MOUVEMENT D'ÉCOUTE AUTOMNALE
Avec l’âge et la quantité d’écoutes accumulées pour le boulot, chaque année un flot « sauvage » de nouveautés, et ce depuis quelques décennies… Forcément l’impression prédomine, au gré d’une saturation passagère, d’une inattention involontaire, qu’il n’y a plus rien de vraiment nouveau qui émerge : « ça ressemble à », « on dirait un mélange de », « c’est piqué à »… J’entends souvent des gens qui en font leur credo et répètent que tout a été fait, il n’y aurait plus rien de neuf… Est-ce une réalité objective, les jeunes partagent-ils cette impression, s’ils comparent les musiques d’aujourd’hui à toutes celles qui les précèdent ? Ou n’est-ce qu’une déformation de l’âge, le début d’une dépression ? L’entrée dans la grande mélancolie ? Il devient difficile de trouver un mouvement complètement inédit, toutes les formes s’inspirent, recyclent, assemblent, commentent… Mais quand on plonge dans une série de moments musicaux enregistrés, force est de reconnaître qu’au-delà des ressemblances et des tribus au passé, il y a chaque fois une manifestation nouvelle d’une force à déterminer et que les musiques bougent énormément. Chaque fois que la particularité d’une musique m’a happée, j’en ressorts avec l’impression que je devrais tout reprendre à zéro, essayer de comprendre les musiques… Ce qui est dingue, et ça j’ai du mal à le concevoir parce que je me perçois plutôt comme lent et immobile, c’est que si les musiques bougent autant, moi aussi, avec elles je me déplace. Mais pour aller où ! ? Quand il n’y a, par la fenêtre, que la chute des feuilles à contempler, ça rend anxieux. Il reste à monter le volume.
SMALLTOWN SUPERNOISE, 2006.
Puissant, sépulcral, hiératique ou déchaîné. Références metal, gothiques… et tous les avatars du Mal Sonore ! Mais avec un geste esthétique différent, une fibre et des postures travaillées, installées comme on parle d’installation en art plastique, éléments connus disposés pour évoquer ce qu’ils signifient dans leur usage ordinaire, mais sous forme de décalage, de manière à leur faire dire aussi autre chose. Une profondeur tourmentée, vociférante. Les figures soniques connues sont ainsi exacerbées, radicalisées, savantisées et passées au chalumeau noise. Pour commencer déboule « Friends of Satan », presque cliché, charge redoutable, outrance qui réintroduit un raffinement dans le matériau brut. Une longue plage immobile, répétitive, vagues de décibels assénées avec précision implacable, et se décomposent sur place. Ou long dispositif qui sature l’écoute, coulées sombres et étouffantes où se tordent les clameurs malsaines de guitares et de basses saturées. C’est lourd et sans graisse, imposant et sec. Aussi des plages plus courtes viscéralement explosées, possédées. Un régal.
Avec l’un ou l’autre membre de l’entité Jazzkamer (avec 2 z !)
TROUBLEMAN UNLIMITED, 2006.
Troisième album.
Cela commence en général comme une navigation cool, voire une dérive baba cool. Juste quelques cordes pincées qui ont envie de voyager, d’aller le plus loin possible, à leur rythme… puis la croisière s’élargit, des entités sonores se greffent, s’entrecroisent, se joignent au voyage. Des êtres de toutes sortes, répertoriés dans aucune faune, viennent se loger dans cet amas foutraque en lévitation et bruissent et grattent et rongent et cognent et dansent et ruminent obliquement… A la manière des castors, cette tribu invisible construit par amalgame sélectif, un peu selon le principe des « combines » de Rauschenberg, des géographies imaginaires, fantaisistes, hybrides, entre ciel et terre. Avec le chant, ce n’est plus de la lévitation, c’est une lente extase rituelle, revêche, délicieux foutoir astral…
TZADIK CD, 2006.
Mike Patton, voix. Trevor Dunn, basse. Joey Baron, batterie.
