Comment fonctionnez-vous pour la réalisation d’une chanson ? D’abord le texte ou d’abord la musique ?
Souvent le texte passe avant car quand il est fait, le plus gros du boulot est abattu. C’est tellement dur d’avoir une idée de texte à laquelle se raccrocher que musicalement j’ai franchement plein de terrains sur lesquels aller, il y a plein de gens avec qui jouer, plein de super musiciens encore à rencontrer. Ce n’est pas un problème car la musique peut naître tout simplement d’un rapport avec d’autres musiciens, le son des gens déjà ensemble. Le texte non, il naît tout seul et c’est précisément là que le bât blesse car il faut trouver des angles différents à chaque fois. Les choses dont on a envie de parler ne sont pas si nombreuses et ce sont aussi des thèmes assez généraux qui doivent être abordés d’une façon originale à chaque fois. C’est ça qui est le plus dur, alors que la musique est plus fluide. Si c’était une matière, pour moi la musique serait de l’eau mais le texte serait de la terre. Il est plus difficile d’obtenir une terre meuble, stable que finalement jouer avec de l’eau.
Nous avons évoqué l’univers de Gérard Manset. Je ne crois pas pour autant que nous puissions parler de père spirituel en ce qui vous concerne… mais vous reconnaissez-vous tout de même un père spirituel en chanson française ?
Oui : Gérard Manset !
Non sans blague, et il se moque de moi !
Non, mais « père spirituel » c’est lourd… Et puis il faudra bientôt faire des tests ADN ! Le risque en parlant de père spirituel, c’est que le père lui-même ne s’y retrouve pas et finalement vous vous retrouvez orphelin! Dans mon enfance, je retrouve Brel et Ferré ou pendant mon adolescence des gens comme Taxi Girls, Polyphonic Size. Après ce sont Murat, Manset ou Bashung qui représentent pour moi des repères, car ils sont inspirants et donnent envie. C’est le principal. Sinon, je me contente fort bien de mon père biologique qui m’a apporté au moins autant que c’est gens là.
Dominique A, il est un peu difficile de trouver un fil conducteur ou une toile de fond au travers de vos albums. Comment voyez-vous la continuité si elle existe ?
Je pense que déjà on y trouve une voix qui évolue, et puis des chansons dont les thèmes sont axés sur l’intériorité, ce qu’un personnage peut éprouver soit dans des situations extérieures, dans des cadres larges, des paysage extérieurs, soit dans des lieux très clos. Dans les musiques, je suis très attiré par les accords mineurs, mélancoliques. C’est le principal, ensuite il faut utiliser des matières différentes à chaque fois, des tubes de gouaches différents. Ce sont, en gros, mes composantes. Pour le moment, je fais un travail rétrospectif pour un coffret à tirage limité qui court sur 25 ans, depuis des choses que j’ai enregistrées chez moi sur le magnétophone de mon père, jusqu’il y a 1 an à peu près. Le point de jonction semble assez évident quand on écoute ces démos, de la première chanson en 1980 jusqu’à la dernière qui date de 2005. Finalement il y a vraiment beaucoup de points communs, ce qui est assez troublant d’ailleurs.
Ce coffret est prévu pour quand ?
Logiquement il devrait sortir en novembre.
Une chanson a-t-elle votre préférence sur ces 25 ans ?
Le courage des oiseaux est sans doute celle qui fonctionne un peu comme un repère parce qu’elle m’a fait connaître. Ce n’est pas forcément ma préférée mais je crois que c’est la plus emblématique. Jusqu’à preuve du contraire, si les gens doivent en retenir une, c’est vers celle-là qu’ils se tournent. Je l’aime bien, donc je n’ai pas de problème et j’en suis fier mais j’en préfère d’autres, comme Le Commerce de l’eau, qui me semble plus aboutie, plus mystérieuse en fait et puis même une chanson comme L’horizon car j’aime beaucoup la façon dont on l’a amenée en studio... J’aime bien ce qu’elle raconte. J’espère aussi que sur la longueur L’horizon signifiera davantage pour les gens, mais j’en doute en fait parce qu’on n’y trouve pas de phrase qui fait mouche comme dans Le courage des oiseaux, le truc qui débarque et qui fait appel à la réflexion pour les gens…
On vous décrit souvent comme un chanteur mélancolique. Ce n’est pas un peu dur à porter comme étiquette ?
