DOUBTMUSIC, 2005.
Le New Jazz Orchestra d'Otomo Yoshihide revisite le « Out to Lunch »
d'Eric Dolphy. En apparence, presqu'un fac simile! L'original était pour
quintet. La reprise est assurée par quinze
musiciens affûtés.
La coloration du quintet fondateur est respectée, bien entendu :
saxophone alto, flûte, trompette, vibraphone, clarinette, basse, batterie…
La puissance de feu sonore d'Otomo repose sur une plus grande diversité
de saxophones (alto, ténor, baryton), s'assure la possibilité
de juxtaposer des sonorités différentes de trompettes, de superposer
des couches de sax… Et il y ajoute trombone, guitare, piano, sho (instrument
traditionnel japonais) ainsi qu'une panoplie actuelle : computer, sinewaves,
contact mic, no-imput mixing board… ! Pour un hommage turbulent.
La suite des thèmes est identique, joués dans l'ordre. Mais avec
une machinerie démentielle. Tout est survitaminé, hyper actif,
bardé de muscles, veines gonflées, pression maximale. Il y a une
amplification radicale du style et des moindres spécificités de
Dolphy. Un enthousiasme forcené, débordant, qui en rajoute (dans
le bon sens du terme) pour révéler la puissance d'une aura
méconnue. Les musiciens surinvestissent leur sujet. Mais sans être
pompiers, ni grandiloquents ni sirupeux. Ca pêche, c'est un ballet de
mouvements agités, démonstratifs, inventifs. Peu de silence, sauf
s'ils sont voulus comme cassures, et peu de respirations, de mou : à
la conduite puissante, à l'enchaînement saturé des intervenants
orthodoxes, se surajoutent les griffures acerbes de la guitare électrique
qui tisse son commentaire alternatif, et dans les creux palpitent, crépitent
toutes sortes de « parasites » électroniques…
La masse sonore est impressionnante, survoltée, combattive, hérissée
et compacte. Par comparaison, la version originale révèle
une « génialité » qui se dit et se donne
avec très peu d'étalage, presque humblement, indifférente
à l'aura. Les « blancs », les cassures, chez Dolphy
ont quelque chose de désinvolte, le reflet d'un dialogue avec le passage
à vide, le silence. Les phrases sont parfaitement exprimées, volontaires,
refusant l'affirmatif exagéré, souvent un peu famélique,
mélange de clairvoyance savante et de timidité.
Tout ce qui caractérise la version du News Jazz Orchestra est probablement
dû aux nervosités contemporaines. Aux maladies nerveuses qui grouillent
de part et d'autre des phrases musicales. Il faut plus d'excitation aujourd'hui
pour rendre un thème audible, pénétrant. Plus d'agressivité.
Les différences de tonalités dues aux différences d'époques
sont très palpables à plus d'un titre. Dans l'original, « Something
sweet, something tender » reste quelque chose de doux, d'hésitant,
de divagation romantique ; la reprise installe progressivement une tension
anormale, c'est angoissé, maladif, hanté par la débandade,
ressassant les dimensions conflictuelles de la relation à la tendresse. « Gazzeloni » est au départ une errance fluide,
lâche, flûte et vibraphone, une musique éthérée
faite d'ondulations frêles. Le contraste est radical : une charge
de 4 minutes, dense, foldingue, menée par une guitare battante. Un court
typhon speed et hystérique qui s'époumone. Mais dans le tas, quand
on fixe l'oreille dans cette matière intense, on distincte toutes les
traces de fragilités refoulées, aux abois, cette manifestation
de force est friable.
En soulignant, en accentuant, en annotant, en commentant l'œuvre de Dolphy,
tout en l'interprétant, Otomo Yoshihide transforme « Out to
Lunch » en hypertexte jazz d'une grande dynamique complexe,profonde.