Vociférations, couinements, imprécations vomies, onomatopées très musclées. Batterie et basse incoercibles. Basse et batterie dans tous leurs états pour représenter les dynamiques négatives et chaotiques des ténèbres. Chants sans paroles que Zorn déclare transposer les écrits d’Artaud, notamment le « Théâtre et son double ». C’est toujours chic et bien foutu, ça fait de l’effet même si Zorn a du mal à vraiment surprendre. Les plages moins déstructurées, simplement habitées d’une hargne planante, plus rock, sont très excitantes. Allez, elles donnent envie de chanter ! Mais que cela n’empêche pas de poser une question : pourquoi s’inspire-t-il presque systématiquement d’une avant-garde déjà ancienne, souvent française (Duras, Bataille…) ? Au point de tirer des effets et de virer vers des esthétiques désuètes, un peu folkloriques ? Un côté régression, une envie de s’isoler de l’actualité, de prendre de la hauteur ? On sent aussi la construction, l’écriture : dans le genre « je libère les puissances de la destruction », Jazkamer a des aspects plus directs, spontanés.
LAMA! RECORDINGS?, 2006. Enregistrement 1999-2004.
Un carnet de sons ramassés un peu partout, bouts de sons, morceaux de chansons, poésies, bruitages, bricolages, mélodies aléatoires, rock impromptu, déchets nomades, ballades barges.
Rien de figé, ça respire. Vaste collection d’exploration lo-fi. Certes, il y a à boire et à manger, mais l’oreille trouve dans la relation à ce genre d’objet une sorte de liberté créative que ne procure jamais les produits trop bien finis, peaufinés…
STRADIVARIUS, 2006-2005. Enregistrement 2004.
Six instruments à cordes, une harpe
Une composition fascinante. J’ai l’impression que s’il était possible de l’écouter à l’envers, ou dans n’importe quel autre ordre, elle entretiendrait le même mystère. Méticuleusement, la pièce musicale avance en élucidant une série d’énigmes qui, aussitôt, se recomposent. Comme en rêve où un personnage articule un message que l’on ne parvient pas à capter et qui pourtant est là, évident ! L’écouter, la réécouter introduit à de surprenantes expériences sensibles du temps et sur l’organisation de l’écoute à l’égard d’un matériau sonore aussi élaboré. Ferneyhough n’a pas composé une musique de funérailles. Il interroge les relations entre musique et cérémonie. Comment une musique peut-elle incarner un rite ? Se faire rite ? Musique faite d’accumulations et de dilatations, de précipitations lentes; le tout très organisé évoque parfaitement ces états d’esprit durant lesquels nous semblons absents, guidés par des forces inexplicables et qui préludent au surgissement d’un souvenir important, d’une idée que l’on attend depuis des mois, rencontre du passé, du présent et du désir de se projeter dans le futur. Et tout ça, après coup, ressemble à une cérémonie dont les codes attendent d’être déchiffrés. Funérailles II revient, repasse sur la même structure, l’interroge sous un autre angle, inscrit de nouveaux commentaires, éclaircit la démarche et épaissit le mystère, comme si la musique plaçait toute cérémonie en abîme, tissant le voile qui en estompe l’évidence, et que l’écoute s’en révélait sans fin.
ECM RECORDS, 2006. Enregistrement 2005.
Un violon, une voix. Mise en musique de fragments de lettres et du journal de Kafka. C’est épuré, intime, très intense. Angoisses existentielles, interrogations métaphysiques, traits d’esprits
fulgurants, tournures analytiques sans pitié, tourments de l’écriture et de l’amour, la voix et le violon jouent avec les ressorts de l’univers kafkaïen. Une réussite.
SYLLART, 2006. Enregistrement 1954-1969.
Anthologie double CD consacrée à la rumba congolaise. Il est conseillé d’en avoir toujours à portée de main. Enregistrements des années 50 et 60. Savoureux jaillissement créatif. Solos de
guitares magiques, saoulant. Cet élan festif et inventif était-il porté par une époque où l’Afrique, se libérant, croyait en son avenir ? Est-ce encore imaginable aujourd’hui ? Reste-t-il une force capable d’engendrer cette musique d’indépendance ? Independance Cha Cha. Musique qui libère une joie sans partage et, petit à petit, se mêle d’une étrange tristesse. Un blues africain tenace, profond. Est-ce dû aux propriétés intrinsèques de la musique ou est-ce le contraste qu’elle offre avec l’état désastreux de la République du Congo ? Regarder aussi Congo River qui vient de sortir en DVD.
