Quand le punk a déferlé par ici, dans nos campagnes, on écarquillait les yeux, enfants et parents ! C’était nouveau comme son et comportement de concerts. Et l’on pouvait s’illusionner établir une rupture intergénérationnelle! Aujourd’hui, au concert de Guerilla Poubelle (Magasin 4), je ne peux écarter les impressions de déjà vu, méchant ! Production de revival punk avide de futurs assurés économiquement (symétrie avec le no futur ?) avec pogotage chahutés. Les adolescents s’agitent en imitation des générations précédentes, cette fois accoudées au bar à l’arrière. A-t-on progressé ! ? [retour]
C’est toujours un plaisir d’écouter un nouveau Robert Wyatt, simplement déjà pour vérifier qu’il continue sa voie, sa manière de faire. Une constance qui fait repère. Mais finalement pourquoi exerce-t-il sa
séduction ? Parce qu’il n’a rien abjuré d’une époque où l’on découvrait des libertés sonores nouvelles, où l’on osait, où l’on brassait des matériaux musicaux complexes, hétéroclites, non formatés, brassant quelque chose de sauvage, d’irréductibles aux fonctions esthético-économiques les plus étroites ? De par sa figure, de par l’épaisseur et profondeur hétérogène de sa musique, il y a quelque chose comme d’ancestral dans la houle sonore qu’il libère, qu’il fait remonter de très loin. Avec sur la crête, des chansons lumineuses, craquantes, qui n’ont rien de lisse. Des chants hantés de chair et d’esprit. Chansons dans le sens aussi de savoir sensitif, cognitif, populaire, comme on dit aussi du roman qu’il n’est pas, dans le meilleur des cas, réductible à son histoire, mais qu’il est, par son ordre narratif même, un outil de connaissance, d’apprentissage… [retour]
http://www.google.com/search?client=safari&rls=fr&q=comicopera&ie=UTF-8&oe=UTF-8
Guitare acoustique solo.
Le musicien rend compte d’un exercice minutieux d’écoute des infimes oscillations de l’âme au moment où la menace perte d’équilibre, passage périlleux. (La musique est avant tout écoute). Oscillations pour maintenir la tête hors de l’eau, dans les micro-turbulences intérieures. Si, selon les habitudes d’écoute les plus courantes, cela ressemble d’abord à un démontage en règle de la guitare, en devenant compagnon de ce genre d’exercice, ce qui prédomine est un ballet fragile, éblouissant, de particules chantantes, comme une vague de chants épars sur le point de se briser, s’éparpiller. (Comme le faisait remarquer Luc Lebrun, il y a une parenté avec certaines pièces baroques qui suivent la même pente, une sorte de dérive méditative, accidentée, contournée, contrariée, mais toujours brodant un fil chantant dans les ténèbres.) [retour]
Je trouve cette interprétation des suites, éblouissante. A la fois, très proche, très le nez dans la partition, ce qui donne un grain presque matériel, archéologique, et en même temps, très libre, distancée,
prenant du recul. Il me semble aussi que cette version est riche en matières, en chairs, que Queyras n’a pas voulu traiter l’œuvre en « pur esprit », que du contraire, il y a ici de l’incarnation ! Ce qui donne beaucoup de profondeur et du relief mouvant, des ténèbres et des lumières contrastées. Il y a parfois une allure très moderne et une sorte de méditation hésitante. Si les codes sont très différents, c’est une musique à rapprocher, à comparer de celle de Ferran Fages. [retour]
(En bonus un DVD comportant le « making off » !)
Pour continuer cette histoire de cordes et d’archets commencée avec Bach, voici une nouvelle publication avec la contrebassiste française J. Léandre ! ! Le dialogue avec l’accordéoniste Pascal Contet
fonctionne à merveille. Il y a peu de rentre-dedans. Ils ont chacun un vocabulaire très étendu et des outils conceptuels très élaborés. Mais ça ne tourne pas à l’étalage. Ils mettent leurs moyens pour aller cueillir des expressions, des images, des constructions au-delà de ce qu’ils sont capables de formuler individuellement. Une sorte d’entraide plutôt qu’un dialogue. Il y a de vrais bijoux.
