INTRODUCTION
Lu dans Le Soir vendredi 15 décembre : les résultats d’une enquête scientifique commandée par Nokia pour déterminer les liens entre chansons et différentes humeurs : tristesse, joie… Un classement est donné des musiques certifiées les plus entraînantes, les plus déprimantes… La philosophe Catherine Malabou a bien étudié ce thème de l’influence du culturel sur le cerveau et les émotions. En proposant des pistes pour libérer le cerveau. Nokia ne doit pas avoir les mêmes préoccupations. Les exploitations de telles correspondances entre certains biens culturels et la chimie réelle des humeurs devra influencer fortement les industries culturelles. Par contre en se cultivant, en ouvrant son oreille, son art de l’écoute à d’autres langages sonores, il est possible de déjouer les études Nokia ! De ne plus correspondre aux archétypes de la sensibilité. Une bonne raison pour s’intéresser à tout ce qui bouge et déstabilise, pour se stabiliser ailleurs…
LES MUSIQUES
LABEL BLEU, 2006. Enregistrement 2005.
Plus besoin de présenter, la presse a bien suivi, à juste titre. Du folk élégant, nuancé, « habité » comme on dit. Qui tisse son climat en utilisant habilement l’interculturalité des instruments : guitare, er-hu, kora,
sarod, dobro, bodhram… Intimiste et rougeoyant, jamais mou. Séduisant, facile à écouter.
QUATTRO UK DISCS, 2006.
Trio de Tokyo. Chaque CD éclaire d’une variance leur approche de l’histoire du rock et leur manière de l’agiter entre post-modernisme et hyper-modernisme. Comme beaucoup de nouvelles musiques
japonaises, un jeu excité de références, relevant autant du discours analytique que de la jouissance de les piller avec inspiration et punch. Ici, les poncifs de la musique pop, hard-rock des années 70 sont meulés, décapés, reliftés méchamment. Je retrouve ces « trucs », ces mobiles énergétiques qui nous plaisaient tant, que l’on inhalait chez Deep Purple, Led Zeppelin… Bien sûr, un hommage boosté, irrévérencieux à souhait, à Jimi Hendrix. Une guitare heroe amphétaminée, un couple basse-batterie qui cravache bien crade. Des nappes psyché superbement pourries.
BVHAAST, 2005.
Greetje Bijma a participé au Willem Breuker Kollektief et à quelques projets de David Moss. Elle a une belle discographie dont 4 titres personnels. Elle chante ici en duo avec Klaas Hoek à l’harmonium. Dans
un programme qui rentrerait facilement dans une discographie « fin d’année », période de Noël. Des traditionnels de crèches, des chansons « contes d’hiver ». On pourrait penser: ouiche, ça va encore déconstruire ferme. Pas du tout, la voix est superbe, d’une expressivité pas toujours «classique», mais parfois trop solennelle, guindée, émue par les valeurs de terroir et leur mystère d’une origine commune et authentique des émotions!? Résonance pleine de la voix qui offre comme une bulle protectrice, quelque chose qui englobe le tout d’un voile et qui donne l’impression de participer au tout.
BIP-HOP, 2006. Enregistrement 2005-2006.
Music inspired by the poems of Pier Paolo Pasolini.
Musique évocatrice. Violoncelle et appareils électroniques. Ni trop éclatée, ni trop classique, elle suit un fil presque figuratif. C’est parlant, agréable. En profiter pour relire la poésie de Pasolini.
Et aller voir la rétrospective Lee Friedlander, le grand photographe qui jouait avec l’aléatoire et réalisa de nombreux portraits de musiciens (si bien qu’il semble avoir saisi l’énergie de la musique, comme avec cet ensemble de Count Basie, endormi dans un bus), dont Erik Friedlander…
VICTO, 2006. Enregistrement 2005.
Très belle cession. Les amorces sont parfois tâtonnantes, normal. Mais une fois que les échanges atteignent leur plein régime, quel dialogue, quel discours. Ce qui frappe est probablement la richesse et la diversité du vocabulaire musical, la prolixité syntaxique, son inventivité mobile. On dit souvent de telle population stigmatisée que son vocabulaire est réduit, que sa capacité d’expression repose sur un nombre limité de mots. On pourrait transposer ça à certains répertoires musicaux qui « cherchent à faire mouche » avec un vocabulaire sonore aussi réduit que le lexique ordinaire de ses publics. La musique de Braxton et Frith élabore sans cesse du nouveau vocabulaire, sur une base fixe, idiosyncrasique, mais élargissant toujours plus les nuances, les subtilités. Cela se traduit par des techniques impressionnantes, des capacités d’intervention qui semblent illimitées. C’est le résultat d’une carrière déjà très longue, d’un engagement rigoureux qui faiblit rarement. Musique indispensable pour étudier comment se développe un vocabulaire musicale capable d’accompagner la complexité des modernités…
ECM RECORDS, 2002. Enregistrement 1999.
