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Bien qu’il soit le deuxième pays producteur de films d’animation, le Japon symbolise hélas encore, aux yeux du public, ce que l’animation peut avoir de violent et d’abrutissant. Limiter la japonanimation à cette frange de ce qu’elle propose ne rend malheureusement pas justice à la qualité et à la diversité de ses œuvres.
Cela se passait il y a juste trente ans : l’apparition sur les chaînes de télévision francophones des premiers dessins animés produits au Japon aura sidéré autant les enfants de cette époque qu’il aura soulevé un prévisible tsunami de commentaires attendus auprès des milieux avisés. C’était donc le temps des emblématiques Goldorak, Albator et Candy, séries qui imposèrent au public occidental de nouveaux codes esthétiques : héroïnes aux visages noyés d'yeux immenses, gigantesques machines combattantes (nommés mechas), animation stylisée et saccadée épousant la norme industrielle des 12 images/seconde. Du miel pour une critique prompte à qualifier toute cette production de japonaiserie (voire de japoniaiserie) et de décrier la piètre qualité de ces « dessins inanimés ». Les modes de diffusion des productions nippones durant les années quatre-vingt ne faciliteront pas leur réception et leur compréhension : mal traduites, par moment partiellement censurées car inadaptées au public enfantin visé, elles sont pourtant achetées en masse afin d’alimenter à vil prix les programmes télé destinés à la jeunesse.
Il faut attendre l'aube des années nonante et la sortie d'Akira, un long-métrage futuriste de Katsuhiro Otomo, pour qu'un public cinéphile relève la richesse et la créativité de l'anime (ou de la japanimation, comme on disait à l’époque).
Un premier déclic qui servira de déclencheur favorisant une connaissance affinée d'un genre qui s'invite maintenant régulièrement dans la programmation des plus prestigieux festivals de cinéma. Car, bien avant de s'imposer comme principale pourvoyeuse de séries destinées à la diffusion télévisée ou au marché de la vidéo, l'industrie cinématographique japonaise s'était, dès la fin des années cinquante, lancée dans la production de dessins animés de prestige destinés au grand écran.
Le Serpent Blanc, une histoire inspirée d'un conte chinois produite par la Toei. La facture dénote clairement l'influence des studios Disney (le sympathique bestiaire entourant le héros), mais témoigne d'une ouverture du récit à l'onirisme et à la rêverie et d'un discours moins moralement tranché que celui que l'on retrouve dans la plupart des dessins animés occidentaux destinés à la jeunesse. Le Serpent Blanc aura également facilité l’émergence d’une génération de dessinateurs, d’animateurs et de coloristes (dont Rintaro futur réalisateur d’Albator et de Metropolis) qui, par la suite, prendront part à l’essor du dessin animé au Japon et il éveillera plus d’une vocation, dont celle du futur fondateur du Studio Ghibli, Hayao Miyazaki.
La sélection qui suit a pris le parti de ne pas tenir compte des ciblages de publics définis en amont par l'industrie du manga et de l'anime (shojo, shonen, voir nos définitions ci-contre) mais de retenir les œuvres qui se distinguent par la qualité et la richesse de leur récit. On y retrouvera, pour l'essentiel, des films issus du Studio Ghibli : Kiki la Petite Sorcière, Mon Voisin Totoro, Pompoko. De belles fables écologistes ou d’irrésistibles satires sociales qui, de surcroît, offrent, en filigranes, un accès idéal aux coutumes et obsessions d'une nation tiraillée entre essor économique et technologique et attachement viscéral à sa culture ancestrale et à ses croyances.
Jacques de Neuville
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-Manga : Terme qui désigne les bandes dessinées japonaises. Signifiant littéralement « image dérisoire-grotesque-divertissante-sans but », le mot se rapporte originellement (au XVIIIe siècle environ) à des ouvrages d’esquisses, d’illustrations. Aujourd’hui, le manga est un phénomène éditorial dont l’impact dépasse largement l’Archipel nippon, aborde les sujets les plus divers et cible des publics de tous âges.