Sur un label portugais à suivre : Clean Feed. [retour]
Stones Throw (label)
Il n’est jamais trop tard pour bien faire : je découvre le label Stones Throw grâce aux recommandations d’un collègue. Quelle incroyable créativité indomptable, pétillante, scintillante, rutilante ! L’exploration sonore est multidirectionnelle. Depuis les dimensions les plus sensuelles, plus immédiatement liées à la danse, jusqu’aux registres les plus conceptuels impliquant design, concepts, sculptures… [retour]
En attendant d’en écrire plus, voici trois premières références que je passe en boucle
:
Désordre amoureux en noir et blanc. Vases communicants entre glauque et grâce. Plans rapprochés, personnages sur des lignes d’exclusion, tensions nocturnes. La communauté gay côtoie la communauté latino, deux marginalités différentes. La fragilité économique et juridique des beaux latinos les rend « accessibles » au personnage principal, homosexuel. Ca pourrait n’être que sordide mais l’amoureux est généreux et donne plus qu’il ne cherche à juste assouvir un désir charnel en ses étrangers aux situations irrégulières. Il leur offre une hospitalité qui dépasse le plan drague, en leur montrant qu’ils comptent dans son cœur et dans sa tête. [retour]
« Cow-boy », Benoît Mariage, 2007
Faut-il encore rappeler le prétexte ? Un piètre journaliste, ex gauchiste, décide de faire un film sur un ancien preneur d’otage (le bus scolaire détourné pour porter un message contre la brutalité libérale). Il veut retrouver tous les protagonistes, les rassembler… Une manière de dénoncer une société désormais dépourvue d’idéaux et d’engagements, mais surtout de clamer à quel point lui-même est victime d’injustice. Le film, véritablement, montre que toute cette bonne intention tourne en eau de boudin, n’a plus aucun sens. Tout le monde s’en fout, les anciens otages, l’ex-preneur d’otage… Le film veut montrer beaucoup de choses (la dilution des idéaux révolutionnaires, les travers du « journalisme réalité », le beauf qui va dans le mur en vainqueur…), assez complexes, en s’éloignant le moins possible du format simple de divertissement, et finalement (me) donne l’impression d’effleurer des sujets intéressants. Poelvoorde joue très bien Poelvoorde. Il y a de bons moments, ceci dit. Des coins de paysages, de rues, des atmosphères de « chez nous » bien senties, bien rendues. [retour]
http://www.cinergie.be/entrevue.php?action=display&id=649
« La graine et le mulet », Abdellatif Kechiche, 2007
C’est une histoire d’embrouille familiale, grandeur et décadence de l’esprit de famille, traîtrise et perfidie sous les airs de grand amour. Mais il s’agit d’une famille d’immigrés et pour le patriarche, en même temps que s’effrite l’illusion d’une vaste descendance unie, la réalité de l’absence d’enracinement est brutale. C’est le rêve d’une vie de labeur, de sacrifices, de misères, à courir derrière « l’intégration », qui s’effondre, bâti sur du sable. Il n’y a pas de repli possible.
