que l’on se donne et que l’on donne aux autres en se cultivant…
Ce qui s’est fortement accentué dans nos échanges de comptoir, c’est l’exigence croissante d’être vite servi. Exigence d’obtenir une satisfaction rapide, exigence que les techniques donnant accès au registre d’expériences sensibles soient de plus en plus fonctionnelles, efficaces. Attendre, s’inscrire dans une pratique de recherche lente semble devenir de plus en plus rare et ça mériterait une enquête auprès des usagers des services de prêt public mais aussi d’autres opérateurs culturels non-marchands.
Au cours de ces quinze dernières années, le poids de la technologie a pesé de plus en plus dans les nombreux exercices de médiation que nous gérons au quotidien. Le souci de la technologie utilisée a pris plus d’importance que la recherche d’un contenu. La technologie a multiplié les effets de la vitesse et a déplacé l’importance de la mémoire. Le fait que la musique devienne un produit qui permette avant tout de jouir d’un attirail technologique, plutôt qu’une expression porteuse de connaissances, s’est accru et devient très perceptible dans les comportements. C’est d’ailleurs, sans vergogne, ce que propose l’industrie de plus en plus clairement: la musique n’est là que pour stimuler la vente d’appareils d’écoute.
Et c’est bien avant l’explosion du phénomène de téléchargement et de piratage que nous avons pu constater l’émergence de ce comportement à l’égard des répertoires musicaux constitutifs de la diversité; ceux que, de plus en plus esseulés nous proposons à nos membres.
C’est le reflet d’une tendance lourde que Bernard Stiegler caractérise de la façon suivante : « Musique et audiovisuel, devenus des instruments privilégiés des sociétés de contrôle, sont soumis aux énormes pressions que l’économie industrielle exerce sur eux pour les soumettre à ses intérêts immédiats. » Citation que l’on peut renforcer par celle-c i: « la dictature du court terme, imposée par le « capitalisme total », en extrémise les effets et en particulier par le fait d’imposer des taux élevés de retour sur investissement à très court terme, c’est-à-dire une socialisation extrêmement rapide de l’innovation sous forme de produits de consommation qui deviennent ainsi intrinsèquement et toujours plus rapidement « jetables », la véritable question est celle de l’économie libidinale ruinée par les calculs destructifs effectués sur le désir. »
Nous pourrions dire que nos conversations de comptoir entendent de moins en moins d’histoires de désirs et de plus en plus l’expression d’envies à satisfaire rapidement. Certains peuvent considérer que ces citations de Bernard Stiegler sont trop radicales, trop orientées ? Trop idéologiques ? Toujours est-il qu’elles mettent des mots justes sur ce que l’on ressent depuis de nombreuses années sur notre terrain, elles mettent des mots justes sur ce qui plombe nos conversations de comptoir.
Il s’agit d’un contexte qui va introduire de plus en plus d’agressivité dans certains types de demande formulée. Une agressivité comme symptôme d’appauvrissement symbolique. Les « petites mains » de la culture non-marchande sont au premier plan, risquent d’être stigmatisées de plus en plus comme les défenseurs d’une culture différente dont une part importante du public ne comprend plus l’utilité. On peut y lire les effets de ce que Stiegler appelle la «prolétarisation» du consommateur. Cette prolétarisation génère une agressivité latente à l’égard de toute modernité incompréhensible, inaccessible, qui littéralement « ne parle pas » à ces publics qui la perçoivent comme élitiste, autoritaire, méprisante.
Comment nourrir des dialogues d’ouverture culturelle quand prolétarisation signifie que l’on est privé, dépossédé de son objet culturel ?
Il s’installe alors, à ces endroits où l’on tente de promouvoir la diversité culturelle, un potentiel conflictuel, lieu de diachronie violente entre les créateurs de diversité et le grand public. Une grande partie de ce public va déserter peu à peu les lieux d’accès à la culture par la connaissance. Téléchargement ou non !
On prend de plein fouet aussi, au comptoir, toutes conditions sociales qui ravalent la culture à la portion congrue de ce qui préoccupe les citoyens. Face à une population où le travail manque, où la crise de l’école accentue les fractures culturelles, où la pratique des soins de santé signale la subsistance des différences de classe, où le coût de la vie augmente mais pas les salaires, où la perte de confiance dans un avenir politique collectif pousse à ne consommer que l’immédiat sans aucun soin pour le futur, la tâche de « proposer » la diversité culturelle semble de plus en plus paradoxale, absurde. Une bataille perdue d’avance.