-Anime : Abréviation du terme anglais animation. Si, au Japon, anime se dit pour les dessins animés de toutes origines, en français, il ne s'utilise qu'en référence aux productions originaires du Japon.
-Manga eiga : Adaptation en séries ou films animés d’un manga (Fullmetal Alchemist, Chobits). Tous les anime ne sont pas inspirés de mangas. Au contraire, ils peuvent faire l’objet d’une adaptation ultérieure ou simultanée en bande dessinée.
-OAV : Abréviation d’Original Animation Video. Autrement dit, des anime directement destinés au marché de la vente ou de la location.
-Shojo : Productions adressées aux adolescentes.
-Shonen : Anime destinés aux adolescents.
-Kodomo : Productions destinées aux enfants
Jacques de Neuville
La fondation du Studio Ghibli est le fruit de la rencontre du Journaliste Toshio Suzuki, et des réalisateurs Hayao Miyazaki et Isao Takahata. Il fut créé en 1985, juste après la sortie de Nausicaä de la vallée du vent. Le nom de Ghibli vient de l’italien. Il désigne un vent chaud provenant du Sahara. Mais c’est aussi le nom des avions de reconnaissance des Italiens pendant la Seconde Guerre mondiale, raison pour laquelle Miyazaki, féru d’aviation, choisit ce nom comme symbole de l’impact qu’il voulait créer dans l’industrie de l’animation.
La particularité du Studio Ghibli fut d’être le premier studio à se consacrer au long-métrage d’animation, alors qu’au Japon les dessins animés sont prévus pour le petit écran.
Mais Ghibli n’est pas juste un logo, c’est d’abord la qualité du travail, tant au point de vue du dessin que du scénario. Un des thèmes récurrents des films Ghibli est l’écologie et la place de l’homme dans l’environnement naturel, et ce bien avant que l’écologie ne soit un thème porteur.
Thierry Moutoy
Les films de Hayao Miyazaki ont un point commun, un même lien, la musique. En effet, le réalisateur fera systématiquement appel aux talents du compositeur Joe Hisaishi. Dès 1974, Hisaishi compose pour le cinéma et plus particulièrement pour des mangas. Il lui a fallu attendre dix ans pour avoir droit à la consécration avec la musique de Nausicaä de la vallée du vent, un mélange de musique symphonique et de synthétiseur. Mon voisin Totoro est un véritable tournant dans la carrière de Hisaishi. C’est sa première partition à contenir davantage de musique symphonique que synthétique. Le film et la musique eurent un tel succès auprès du jeune public que le thème principal est devenu l'hymne des écoles maternelles du Japon. Par la suite, sa musique devint plus orchestrale, voire même symphonique, mais il ne délaisse pas pour autant son instrument de prédilection, le piano, qui apporte une touche de légèreté et une accalmie au sein de ce mouvement tonitruant.
Thierry Moutoy
Discographie sélective
Deux petites filles, Satsuki et Mei, s'installent à la campagne en compagnie de leur père architecte, leur mère, gravement malade, séjournant pendant ce temps à l'hôpital. De promenades dans les bois en explorations de leur nouvelle maison, elles font la connaissance des créatures fantastiques qui peuplent la région et sa forêt, dont une famille de Totoros… Depuis sa sortie en 1988, Totoro est devenu un personnage emblématique du Studio Ghibli et de la culture enfantine japonaise. Personnage discret et cocasse, il laisse apparaître de-ci de-là sa figure placide mi-matou, mi-hibou dans ce film qui irradie tout par son infinie douceur. Mon voisin Totoro scelle aussi les liens entre deux mondes : celui de l'enfance, nourri de jeux, de merveilleux et encore en prise avec les esprits et les gardiens des forêts et celui d'adultes devenus raisonnables mais pas encore sourds aux fantaisies de l'imaginaire. Un film qui touchera la corde sensible de tous les membres de la famille.