Non ! C’est vrai dans ce que je fais et donc dans mes chansons. Des fois, ça me fatigue moi-même de chanter des chansons comme les miennes mais je dois constater que c’est ça ! Et puis j’adore chanter comme ça, le blues, il ne faut pas se voiler la face. C’est ce qui m’attire dans la musique, alors j’essaie de donner des signes encourageants auprès des gens, le plus largement possible, de ne pas être rédhibitoire mais si je m’écoute, je ne fais jamais de chansons en accord majeur. Parfois, je lutte contre cette espèce de naturel. Après il faut quand même savoir que la mélancolie n’est pas un truc à mettre dans sa poche comme un mouchoir baigné de larmes. Pour moi, c’est beaucoup plus complexe et puis surtout la mélancolie c’est un dessinateur de BD, Tanigushi qui le dit : « Ca permet d’obtenir un point d’équilibre dans sa vie ». Je crois d’ailleurs que si la mélancolie permet d’avoir un point, elle permet aussi de ne pas s’adonner à la colère. Ce qui veut dire que la mélancolie n’est pas forcément un signe de mollesse mais qu’elle peut être une attitude volontaire car il y a une notion de volontarisme dans la mélancolie qui n’est pas non plus de la complaisance. Si les hommes étaient un peu plus mélancoliques sur terre ils seraient peut-être une peu moins agressifs et donc, paradoxalement, c’est presque une arme de combat !
Quel est votre rapport au public lors de vos concerts ?
Ca dépend de ce qu’on donne et de ce que les gens nous donnent en retour. C’est un échange. J’essaie de toujours garder une distance parce que je trouve que c’est la moindre des politesses. On ne se connaît pas : il n’est donc pas nécessaire de surjouer la convivialité. Par contre, si ça se passe très bien, si les gens sont super, à la fois attentifs parce c’est de la musique et réactifs parce que ce n’est pas non plus la messe, c’est génial! Dans ce cas, on donne un peu plus sur scène et on est plus généreux car l’échange est stimulant. Par contre, il y a des fois où j’ai simplement envie que ce soit juste la musique et je n’ai pas spécialement envie de faire des efforts pour être spécialement agréable parce que les gens sont là pour prendre et je n’ai pas à leur dicter quoi que ce soit pour ça. On ne va pas faire semblant d’être copains si ça se passe moyennement !
Vous avez un autre album en vue ?
Oui, si les albums existent toujours : oui !
Un projet qui serait axé sur les percussions, des chansons courtes. Si j’avais le courage, je mettrais les guitares de côté mais c’est dur ! Et puis c’est bien beau d’avoir du courage mais si c’est pour être frustré, ça ne vaut pas le coup non plus! Mon rapport à la musique passe beaucoup par la guitare et donc même si j’ai fait des essais avec des claviers, je ne sais pas encore. C’est sûr que ce ne sera pas un album atmosphérique ou des chansons longues.
Une dernière pour la route : et s’il n’y avait pas la musique dans votre existence ?
En fait, je ne sais pas ce qui me resterait! Oui, il me resterait les livres mais après je ne sais pas, il faudrait peut-être que je me mette au jardinage. D’une façon générale, je crois que l’écriture me tient bien dans mon existence. Là j’écris de temps en temps pour des magazines en France, des petites chroniques. J’ai l’impression d’avoir des choses à raconter; mon existence passe par l’écriture. Je ne me vois pas laisser complètement tomber ce qui touche à l’art. Je crois simplement que parfois, il faut s’arrêter un petit peu mais c’est mon problème… j’ai du mal à arrêter. J’ai du mal à me poser mais je pense qu’il va falloir que je me pose un peu, au moins trois mois…
Avez-vous un rêve, une envie qui vous taraude ?
C’est sans doute triste à dire mais en fait, non !
Mon rêve principal, qui était un rêve inavoué, c’était de faire ce métier. Ce rêve est peut-être reconductible d’année en année car rien n’est acquis, et c’est simplement faire en sorte que le rêve ne s’interrompe pas. Après, sur les envies, j’ai l’impression qu’à chaque fois que j’en ai eu musicalement, on m’a donné l’opportunité de les réaliser et donc je n’ai pas de frustrations. Aller dans plus de pays, faire de la musique à l’étranger font partie du même rêve mais je sais aussi ce que cela implique au niveau de la vie personnelle: ce serait juste infernal! Ou alors il faudrait renoncer à toute vie personnelle et le rêve serait vite rattrapé par la réalité. Donc non, j’ai juste envie que ça continue et ce n’est pas gagné! Il y aura forcément une traversée du désert mais on verra… [retour]
Propos recueillis par Noël Godts à Bruxelles, le 27 septembre 2007
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