LECTURE
Patrick Vauday, « La décolonisation du tableau ». (Art Politique au XIXème siècle. Delacroix, Gauguin, Monet.), Seuil, La couleur des idées. 2006, 170 pages
Très belle analyse de trois peintres. C’est simple, concis, explicite. Cela pourrait faire écho à l’exposition temporaire du Musée des Arts Premiers, justement centrée sur les représentations coloniales de l’Autre. En pleine période du colonialisme français et des clichés orientalistes, Delacroix peint « Femmes d’Alger dans leur appartement » et « Femmes d’Alger dans leur intérieur ». Si, à première vue, la filiation avec les images d’Epinal de la femme orientale semble prédominer, l’analyse approfondie met en évidence une autre atmosphère, un autre dispositif, l’émergence d’un autre regard et donc d’une prise de conscience. Dans cette œuvre de Delacroix, quelque chose, dans la représentation, dans le regard ressemble à une mise en question du colonialisme… Gauguin, lui, se situera dans un processus d’échange équitable avec l’Autre, il ira apprendre, « sous forme d’emprunt à des arts non européens d’éléments stylistiques qui permirent la contestation de l’héritage artistique de la Renaissance et de la Grèce antique. » Quant à Monet, « il trouve dans l’estampe japonaise une forme nouvelle de rapport à l’espace, d’entrer en résonance avec l’autre. » Stimulant.
Gore Vidal, « Palimpseste. Mémoires », Galaade Editions, 2006, 637 pages
J’ai lu en été deux romans de Gore Vidal. La tentation était grande de lire ses mémoires. Il raconte le cercle de ses idées formatrices et des champs sociaux dans lesquels il se retrouve ramer, au cours de ses 29 premières années. Elégante analyse stylistique du « comment le travaillent » les thématiques identitaires qui se recouvrent, se chevauchent, s’entrechoquent, à la manière de plaques tectoniques. L’homosexualité dans la société américaine est un fil conducteur essentiel. Mais aussi le choix d’un destin, littéraire, mondain ou politique (l’homme était doué, planté dans un environnement favorable qui pouvait lui ouvrir plusieurs portes). Gore Vidal, par ses relations, est un observateur exceptionnel de l’Amérique. Proche des Kennedy, des Clinton, d’Anaïs Nin, de Tennesse Williams, Truman Capote… Il a aussi pénétré les rouages d’Hollywood. Selon un plan bien établi : y gagner assez d’argent (acteurs, écritures de scénarios…) pour se consacrer à sa littérature. Un plan parfaitement abouti. En ceci, il illustre parfaitement l’étude sociologique de Bernard Lahire consacrée à la Condition littéraire…
Christa Wolf, « Médée », Stock, 2001, 289 pages
Le mythe de Médée revu et corrigé par l’écrivaine est-allemande. Les mythes et leurs exégètes sont souvent confinés dans des visions masculines. Le regard ici est profondément féminin. On sent qu’elle s’est baladée mentalement dans tous les recoins de cette histoire antique. Pour la vivre. Et forcément elle y met de sa vie et des éléments de la situation de l’Allemagne… Style sensible et costaud, courageux. Je ne sais pas, j’y sens une certaine douleur retenue, une gravité classique.
Bernard Lahire, « La condition littéraire », La Découverte, 2006, 620 pages
Nouvelle étude monumentale de Bernard Lahire qui continue son travail d’explication de la société actuelle hautement différenciée. Bernard Lahire ne procède à aucune simplification, au contraire il rend compte de la complexité, il fait évoluer les appareils conceptuels pour les adapter à cette complexité. C’est bien cela qui rend possible une compréhension et donc une action. Son attitude à l’égard de Bourdieu est remarquable : reconnaissance de la dette mais analyse critique de l’héritage, argumentation rigoureuse sur les faiblesses et propositions scientifiques de solutions.
En analysant la condition littéraire, Bernard Lahire ne s’enferme pas dans les jeux et enjeux strictement littéraires. En montrant que la grande majorité des écrivains ne vivent pas de leur plume, sont contraints d’exercer un second métier, il détermine ainsi un terrain d’analyse « d’hommes pluriels », ce que nous sommes tous à des échelles différentes, et de plus en plus.
Comme toujours avec Bernard Lahire la part de travail théorique repose sur une investigation de terrain copieuse et détaillée. La méthode d’enquête est bien explicitée, tout est carte sur table. Il ne s’agit pas d’asseoir des prises de position fracassantes sur quelques échantillons de déclarations entendues dans des soirées mondaines… comme n’hésitent pas à faire certains « sociologues » (Nathalie Heinich).