Sur « Straight Up And Down », le News Jazz greffe
une longue errance sonique, improvisation disparate, incertaine, mêlant
les modulations fragiles des nouvelles pratiques électroniques aux saillances
abruptes, paumées des instruments « ordinaires »
(sax, trompette…). Cela s'appelle « Will Be Back »,
clin d'œil à la pochette de l'original où l'on voit un tel
écriteau sur la porte d'un commerce…
L'écoute aller-retour entre l'enregistrement d'Eric Dolphy et celui d'Otomo
Yoshihide est, non seulement instructive, mais exaltante, c'est se soumettre
en alternance à des régimes de sons très différents,
tout en entendant, d'une certaine manière, la même musique..
Eric Dolphy, "Out to lunch" - UD6885
Ecoute comparée :
(Juxtaposer un extrait de la version Dolphy, un extrait de la version Otomo !)
QUECKSILBER, 2005.
Une allemande, une japonaise, une anglaise et une française tirent la langue, croisent leurs langues et tout l'appareillage neuronal, sensoriel et électronique qui va avec. Forum libre de cosmopolitisme féminin, féministe. À travers leurs voix, leurs mots, leurs timbres, leurs dictions, quelque chose de très explicite relevant de « l'identité nationale » est déballé. Elles explorent ça ensemble. Elles le confrontent, le questionnent, en jouent. Des interventions sont très « typées », évoquent des contextes locaux, régionaux. D'autres s'envolent vers l'universalisme, des rengaines reconnues par toutes les langues. On passe du domestique au politique au poétique… Les manipulations sonores au laptop révèlent aussi des cultures différentes, des références différentes. Pour une musique électronique, jamais pesante même quand elle joue la tension, qui trace des chemins de conscience entre des atmosphères liées à un regard critique sur le monde et la société. Souvent par des voies détournées, surprenantes, non dépourvues de fraîcheur ni de twist…
WESTPARK MUSIC, 2005. Enregistrement 2004.
Un duo fascinant de vielle à roues. (Halbus Totte Mattson, du groupe
Hedningarna et Stefan Brisland-Ferner du groupe Garmarna.) Un instrument dont
la musique rotative, à la fois envoûtante, immédiate et
rébarbative (les aigus, le répétitif lancinant, le frottement
cosmique maladif), m'évoque toujours de longs cortèges de danseurs
et danseuses insatiables, traversant le Moyen-Age tels que décrits
par Foucault dans son histoire de la folie. Par ses liens avec la représentation
de la folie, le répertoire de vielle me semble, forcément, étroitement
lié à notre modernité ! Traditionnels et compositions
remarquablement interprétés. Prenant. Avec un décor electro,
techno, qui pulse parfois à bon escient, parfois moins pertinent…
- Autre nouveauté :
« vielle à roue » incontournable : « Tend'M », MP5793. Les parties chantées font plus « tradition » ; mais il y a des envolées à la vielle surprenantes de tension moderne…
OLYMPIC DISK, 2006.
J'ai longtemps considéré que Dominique A. avait trompé
La fossette ! En réécoutant une fois l'intégrale de
ces CD, je me suis rendu compte qu'il n'en était rien ; en écoutant
attentivement dans chaque pli de la fossette, on entend l'horizon de toutes
ses autres grandes chansons… Et donc, son nouvel album lentement
m'imprègne et devient mon CD de chansons du moment. Du moment. Mais petit
à petit de toujours…
Des chansons face à l'horizon, il fallait y penser, il fallait le faire.
Des musiques, des textes qui cherchent à saisir un ou des destins, et
la mer n'est jamais loin pour brouiller ou éclairer les pistes. La mer
qui déroule la mélancolie, même celle qui envahit la cabine
d'un camion, les rêves d'un vieux casino, un fantôme dans la rue,
un quartier lointain, le ressac des portes et fenêtres claquées…
Les textes ont cette attente spécifique que l'on a quand on veille l'étendue
des flots, que l'on fixe la ligne où va se coucher le soleil, que l'on
tente de mesurer où le ciel et les vagues se séparent, un mélange
de désespérance et d'allégresse que l'on scrute. Les flots
salés ruissellent, cristallisent dans les vers toujours singuliers de
Dominique A. Elle est aussi omniprésente par le sang des baleines. Un
parfum de sacrifice, d'animal fantastique saigné… Des chansons
qui scrutent les méandres des cœurs, de l'esprit, de l'espérance
et la désespérance, et s'organisent en petites machines qui permettent
l'arrangement avec ces sentiments et ressentiments métaphysiques.
