Colloque « Désir de diversité culturelle »
Flagey, 7 et 8 mars 2007
Introduction par Claude Janssens
Mesdames, Messieurs,
Je suis particulièrement heureux d’introduire les deux journées auxquelles vous nous faites le plaisir d’assister et de participer. Elles sont le fruit d’une préparation pour laquelle je salue le travail accompli par mon collègue Pierre Hemptinne qui, en concertation avec Jean-Marie Beauloye, directeur général de la Médiathèque, nous a permis d’être ensemble aujourd’hui.
Je souhaite principalement vous remercier d’être présent à ces journées et bien entendu remercier aussi les intervenants, conférenciers et invités des tables rondes, qui ont voulu répondre à l’appel qui leur a été lancé.
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La diversité culturelle fait beaucoup parler d’elle. Et pourtant, à La Médiathèque, nous doutons qu’elle soit une réalité accessible à tous. Pour tout dire, nous sommes même convaincus qu’elle ne l’est pas.
C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de consacrer à cette diversité deux journées dont nous ferons en sorte qu’elles trouvent un prolongement sur base des conclusions auxquelles nous mèneront les interventions et les échanges dont vous avez sous les yeux le programme.
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N’est-il pas paradoxal qu’à La Médiathèque, où l’on propose au public une diversité inégalée dans le domaine de la musique et de l’audiovisuel, nous disions être convaincus que la diversité culturelle n’est pas accessible à tous? Nous devrions au moins prétendre qu’elle l’est pour les citoyens de Wallonie et de Bruxelles – de Flandre même – qui, en tant que membres de notre association, fréquentent un centre de prêt et ont, de facto, accès à une énorme diversité, représentée sous forme d’expressions musicales et audiovisuelles, soit sur supports enregistrés, soit encore, depuis le 14 novembre 2006 - date du 50ème anniversaire de la Médiathèque - sous forme de fichiers téléchargeables.
Et de fait, cette possibilité d’accès à la diversité culturelle est bien réelle. Elle est le résultat d’une idée généreuse concrétisée en 1956 par un petit groupe d’étudiants qui furent les fondateurs de ce qui allait devenir La Médiathèque de la Communauté française de Belgique telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Si en partant de 3.000 LP en 1956 l’on est parvenu 50 ans plus tard à proposer 300.000 albums de musique, c’est grâce à la professionnalisation d’un travail de prospection visant à appréhender la création à l’échelle mondiale afin qu’ici, en Belgique, chacun puisse s’enrichir des expressions musicales propres à plus de 90 pays : autant de musiques à travers lesquelles s’expriment une multitude de cultures différentes tout en reflétant à tout moment un rapport critique aux sociétés qui les voient naître, un rapport qui constitue une source fondamentale de connaissances pour quiconque souhaite « apprendre de l’autre », échanger, partager, découvrir, se grandir.
Qui dit « professionnalisation » dit « métier », et c’est donc en ces termes que s’est développé le travail de prospection et de suivi constant des expressions musicales tel qu’ils sont pratiqués à La Médiathèque, avec pour conséquence une immersion totale et permanente du personnel de l’association dans l’ensemble de la création musicale et audiovisuelle, donnant lieu à une capacité d’expertise tout à fait unique. Chacun des 12.000 albums que nous achetons chaque année est écouté par un de nos spécialistes au minimum, soit un conseiller musical, soit un gestionnaire de collection en centre de prêt.
Forts de cette expertise, le travail des conseillers musicaux et des gestionnaires de collections de la Médiathèque, qui au départ consistait à créer une vitrine organisée, cohérente et représentative des expressions musicales les plus diverses, est devenu aussi un travail de médiation.
Car il n’a pas fallu longtemps pour se rendre compte que, parmi le public, tout un chacun ne disposait pas du sésame lui permettant d’appréhender la diversité culturelle sous toutes ses formes, comme autant de langages auxquels on aurait été initié grâce à un apprentissage effectué, par exemple, au fil des études scolaires.
De manière croissante, un hiatus s’est incontestablement créé entre l’évolution des expressions musicales et la capacité du public à les aborder.
Dans un même temps, de manière également croissante, la recherche d’une rentabilisation maximale des recettes effectuées grâce à certains types de musiques que l’on peut qualifier de « faciles » a entraîné une concentration outrancière des moyens de promotion visant à faire connaître ces musiques au public et à les lui faire entendre de manière aussi répétée que possible dans le but de provoquer l’envie d’acheter.
Au fil de l’évolution de la musique enregistrée – nous parlons ici des musiques non classiques – certains créateurs ont été jusqu’à calibrer leurs productions dans le seul but d’atteindre, au moyen de recettes et d’ingrédients, le public le plus large dans un but de rentabilisation maximale. Certains ont mis un tel génie culinaire dans leur fast-food musical que le moindre morceau par eux composé était indéniablement promis au hit parade. Il faut reconnaître que ce talent mercantile n’est pas donné à tout le monde, ce qui contribue encore à une concentration des moyens de promotion sur un nombre limité de productions et de créateurs.