La dépendance à un autre métier pour subsister est analysée selon ses deux versants : cela peut être vécu comme une aliénation ou une condition d’indépendance. L’écrivain étant soumis au seul marché, à un seul système financeur, cela influe sur les styles d’écriture. L’écrivain qui veut développer son style en toute indépendance préfèrera ne pas chercher à entrer dans les conditions qui rendent possibles de vivre de sa plume. Ainsi, « écrivain professionnel » peut désigner celui qui parvient à assurer son pain par sa plume, ou au contraire celui qui sera le mieux placé dans un classement de qualité littéraire intrinsèque…
Tout cela est bien entendu décrit minutieusement, tantôt avec regard macro, tantôt micro. Indispensable pour nourrir une réflexion « juste » sur la situation de notre champ économico-culturel contemporain.
Je ne résiste pas à placer cette citation de Baudelaire à propos d’Edgar Alan Poe, que je suis heureux d’avoir retrouvée. Cette citation s’exprime sur les conditions de vie difficile de Poe :
« Un autre, qui a dirigé des journaux et des revues, un ami du poète, avoue qu’il était difficile de l’employer et qu’on était obligé de le payer moins que d’autres, parce qu’il écrivait dans un style trop au-dessus du vulgaire. Quelle odeur de magasin ! comme disait Joseph de Maistre. […] Car Edgar Poe était un homme embarrassant ; outre qu’il écrivait avec une fastidieuse difficulté et dans un style trop au-dessus du niveau intellectuel commun pour qu’on pût le payer cher, il était toujours plongé dans des embarras d’argent, et souvent lui et sa femme malade manquaient des choses les plus nécessaires à la vie »…
(Je n’ai lu que les 140 premières pages…)
ARCHITECTURE
Musée des Arts Premiers, Quai Branly à Paris…
Magnifique Musée, un régal pour les yeux. On s’amuserait des heures à le prendre en photo, jouant des perspectives, sa courbe, ses volumes colorés, des effets d’ombre, les lumières… Mais au fait, ce qu’il y a dedans ? Le musée en jette aussi par sa scénographie. Le mouvement de la rampe d’accès intérieure, comme un serpent ou une rivière, est majestueux. La débauche de « talus » couverts de cuir dans lesquels on se niche pour regarder quelques écrans (accessoires). Par contre, dès que vous quittez cet espace dans lequel le musée se scénographie lui-même, vous êtes compressé entre les vitrines, ça se bouscule. Dès lors, c’est clair : prenons le volume global, regardons la part réservée pour valoriser les collections, c’est la part la moins généreuse. Un musée qui en jetât moins, avec plus de respirations entre les vitrines, avec des espaces pour se reposer et méditer entre les pièces de chaque continent, pour mieux absorber les atmosphères qui se dégagent de ces œuvres au lieu d’être habité par un bâtiment nombriliste, n’aurait-ce pas été préférable ? Pas de musée sans sa boutique : pas plus que le musée, celle-ci ne semble se mettre au service d’une idée généreuse en lien avec l’art qui en justifie la présence. Certains objets artisanaux sont vendus beaucoup plus cher que dans d’autres espaces parisiens, et si vous pouvez comparer les prix avec ceux affichés en Afrique… Pourquoi ne pas avoir développer là un magasin d’artisanat moderne sur le principe du commerce équitable ?
Ce qui est exposé dans le musée est remarquable, conserve une capacité intacte à bouleverser et éblouir.
LA TABLE
Le Comptoir – Relais Saint-Germain – 9, Carrefour de l’Odéon, 6e, Métro Odéon.
Un lieu enchanteur. Bistrot animé, au look ancien plus ou moins Art Déco. Petites tables serrées qui débordent sur le trottoir. Ambiance animée. Bon enfant. Cuisine de terroir bien ficelée, bien enlevée. Au lieu d’alourdir, de tenir trop au corps, elle a ce je ne sais quoi qui rend léger. Le bonheur de manger ? Le «pressé de foie gras» où l’on découvre le voisinage réussi de l’artichaut et du foie gras. Extraordinaire terrine maison avec ses tartines et ses lardons. Cochonailles, boudin réussi, petit salé aux lentilles… Petits vins de terroir exaltants ! La glace au caramel et à la fleur de sel vaut, à elle seule le détour. (Il y a une autre glace au chocolat et au piment d’espelette.) En soirée, paraît-il, nappes blanches et prix à la hausse pour un menu dégustation…
TRÈS GROS BLUES
Dans Le Monde du 23 octobre, concernant l’état actuel du marché du DVD et du téléchargement de films : principale constatation, c’est le cinéma d’auteur qui trinque. L’Arenberg est en difficulté, crée une société de cinéphiles pour collecter des fonds. Comme Libération qui ne se porte pas mieux… Décidément, la culture se porte mal.
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