Jacques de Neuville
Haru, jeune collégienne un peu rêveuse, sauve la vie d'un chat, mais pas n'importe lequel car il s’agit du prince du royaume des chats. Pour la remercier de son geste, la cour royale va s'évertuer à tout mettre en œuvre pour faire son bonheur. Le seul problème, c'est que la vision du bonheur est très différente pour les chats et pour les humains. Ils vont l'inviter dans leur royaume, où le roi n'a qu'une idée en tête, lui faire épouser le prince. Ce qui n'est pas du tout du goût de notre héroïne. Voici une nouvelle production du très prolifique Studio Ghibli, à qui, faut-il le rappeler, nous devons les déjà classiques Princesse Mononoké ainsi que Le voyage de Chihiro. À la réalisation de ce dessin animé, on retrouve Hiroyuki Morita, qui a déjà à son actif le très bon polar animé Perfect Blue. Le royaume des chats est un film pour tout public de qualité, tant par la finesse de l'animation, la richesse des nombreux personnages que par le côté onirique et fantastique de l'univers, une sorte de voyage de Chihiro au pays des merveilles. Un film qui ne manque pas de cha(t)rme.

Thierry Moutoy
Le développement urbain pousse la mégalopole Tokyo à étendre son territoire et à ériger, là où ne se trouvaient que bois et campagne, de nouvelles villes-champignons. Sont ainsi menacées la vallée de Tama et sa forêt où réside une communauté de tanuki, animaux (communément appelés chiens viverrins) à l’apparence de ratons laveurs et que la mythologie japonaise d’inspiration shintoïste a eu l’habitude de doter de la faculté de se métamorphoser. En concertation, les anciens décident qu’il est temps de réagir face à l’agression des humains en recourant au « Grand Art ». Si Isao Takahata partage avec Miyazaki (Mon voisin Totoro, etc.) les mêmes préoccupations environnementales, il s’éloigne de ce dernier en adoptant un ton plus terre à terre, à l’humour souvent contagieux. Allergique à tout discours manichéen, Pompoko, tout en pleurant l’effacement progressif par la civilisation urbaine des symboles de la culture ancestrale japonaise, propose un épilogue ouvert qui tente d’accorder les contraires : celui des besoins humains confrontés au nécessaire équilibre des écosystèmes.
Jacques de Neuville
Gen d’Hiroshima est au départ un manga autobiographique de Keiji Nakazawa. Ce manga narre le destin de la famille Nakaoka quelques jours avant et après l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima, le 6 août 1945. Au-delà de l’aspect historique, Gen d’Hiroshima nous donne une leçon sur le courage et la volonté de continuer à vivre après une catastrophe. Ce film est produit par le Studio Madhouse, autre grand studio d’animation au côté de Ghibli. Même s’il s’agit d’un dessin animé, certaines scènes risquent de heurter la sensibilité des plus jeunes, c’est pourquoi le film est conseillé pour un public à partir de 7 ans. À noter qu’un livret reprenant la genèse du projet ainsi qu’une biographie et une filmographie sur Hiroshima accompagnent le DVD.

Thierry Moutoy
Pour Ponyo-le-poisson transformée en petite fille, tout est un enchantement. À commencer par les nourritures terrestres : le miel qui s’écoule voluptueusement dans le thé, ambré, rond, concentration de lumière et de sucre. Les pâtes qui gonflent paresseusement dans l’eau, accompagnées de légumes ludiques et multicolores… Tombée amoureuse de Sosuke, le garçon qui lui a sauvé la vie, Ponyo a décidé de s’humaniser, de renoncer à la mer. Ne serait-ce pas une variante de la petite sirène ? Étrangement non : Ponyo est tout entière la création de Miyazaki, et les analogies avec l’héroïne d’Andersen pourraient presque paraître fortuites, tant ce personnage espiègle et impulsif, innocent et rieur, s’intègre à l’univers du maître japonais, proche en âme de ses sœurs Chihiro et princesse Mononoke. C’est sous sa forme animale que Ponyo gagne le cœur de Sosuke, et même s’il accueille avec joie la métamorphose du poisson en petite fille, on sent qu’elle ne lui est pas forcément indispensable : il aime la petite fille comme il aimait le poisson, d’un instinct protecteur qui n’est guère de son âge. De l’enfant, Sosuke n’a guère que l’apparence… Son innocence, sa spontanéité, son désintéressement sont d’une essence presque divine : cinq ans, c’est l’âge crucial qui sépare l’enfance de la divinité. Ainsi Sosuke est-il d’autant plus remarquable – et son aventure emblématique – qu’il n’est pas encore tout à fait humain. Ce merveilleux offre à la fois de multiples interprétations et la douceur d’une rêverie ininterrompue.
L’univers de Miyazaki, profondément cohérent, se nourrit d’archétypes, de mythologies ; aussi, lorsqu’il fait le procès social et écologique de ses contemporains, l’imaginaire n’en reste pas moins sensible. Le tsunami soulève la mer comme une symphonie, tour à tour puissante, généreuse, furieuse, destructrice : une représentation certes anthropomorphique, mais efficace, qui explique l’ordre des choses actuel par les généalogies anciennes. Vibrant, sincère, le panthéisme de Miyazaki se présente paradoxalement comme une idée révolutionnaire : gentille histoire d’amour entre deux enfants mais pamphlet rageur pour une union inconditionnelle, physique, charnelle entre l’homme et son environnement. Au-delà de l’évidence utopique, Miyazaki a surtout un talent inouï pour faire jaillir, de l’harmonie qui lie ses idées aux images, un univers émouvant, extrêmement désirable, dont le dessin débordant de poésie, mais aussi naïf, léger et immédiatement identifiable, réveille nos rêves primordiaux, peut-être, malheureusement, oubliés.