Les consensus entre audace et confort, conscience souffrante et épiphanies
oublieuses.
Des chansons vigiles. Pour prendre son quart. Qui bercent la vigilance.
Sans complaisance, portrait et autopsie du spleen moderne. Des vers qui s'attaquent
à la substance, une rare, très rare complexité des paroles
en chanson française, et puis avec la musique, le rythme, la voix, l'énergie,
cela devient chansons d'oubli…
ROSSBIN RECORDS, 2005. Enregistrement 2003.
C'est un langage « piano » avec lequel je me sens bien naturellement. « Ça me parle » comme on dit ! Dans le sens où une conversation substantielle s'amorce et correspond à mes attentes. De fait, Tilbury pratique la conversation ouverte, ça ne semble jamais aller en sens unique, autoritaire… Pour autant, j'ai bien conscience que ce genre de piano semblera casse-couilles à bien d'autres oreilles. Pour simplifier, on pourrait dire qu'en restant pourtant très simple, Tilbury joue ici avec des extrêmes : des éléments de construction impressionnistes, très chantanst même s'ils sont réduits au squelette, et aussi des modules de déconstruction agencés en perturbations dynamiques faisant circuler du sens, des zones floues où le piano sort de ses contours, devient autre chose, joue de ses métamorphoses. Animales, spirituelles. C'est cristallin et balbutiant. Crépusculaire et pataugeant. Il y a une lumière « tilbury » rasante, un fil conducteur phosphorescent qui traverse tous les accidents sonores, fil conducteur qui esquisse une syntaxe géniale du déséquilibre. A prendre comme une profonde méditation désaxée. John Tilbury a une abondante discographie, présente à la Médiathèque.
TZADIK CD, 2005.
La version « trio à cordes » de la musique jazz d'inspiration klezmer de Zorn. Intelligent, sensible, raffiné, exquis ! Superbement joué, avec sensibilité, justesse, mais aussi du nerf et de l'agressivité quand nécessaire, par Mark Feldman (violon), Erik Friedlander (violoncelle), Greg Cohen (contrebasse)…
OCORA, 2003.
Extrait du livret : « Le cant d'estil est emblématique
de València et largement spécifique à sa région.
C'est à la fois un chant de rue, de procession et de sérénade.
Et c'est aussi un chant de bravoure à travers lequel les chanteurs s'affrontent
en donnant toute la mesure de leurs prouesses vocales. Pourquoi d'estil (littéralement :
de style) ? Parce que c'est un chant qui passe par l'expression d'un « style »
et qui fait place à des effets de style. Les chanteurs de Valencia disent
que pour le chanter « il faut avoir du style » - en l'occurrence
maîtriser le style propre à ce chant, et disposer d'une voix fortement
projetée, à la fois souple et puissante, tendue et expressive,
explorant avec une grande liberté le registre aigu. »
Et voilà, c'est tout un monde, un univers culturel, avec ses règles,
ses valeurs, sa vie, ses liaisons sociales, sa raison sociale… Le découvrir
par CD interposé nous laisse à distance, certes, mais c'est captivant.
Intriguant. Une pratique de chant dans le réel ! Sur le terrain !
BARCLAY, 2005.