Pianiste, interprète connu, compositeur aussi.
À la recherche d’un nouvel enchantement du piano ? Peut-être que, oui, il tourne autour de ça. Il sonde les lignes de démarcation entre classique, romantisme et modernité. Là où les flux des différents langages se joignent, se mélangent un peu, se heurtent, composent ensemble. (Je m’avance un peu : c’est peut-être aussi des œuvres d’interprète, où il exploite son dialogue continu avec les œuvres des autres compositeurs, et il écrit sur ce dialogue, il donne la musique de ce dialogue ?) J’aime beaucoup la pièce « Antennen-Requiem für H. », trois mini-mouvements effleurés, grattés avec grâce, manifestation discrète de fantômes dans le piano, un ange passe.
LES LIVRES
Elfriede Jelinek, « Drames de princesses. La Jeune Fille et la Mort », théâtre, 139 pages (L’Arche, 2006)
Destins de princesses détournés, mythes en déconstruction, jeu corsé de stéréotypes. Le monologue de Jackie, je trouve, est particulièrement réussi. Une femme dont l’identité réside dans l’image fabriquée par les autres, pour les autres, et qui finit par investir, habiter cette enveloppe, la faire sienne…
« On a presque plus parlé de mes vêtements que de moi. Et ça, ça veut dire quelque chose. C’était mon écriture, mes vêtements. Mes vêtements étaient plus individuels que mes paroles, vous comprenez, alors qu’ils n’étaient que lignes, la forme fondamentale, tout cet apparat n’était qu’artifice, sobre, essentiel. »
Claudio Magris, « A l’aveugle », roman, 438 pages, (Gallimard/ L’Arpenteur, 2006)
Écrivain italien réputé pour ses livres sur l’histoire, la littérature (la géographie culturelle au sens large) où il développe une approche sensible peu courante et une sensibilité éclairante. Le plus connu: «Danube» où le fleuve devient ce qui irrigue de larges pans de l’inconscient culturel européen, où nature, économie, philosophie, musique s’enchevêtrent… « À l’aveugle » (Alla Cieca) est un roman à part entière. Un interné tente de raconter son histoire aux médecins pour prouver qu’il a bien la tête sur les épaules, qu’il se connaît, bref qu’il n’est pas fou. Mais il n’y a pas un récit, mais plusieurs récits qui démarrent en des endroits différents de la planète et du temps, ne cessent de recommencer, de se recouper. Le personnage a bien été secoué par les événements (Dachau, Goli Otok, camp de torture yougoslave…) et, à force de résister, de compenser la démolition par des investissements dans d’autres vies, il est devenu plusieurs vies. « En lui se pressent et résonnent toutes les voix de tous les exclus, les bannis, les résistants. Autour de lui se construit un véritable maelström littéraire, composé d’histoire, de mythes et de légendes. » (Le Monde, 15.12.06) Claudio Magris dit avoir travaillé à ce livre depuis 17 ans…
Peter Sloterdijk, « Le palais de cristal. À l’intérieur du capitalisme planétaire. », philosophie, 377 pages (Maren Sell Editeurs, 2006)
Peter Sloterdijk a son style bien à lui pour ranimer la philosophie. On disait l’histoire finie et avec elle les « grands récits ». Il rompt avec ce désabusement et ses livres cherchent (trouvent souvent) ce souffle de «grand récit», pour raconter notre époque. Il raconte des histoires pour redonner sens à une nécessaire critique. Il utilise des phrases et des images saisissantes. Un agencement poétique et concept très fort. Il raconte l’histoire de la mondialisation à partir des « découvertes », des expéditions navales. « Chaque navire en pleine mer incarne une psychose qui a hissé la voile; chacun d’eux est aussi un capital réel flottant sur les eaux. En tant que tel il prend part à la grande œuvre de la modernité, qui consiste à développer la substance comme un flux. » Il recherche la compréhension de l’intérieur, au niveau de l’état mental qui a rendu possible les choses et en a déterminé le cours. « Le palais de cristal» est le lieu de l’exposition universelle de Londres (1851) que Sloterdijk conceptualise à partir des descriptions qu’en fait Dostoïevski. Tonique.