C’est à force de calibrage du langage que s’est produit un appauvrissement des matières musicales proposées au grand public, tandis que d’autres créateurs, pour qui la volonté d’expression ne relevait pas de l’unique but de plaire ou naissait naturellement d’un acte authentique lié à la vie quotidienne, ont généré une efflorescence créative extraordinairement riche dont le développement a, dans beaucoup de cas et à des degrés divers, entraîné un phénomène de « savantisation » lié à une plus ou moins grande complexification des expressions.
Or, pendant ce temps, ainsi que je l’évoquais il y a quelques instants, les oreilles d’une majorité du public ont été de plus en plus confinées dans un nombre mineur de productions. Pendant ce temps aussi, le système scolaire s’est développé d’une telle manière que l’acquisition de connaissances dans les matières générales, scientifiques et techniques a entièrement occupé les projets éducatifs, que ce soit au niveau de l’enseignement primaire ou secondaire.
Résultat: aucune possibilité pour quiconque d’acquérir à travers l’enseignement général les clés essentielles à la compréhension des langages musicaux dans toute leur diversité. Car pour être concrets : il ne suffirait pas d’une heure de cours par semaine pour réaliser un tel objectif.
De ce point de vue, la littérature bénéficie d’un statut meilleur: liée à la langue nationale, les clés d’accès en sont rendues plus faciles. Non pas que tous les écoliers et lycéens soient nécessairement des acharnés de lecture, mais en tout cas le langage leur est-il connu, ce qui est déjà énorme.
La question pourrait être: pourquoi a-t-on estimé que dans l’éducation le langage musical était moins important, en tant que véhicule d’expressions humaines et sociétales, que d’autres matières? Peu importe la réponse à une question qui, du reste, n’a jamais été formulée comme telle.
La question essentielle esten fait : comment remédier à cette réalité qui fait qu’aujourd’hui, alors que les mots «diversité culturelle» sont prononcés comme un aboutissement, il s’agit pour l’instant d’une utopie ?
Voilà, à La Médiathèque, ce qui constitue notre préoccupation fondamentale.
Cette préoccupation, nous l’avons bien évidemment rencontrée.
Nos missions de mise à disposition et de médiation nous ont permis – la première rendant possible la seconde – d’amener certains de nos publics à aborder progressivement des musiques vers lesquelles les médias ne les conduisent généralement pas (il y a heureusement quelques exceptions !).
Ce travail de médiation est loin d’avoir pris toute sa dimension. Mais là où il a été réalisé, les résultats ont été probants. L’expression « de fil en aiguille » me paraît être la meilleure pour illustrer un cheminement selon lequel des membres de la Médiathèque, au contact de médiathécaires, se sont progressivement ouverts et initiés à des musiques en marge du tout-venant. La notion de progression est essentielle: inutile de proposer un vendredi soir à un habitué du top 50 un panaché de musiques sauvagement radicales qu’il sera supposé savourer en famille au petit déjeuner le samedi matin.
D’ailleurs, en aucun cas un rôle de médiateur ne doit-il être associé à celui d’arbitre des élégances. C’est la raison pour laquelle, tout en effectuant un travail de conscientisation auprès de ses membres en regard de l’influence de la publicité et des médias sur les choix d’écoute, La Médiathèque donne aussi bien accès à la diversité la plus pro-créative qu’au top 50 pasteurisé. A fortiori dès lors que l’extension du domaine de la lutte en faveur de la diversité culturelle ne pourrait en aucun cas être envisagée si parti était pris de créer un ghetto tel que, à La Médiathèque, on exclurait le top 50 pour n’attirer que des publics déjà initiés aux musiques « moins faciles ».
Entre autre témoignage des résultats atteints par La Médiathèque sur le terrain de la médiation: le livre blanc anniversaire des 50 ans d’existence de l’association, dans lequel 50 membres, du forgeron à la cinéaste en passant par l’étudiante ou le demandeur d’emploi, expliquent à quel point ce service au public s’est avéré majeur sur le plan de leur épanouissement culturel. Si vous ne le possédez pas, nous tenons à votre disposition un exemplaire de ce livre ici même à Flagey.
Mais quels que soient les succès enregistrés, la tâche est loin d’être accomplie. Le fossé, en effet, est devenu un ravin. Sur internet, qui était supposé permettre aux « petitscréateurs » d’enfin exister, on voit que la logique d’hyper-mercantilisation des musiques à haut potentiel commercial est à peu près identique à celle que l’on connaissait dans l’univers des supports physiques. « A peu près » car, tout de même, il y a une nuance: les quelques publics ouverts à la diversité culturelle et disposant des moyens d’aborder celle-ci ont pu trouver via internet une réponse à leur recherche. Une réponse que certains petits disquaires, aujourd’hui disparus, pouvaient autrefois leur donner.