La réalité sociale, dans la narration, est romancée, racontée comme une fable. À l’intérieur de la fable, les personnages sont hyper réalistes, filmés en gros plans théâtraux, expressifs, libérant de formidables charges à l’état brut, presque «documentaire», captés presque de façon impudique, on dirait à l’insu des personnes… Ça correspond, probablement, à une excellente conduite d’acteurs. Il y a un formidable rendu de la « violence » naturelle, quotidienne, « normale », même celle qui n’éclate plus. Film de 2H30 se regarde sans ennui. Pourtant je ne peux m’empêcher de penser que, par rapport à «L’esquive», film entièrement habité par l’audace gracieuse, sans rien à jeter, il y a ici des choix de longueurs un peu coquets, un peu posés. Une recherche plus calculée d’effets de style. Enfin, par rapport à la moyenne des films qui envahissent les écrans, et qui ne parlent même plus de la vraie vie, il y a de quoi crier au génie. [retour]
Günter Grass, « Pelures d’oignon », Seuil, 2007, 410 pages
C’est le roman de Grass qui a fait scandale, lors de sa parution allemande, parce qu’il y révèle son passage dans les troupes SS. On peut comprendre l’émoi, étant donné le statut de Grass dans la conscience allemande d’après guerre. C’est sans doute un peu contraint par la libéralisation des archives qu’il entreprend de lâcher le morceau. Et on sent qu’il écrit sur des oeufs, il avance avec mille précautions, il démine habilement le terrain avec une patience folle. Vieil homme qui fouille humblement sa mémoire pour reconstituer l’exactitude des faits par bribes, par approximation, recoupements, suppositions… Il laisse entendre de la sorte qu’il s’agit de faits bien enfouis, proches de l’oubli (refoulés ?), qui n’ont pas tellement compté pour lui ? Reste que c’était un gamin au crâne logiquement bourré! Le livre vaut surtout pour la description des années de formation artistique et intellectuelle après guerre, dans un environnement ravagé, de privation complète. L’apprentissage en sculpture, le cheminement tâtonnant vers l’écriture, comme une entreprise de démilitarisation progressive de son mental. Il faut retenir cette œuvre de prise de conscience post SS. [retour]
LECTURE (Philosophie, sociologie…)
Jean-Marie Schaeffer, « La fin de l’exception humaine », 446 pages, Gallimard 2007
L’homme se pense lui-même et pendant longtemps il s’est pensé engendré par sa pensée! Il ne pouvait être créé par les mêmes voies que les autres créatures. L’homme descend de son esprit et diffère profondément de tout autre destin « vivant ». Cette rupture avec la nature se prolonge en l’homme par le dualisme « matière » et « esprit »… Voici les grandes lignes sur lesquelles se fonde la Thèse de l’exception humaine. Schaeffer n’est pas le premier à s’attaquer aux fondements de cette exception, il peut sembler enfoncer des portes ouvertes. Mais il construit une réfutation serrée, construite, rigoureuse et fouillée. Après exposition des caractéristiques de la Thèse, les premiers chapitres, ardus, se concentrent sur le démontage en règle du « je pense donc je suis » de Descartes. Aride mais savoureux. En soulignant à quel point les avancées des sciences du vivant rendent obsolète toute philosophie qui continuerait à penser l’homme en-dehors de ce que l’on sait de l’évolution, de la génétique (au point de comparer les tenants actuels de l’exception humaine aux créationistes)… L’objectif est bien d’établir une autre approche de la culture, pour que celle-ci serve à soutenir d’autres relations aux mondes et au vivant. Plus exactement pour cesser de se sentir en relation avec le vivant mais dans la nature ! (L’abandon de l’anthropocentrisme occidental aiderait à trouver plus vite des solutions aux problèmes de la planète ?)
Même si on peut, ici ou là, avoir des réserves : lecture fondamentale pour penser la culture de façon moins autiste (enfermé dans le champ).
Très intéressante, cette confrontation du culturel aux sciences exactes, cet examen de la transmission génétique et de la transmission culturelle, comment elles se complètent, se relaient, s’interrogent mutuellement…
Ce bouquin est complexe et, à peine fini, je devrais le relire pour bien me rappeler son cheminement et fixer la quantité d’informations qu’il délivre, mais bon !