- «… le « Soi Usager » commence à remplacer la forme plus lourde de la subjectivité, le « Soi Cultivé » des Temps modernes. Le tournant technique décharge les individus des exigences liées à la formation intégrale de la personnalité, formation qui était typique de l’existence dans l’univers du savoir lu et intégré dans la vie de la personne bien éduquée. Le concept de Bildung (…) désignait le projet, proposé aux individus au cours de toute la modernité européenne, d’incarner le livre vivant de leur propre biographie et de leur propre histoire de la lecture; il appelait ses destinataires à assurer dans sa propre personne la cohésion de la somme de ce qu’on appelait, non sans pathos, son expérience. (…) L’usager, c’est l’agent qui n’a plus besoin de devenir un sujet formé selon les règles de la culture parce qu’il peut s’acquitter du poids consistant à recueillir des expériences. Le mot « s’acquitter » désigne ici l’effet de décharge que les contenus homogènes, les informations, assurent à leur utilisateur dès qu’on ne doit pas l’acquérir par une formation consommatrice de temps, mais qu’on peut « l’appeler » à l’aide des techniques adéquates. (…) Ce qu’il recueille cependant, ce ne sont pas des expériences, (…) : ce sont des adresses où l’on pourrait disposer d’agrégats de savoir plus ou moins mis en forme si l’on devait, pour une raison ou une autre, vouloir avoir recours à eux. » (page 314-315)
LE CINÉMA
« Cœurs », Alain Resnais, (En salle)
On a pu lire la critique en extase sur le savoir-faire et la spécificité du travail de Resnais, creusant son sillon avec les mêmes acteurs, interprètes fétiches de son univers. Ça roule, la machine est raffinée et bien huilée, sans bruit, c’est du haut de gamme. Mais je ne trouve plus mon comptant avec Resnais. J’en suis resté à « Providence » qui m’avait bouleversé en 1977, m’ouvrant les portes d’un cinéma "déconstruit", au moins ça racontait quelque chose. (Je devrais peut-être revoir « Providence », VP6650, uniquement en VHS).
« Batalla en el cielo », Carlos Reygadas, (DVD) - VB0398
Deuxième film de ce réalisateur mexicain qui affirme sa singularité et ainsi ouvre un espace où le cinéma vient dire « plein de choses » et poser « plein de question ». Ca parle de partout. Au niveau du scénario, de la construction, de la photo, des décors, des lumières, des timbres de voies, chaque détail semble jouer, dynamiter l’antinomie entre le glauque et le scintillant. Les niveaux de lecture se multiplient, se croisent, s’enrichissent, s’entrechoquent. Cela pourrait être une fable où les êtres privés de grâce naturelle ne gagnent leur part de paradis qu’à force de libérer tout le mal dont ils sont capables et en l’expiant. Il y a tout au long du film une sensualité tantôt éclatante tantôt morbide, une tension, un désir sur le point d’aveugler tout ou de se retirer à jamais.
" Wassup Rockers", Larry Clark (DVD) - VW0008
Une bande de skaters du ghetto dans son quotidien. Comment elle s’organise pour ne pas sombrer dans la violence ordinaire. Elle cherche par là à sortir de la merde, à se donner un destin différent. Un jour elle part faire du skate à Bervely Hills. Deux mondes qui s’ignorent. Le dialogue entre un des jeunes latinos et une jeune nymphette friquée est stupéfiant d’informations, de justesse, de beauté. Ça ne s’invente pas. Et pourtant, pour que ça surgisse de cette manière, il fallait le regard fictionnel du réalisateur. Ce feeling qui sent et sait ce qu’il veut raconter du réel pour en révéler l’essence, la dynamique, les détonateurs. C’est d’une simplicité et d’une efficacité exemplaires. Un cerveau sarkosiste, qui pense plutôt en termes de racailles, carsher, obsessions sécuritaires et émigration contrôlée, serait incapable de porter un tel regard humain et créatif sur le réel du ghetto.
LA CÉRÉMONIE
Je n’avais plus lu de la poésie à haute voix, en public, depuis des décennies ! Et puis voilà, j’ai « déclamé » Henri Michaux ("Les équilibres singuliers") aux côtés d’en échevin d’état civil célébrant un mariage à Saint-Gilles…
LA PUBLICATION
Un texte publié dans l’ouvrage « Théâtre-Action de 1996 à 2006, théâtre(s) en résistance(s) », publié aux Editions du Cerisier. Ouvrage collectif coordonné par Paul Biot. Au chapitre « voisinages artistiques ». Titre du texte : « Différences culturelles, le marché vous hait ».
L’ouvrage vaut surtout pour le reste et sa volonté d’évoquer une expression de résistances.
Informations : editionsduceriseir@skynet.be
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