Cependant, hormis ce petit accroissement dû à un effet de niches, aucune alternative «d’ensemble» n’apparaît sur la toile. C’est donc bien par rapport à cette alternative que, sur internet tout comme sur le lieu de ses centres de prêt, La Médiathèque entend agir avec les partenaires qui voudront être les siens, ou le sont déjà.
Car la question que j’évoquais d’emblée au début de mon introduction demeure cruciale: comment remédier à cette réalité qui fait qu’aujourd’hui, alors que les mots « diversité culturelle » sont prononcés comme une culture en pleine croissance, il ne s’agit encore que d’un champ quasi-inexploitéen termes d’acquisition de connaissances, de partage, d’échanges et de découvertes ?
Tout cela, donc:
Alors que faire de plus que ce que la Médiathèque et d’autres associations s’efforcent de réaliser (j’évoque au passage le remarquable travail réalisé par les Jeunesses Musicales, parmi quelques associations-clés travaillant en faveur de l’accès des jeunes à la diversité culturelle), que faire donc pour inverser cette tendance qui fait qu’aujourd’hui 95% de la population écoute 5% des expressions musicales proposées sur support sonore ou via le téléchargement, tandis que 5% de cette population se trouve seule en mesure d’appréhender la diversité culturelle à l’un ou l’autre de ses niveaux de complexité ?
En parlant de 5% de publics attirés par la diversité dans toute son étendue, contre 95% captifs de l’uniformisation de masse, nous sommes dans une proportion extrêmement optimiste. Peut-être la juste mesure se situe-t-elle dans une proportion de 99 pour 1. Force est de constater, en tout cas, qu’aucune mesure n’est faite de la capacité des populations à appréhender la diversité culturelle.
La fracture numérique, elle, est évaluée. On dispose d’études régulièrement effectuées pour déterminer qui possède un ordinateur personnel, qui dispose d’une connexion analogique ou ADSL, etc. Et tant mieux, car du point de vue de la fracture numérique un danger existe incontestablement. Mais il ne s’agit là que d’une évaluation technique, à laquelle il faudrait associer une évaluation en termes de « fracture culturelle ».
En revanche, nous disposons fort heureusement de la réflexion de divers acteurs qui, soit au niveau politique, soit au niveau sociologique, soit au niveau philosophique, soit encore dans un contexte systémique et interrelationnel, constitue une force capitale.
C’est pourquoi nous avons sollicité pour notre colloque un panel de conférenciers et d’intervenants dont nous espérons que la participation contribuera à un aboutissement sous forme de conclusions significatives en termes de projet.
Il va de soi que nous encadrerons cette démarche mais, incontestablement, eu égard aux initiatives bien intentionnées mais isolées prises par divers pays de l’Union, notamment par nos voisins français, une volonté commune aux Etats membres sera indispensable à la réalisation d’un véritable programme qui permette à tout un chacun de rencontrer positivement des expressions différentes de celles dans lesquelles les stratégies commerciales de masse confinent les oreilles du public.
Puisque j’évoquais la France, je citerai au passage les propos du ministre de la culture Renaud Donnedieu de Vabres qui, lors d’un colloque consacré aux industries culturelles au centre Pompidou en janvier 2006, s’exprimait en ces termes :
« (…) la quantité n’est pas synonyme de diversité, même si elle en est une condition nécessaire. L’essentiel des titres téléchargés reste ceux des top 50 ou 100. En effet, si 4 % des références font 90 % du chiffre d’affaire de chacun des marchés, physique, radiophonique, audiovisuel, la distribution numérique devrait permettre une bien plus large diversité selon l’hypothèse d’une « longue traîne » favorable aux marchés de niches. (…) Car, il est à craindre que le numérique ne tienne pas ses promesses de diversité. La disponibilité de contenus que ces techniques permettent ne réduit pas, bien au contraire, les risques d’élévation et de concentration des dépenses marketing, de promotion, d’exposition au public de quelques « hits » au détriment d’une richesse aussi réelle qu’invisible » [1].
Nous aurons certainement l’occasion de revenir au cours du colloque sur la question des marchés de niches et la « longue traîne », mais je souhaite en guise de conclusion souligner les derniers mots de la citation que j’ai faite du ministre français, qui exprime le risque que la diversité culturelle soit « une richesse aussi réelle qu’invisible ».
Voilà bien notre crainte, voilà bien l’enjeu, voilà bien le défi.
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CJ, 4 mars 2007
1. Renaud Donnedieu de Vabres, ouverture des 1ères journées d’économie de la culture « les industries culturelles au miroir de la diversité », 12 et 13 janvier 2006 - Centre Georges Pompidou.
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