Au fond, c’est quoi, sur le terrain, la promotion de la diversité culturelle ? C’est transmettre des expériences sensibles proposées par les créations singulières d’artistes différents. C’est faire en sorte que ce travail de transmission favorise le partage, la participation, l’élaboration des meilleures conditions d’individuation psychique et collective. Ça ne peut se faire qu’en obtenant que les individus y consacrent du temps, sans savoir exactement dans quoi ils s’engagent. C’est l’exigence pour rencontrer la diversité culturelle. Déterminer une politique en faveur de la diversité culturelle revient à déterminer le temps que l’on pourra rendre disponible dans le cerveau pour s’occuper de cette diversité culturelle, pour soigner la « valeur esprit ».
Ce que le prêt public doit pouvoir rendre effectif dans la vie de la cité, avec ses conversations de comptoir entre patrimoine, médiathécaires et citoyens, c’est une pratique quotidienne de partage du sensible au sens voulu par Jacques Rancière. Ce partage du sensible qui structure une communauté doit s’effectuer selon les principes de la diversité.
Pour croire à une action en faveur de la diversité culturelle, sur le terrain, nous avons besoin de philosophes de l’action qui posent une vision globale et dessinent une perspective comme une raison d’y croire. Et il faut rendre des raisons d’y croire aux « petites mains » qui s’investissent au quotidien, sur le terrain, sans rien de spectaculaire, pour stimuler « l’intelligence collective », pour utiliser encore une formule de Bernard Stiegler
Ce qui manque cruellement aux politiques culturelles telles que définies actuellement par les autorités publiques, c’est la dimension « projet de société » qui doit donner du sens à une politique culturelle. C’est ce qui instaure ce paradoxe ravageur entre l’affirmation de soutien à la diversité et une politique économique, sociale et scientifique qui ne prend pas le chemin d’une société de la diversité. Il faut le dire sans jeter la pierre aux représentants de l’administration, mais il y a une crise de la pensée au niveau de ce que signifie « concevoir une politique culturelle publique », une crise à résoudre si l’on veut que la défense de la diversité culturelle ne soit pas simplement un catalogue de mesures pour défendre des quotas ou des industries culturelles locales au seul prétexte que «local» signifierait « différent », mais une véritable politique du désir de diversité. L’atmosphère propice à l’émergence de ce type de désir correspond à ce que Stiegler étudie comme tout ce qui favorise les phénomènes d’individuation psychique et collective et de transindividuation. La question capitale de la participation.
Même si l’anti intellectualisme a encore de beaux jours devant lui, même si ce niveau de réflexion continue à être considéré comme de la branlette intellectuelle, nous avons besoin, sur le terrain, de penseurs qui conceptualisent, nous avons besoin d’un haut niveau de conceptualisation de nos pratiques pour, en retour, inventer de nouvelles pratiques en accord avec nos objectifs et les réalités d’une société de la diversité.
Après tant d’années de « fatalisme » à l’égard du capital, de la globalisation, du néo-libéralisme, nous avons besoin d’un discours qui redonne envie de croire et d’agir. Le grand défi de la société est probablement l’avenir de la planète. L’avenir de la planète exige de modifier les modes de consommation et donc il faut agir sur une culture publicitaire qui incite à consommer toujours plus; on n’en sortira pas sans proposer de nouveaux comportements, ce qui passe par une autre politique culturelle, cela doit être la grande mission du secteur culturel non-marchand de modifier les mentalités en faveur d’un projet global de « sauvegarde de la société ». Et il lui en faut les moyens. Pour avancer dans cette direction, nous avons besoin que des philosophes ouvrent le champ des réflexions. Les opérateurs du champ culturel doivent pouvoir passer à une vitesse supérieure: alors que nous parlons de « médiationculturelle » dans une conception « à l’ancienne », reposant sur les seules aptitudes de l’échange humain, la publicité travaille avec le top des recherches en neuro-science pour trouver les bonnes manières de capter les cerveaux !
Après l’intervention de Bernard Stiegler : l’ULB présente une table ronde sur le rôle joué par les médias belges francophones dans la transmission de la diversité culturelle. Ce sera François Heinderyckx qui vous présentera les personnalités rassemblées autour de cette table.
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