Libération, Ludovic Perrin : « … l'ancienne figure
pâlotte du minimalisme nantais a fondu son album Robots après
tout dans une aventure parallèle, chorégraphiée avec
la troupe de Mathilde Monnier… le voilà qui explore ses petites
monstruosités au fil d'une vie de Sécu, de tapis roulants et d'escalators,
de fiches anthropométriques, d'emplois du temps encodé ou de frayeurs
lors d'une course poursuite avec Marine Lepen… Et c'est dans le pipi-caca,
dans le petit trou de la serrure des comptines, que le chanteur s'avère
le plus personnel. »
Les chansons du « petit trou de la serrure des comptines »,
l'expression est bien trouvée. Imitation de rengaines décervelées,
contagieuses par leur énergie rudimentaire et leurs paroles simplistes
frondeuses, c'est intelligent, bien vu, légèrement oblique, très
amusant, ça donne envie de danser, de mater les danseuses. Cela relève
de l'art éphémère.
Ulrich BECK, « Qu'est-ce que le cosmopolitisme » (Aubier,
2005)
Le sociologue allemand est surtout connu pour avoir théoriser la « société
du risque ». Il explore ici une notion qu'il a déjà
abordée : le cosmopolitisme comme autre manière de penser
une globalisation responsable et critique. Je cite la quatrième de couverture :
« Adopter une optique cosmopolitique constitue donc la condition
nécessaire à une reconstruction conceptuelle de la perception.
Cette optique suppose une sensibilité au monde, à un monde sans
frontières, c'est-à-dire un regard quotidien, historiquement vrai,
réflexif, apte à percevoir des ambivalences au milieu de distinctions
qui s'évanouissent et de contradictions culturelles. »
Cette « optique cosmopolitique » me permet de qualifier
certaines choses à l'œuvre dans des musiques comme celles du groupe
Lappetites….
Hal FOSTER, « Le Retour du Réel », (La
Lettre Volée, 2005)
Voici un bouquin qui donne des arguments contre tous ceux qui entendent
enterrer les modernités artistiques, prétextant qu'elles patinent,
se répètent, ne proposent plus rien de neuf, aucun progrès…
et permet d'échapper à la stérilité postmoderniste.
Très tonique.
Joseph CONRAD, « Nouvelles complètes »
(Gallimard)
Lecture tardive de Joseph Conrad. Romans d'aventure, romans de marins,
aventures des colonies. Dans « Au cœur des ténèbres »,
l'auteur relate son aventure de marin marchand sur le fleuve Congo, employé
par une grande société belge. Il rend perceptible l'horreur de
l'esclavage, du colonialisme, toutes les contradictions de la confrontation
« sauvages » et « civilisés ».
Mais l'écrivain ne pose qu'une première prise de conscience. (« Au
cœur des ténèbres » a aussi inspiré Apocalypse
Now). Ses atmosphères marines sont rendues de manière extraordinaire,
vécues de l'intérieur, et elles amplifient mon écoute de
la mer dans les chansons du dernier Dominique A…
Elfriede JELINEK, « Bambiland » (Jacqueline Chambon,
2005)
« Bambiland n'est pas un texte sur la guerre, mais sur la
façon dont la guerre est perçue, interprétée, assimilée.
On imagine bien Jelinek assise devant sa télé, la télécommande
à la main, zappant et écrivant en même temps. »
Décapant.
Charlotte Salomon, « Vie ? ou
Théâtre ? »
Musée d'art et d'histoire du Judaïsme, 1/02 au 21/05/06
(Rue du Temple, Paris)
Le destin particulier d'une jeune allemande née en 1917 à Berlin. En 1939, elle se réfugie dans le sud de la France. En 1943, elle est déportée. Entre temps elle a composé une œuvre illustrée fabuleuse qui raconte sa vie, celle de sa famille. 734 gouaches, accompagnées de textes et de musiques. Une densité, une technique, une liberté renversantes.
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Pierre.hemptinne@lamediatheque.be
" Le Discobus 3 n'a pu circuler ce dimanche 12/2 et est en réparation ce lundi 13/2 : pas de stationnement à Ath, Antoing, Leuze et probablement Mouscron . .
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