Catherine De Poortere
Après le divorce de ses parents, Miyori est confiée à la garde de ses grands-parents. Ceux-ci vivent près d’une forêt habitée par d’étranges créatures. Miyori, jusqu’ici peu encline à la vie en société, va découvrir que la compagnie de ses contemporains peut s’avérer nécessaire.
S’il rappelle par bien des aspects certains chefs-d’œuvre de Miyazaki (les esprits de la forêt ne sont pas sans évoquer des personnages du Voyage de Chihiro), La Forêt de Miyori n’en reste pas moins une œuvre personnelle marquée, il est vrai, par des thématiques récurrentes dans le cinéma d’animation japonais (le rapport de l’homme à la nature, la modernité face aux traditions,…).
Cet anime porte un regard intéressant sur la période de l’adolescence et de la quête de l’identité symptomatique de cet âge transitoire. Comme c’est souvent le cas dans l’animation japonaise, cruauté et tendresse se côtoient ce qui tend à rendre l’histoire plus équilibrée et – un peu – moins manichéenne.
Mais La Forêt de Miyori se veut également une réflexion sur des valeurs telles que la tolérance et le respect d’autrui. La nature se personnifie (fait récurrent dans la japanimation) et s’installe comme une métaphore sur les rapports entre les individus. Voici donc une sympathique virée féerique au pays des esprits sylvestres qui ne manque pas de charme et qui ravira aussi bien les inconditionnels des Studios Ghibli que les néophytes.

Michaël Avenia
Passerelles
Créatures légendaires, esprits des eaux, les Kappas n’existent plus que dans l’imaginaire des hommes. Mais un jour, Koichi trouve l’un de ces êtres étranges, mi-grenouilles, mi-oiseaux qu’il décide de nommer Coo. Le nouvel arrivant va rapidement bouleverser le quotidien de la famille du jeune adolescent.
Adapté d’un manga prestigieux publié dans les années 80, ce premier long métrage de Keiichi Hara s’inscrit dans la lignée directe des films produits par les Studios Ghibli. On y retrouve effectivement des thématiques souvent présentes dans l’animation japonaise comme le rapport de l’homme à la nature (souvent mise à mal par une modernité galopante) ou les liens familiaux.
Un été avec Coo se veut également une plongée dans le monde de l’adolescence et de ses premiers émois. Ainsi, le réalisateur met-il en parallèle le deuil du Kappa et la vie plutôt insouciante de Koichi. Il réussit de la sorte à alterner aisément les tonalités de son film, passant de la comédie au drame sans brusquerie. Si son récit captive sans peine le spectateur, cet anime développe des thèmes qui pourraient rebuter les petits et s’adresse donc avant tout à des enfants du primaire.
Malgré les quelques faiblesses de l’animation, cette histoire douce-amère se dévoile par petites touches et vise souvent juste. On en ressort un sourire aux lèvres et une petite larme à l’œil. Bref.
Sans parler de chef-d’œuvre, Un été avec Coo mérite le détour pour son humanité et l’enthousiasme qu’il dégage.

Michaël Avenia
Passerelles
Shuhei Amamiya est un jeune garçon destiné à une brillante carrière de pianiste. Au début de l'été, sa maman et lui emménagent dans une ville de province pour venir en aide à sa grand-mère. Ses nouveaux compagnons de classe lui racontent alors une bien étrange légende. Il existerait un piano magique caché au fond d'une forêt ; bien que cassé et complètement désaccordé depuis des lustres, plusieurs personnes affirment avoir entendu une complainte envoûtante sortir des profondeurs de la forêt.
Masayuki Kojima nous avait déjà surpris par sa restitution d’ambiance avec la série Monster (plutôt destinée à un public adulte). Cette fois-ci aussi il s’agit d’une adaptation d’un manga de Makoto Isshiki. Ce dessin animé musical initiatique et pédagogique célèbre l'amour de la musique et le dépassement de soi à travers une amitié qui virera à la rivalité entre deux jeunes enfants.

Thierry Moutoy