(Il comporte un glossaire de certaines notions philosophiques et biologiques.) [retour]
Échantillon :
« Ainsi, lorsque mon cerveau cessera d’être irrigué, ma vie mentale, avec mes croyances, mes désirs, mes préjugés, etc., disparaîtra du même coup. Ceci montre bien que les faits mentaux sont des faits biologiques et que les niveaux supérieurs d’organisation sont dans une dépendance causale radicale par rapport aux niveaux inférieurs d’organisation. La culture ne saurait nous élever au-delà de la biologie. D’un autre côté cependant, tant que je vivrai, certains de mes contenus mentaux - par exemple ma chanson préférée que je n’ai pas cessé de chantonner tout au long de ma vie d’adulte - auront colonisé d’autres cerveaux (ou esprits - on aura compris, je l’espère, que le terme importe peu) - par exemple celui de mon enfant. »
« Même l’écologie culturelle, qui a eu le grand mérite de vouloir penser la relation entre nature et culture en termes d’interaction, n’arrive pas toujours à se défaire du dualisme ontique. En effet, dans bien des cas l’interaction est encore présentée en termes d’extériorité réciproque, autrement dit elle est pensée comme une interaction de l’homme avec la « nature », plutôt qu’une interaction dans la « nature » entre les humains et les autres formes de vie. D’où l’idée selon laquelle l’environnement «naturel» délimiterait les possibilités (ou les options) entre lesquelles les communautés humaines choisiraient ensuite en vertu des contraintes de leurs systèmes représentationnels (et donc de leur histoire). »
« Les représentations ne sont pas seulement reliées à d’autres représentations mais résultent aussi toujours d’une action causale du monde sur l’homme: la culture humaine n’est pas un simple intertexte généralisé, elle est l’interface entre l’homme et le monde dans lequel il est plongé. »
« L’évaluation du succès de la culture nous met face au problème des échelles de temps. De même que nous avons des difficultés à intégrer dans nos manières d’agir et de penser l’éventualité pourtant très grande que l’humanité est une espèce mortelle et donc cessera un jour d’exister, de même l’extrême jeunesse de notre espèce rend très difficile une évaluation de la signification de la culture du point de vue de l’évolution biologique, tout simplement parce que le cadre temporel qui est celui des processus d’évolution biologique est infiniment plus grand que celui dans lequel nous raisonnons lorsque nous nous interrogeons sur les effets adaptatifs de la culture humaine. Parler d’une success story relève peut-être plus d’un pari que d’un constat, et seul l’avenir pourra nous dire si du point de vue du destin des formes de vie la culture humaine aura été un gain adaptatif exponentiel ou le déclencheur d’une dynamique auto-destructive. » [retour]
http://www.evene.fr/livres/livre/jean-marie-schaeffer-la-fin-de-l-exception-humaine-29400.php
Paul McMarthy, « Head Shop/Shop Head », S.M.A.K. (Gand), jusqu’au 17.02.2008.
(Première grande expo belge consacrée à cet artiste américain, né en 1945, joyeux iconoclaste grinçant.)
Dès les premiers pas dans le S.M.A.K, le son capte l’attention, et les lueurs immenses et agitées qui agitent les parois des premières salles obscures. C’est le bruit effrayant du pillage, de la rixe générale, de la fornication forcenée, de la destruction radicale, de l’humiliation grandiose, de toute une société mise à sac par la guerre de la consommation de soi, de ses corps, de ses sexes, de ses organes, de ses membres. Une immense et prodigieuse bouffonnerie totalitaire (rien ne peut lui échapper). Une colossale régression tonitruante. L’agencement des projections croisées est impressionnant, comme des voiles gonflées, transformant les murs en horizons fantasmatiques et cauchemardesques. De partout, les images clownesques de barbarie déferlent. L’abordage est général. C’est « Pirate Project » (2001-2005) et c’est, bien entendu, inspiré des Pirates des Caraïbes de Disneyland. La rétrospective permet de découvrir les débuts de McCarthy où il était encore influencé par le minimalisme; de visionner des archives de performances hallucinantes, désopilantes (Action painting, mais au ketchup); de rigoler devant les sculptures anti-Jeff Koons (Michael Jackson); de croiser «The Bush Pieces», hideuses représentations d’un Bush qui nique un porc; de traverser un jardin apparemment idyllique/exotique et où forniquent deux névrosés presque cadavériques à même tronc ou terreau… [retour]
www.smak.be
http://arts.fluctuat.net/paul-mccarthy.html
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Kamo (cuisine japonaise), avenue des saisons, Ixelles
Expérience gastronomique et esthétique : la fraîcheur tonique des saveurs (leur nature comme amplifiée, comme si on avalait un gouffre positif), le dynamisme des couleurs des mets très « nature », l’attrait des formes données aux éléments proches d’un abstrait infantile, la beauté des gestes du cuisinier, la chorégraphie des mains et la vigueur du raffinement culturel, la combinaison parfaite de tous les éléments donnent l’impression d’avaler un peu d’essence de jeunesse. Ça remet les idées en place, ça équilibre ! [retour]
(Merci Patrick.)
http://www.notsoso.com/?c11000_t=939_m=6
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